Jean-Paul Dessy , violoncelliste, chef & compositeur

 "une parole juste et intime"

 

Violoncelliste, chef d'orchestre, compositeur, amoureux des sons, amoureux des mots, le musicien belge Jean-Paul Dessy ne s'éparpille pas, il se concentre dans la diversité, profondément et avec jubilation. Cette émotion fervente relie dans son œuvre, sans les confondre, le profane et le sacré. On a le sentiment, en l'écoutant, que quelque chose doit être dit, entendu et partagé. Quelque chose qui s'échappe sans doute mais que ce qu'il nomme "l'agir" du musicien, ou probablement de quiconque entre en quête, peut faire ressentir à défaut de le révéler. De son dernier album, paru chez Harmonia Mundi, dans la collection Chant du Monde, émane ce goût du vivant, intense, vibrant et mystérieux qui anime sa démarche (voir notre rubrique Nouveautés Musique d'aujourd'hui).

 

Jean-Paul Dessy, de la maîtrise de lettres au premier prix de violoncelle et de musique de chambre, qu'est-ce qui vous a fait opter pour la musique ?

J'ai fait le choix de la musique assez tôt, vers mes seize ans ; il s'est symbolisé après un concert autour d'Olivier Messiaen avec qui j'ai eu alors la chance de pouvoir parler. J'attendais ce moment avec beaucoup de profondeur parce que je savais que, quoi qu'il me dise, ce serait important pour moi. A l'époque, j'étais très intéressé par la musique, que je pratiquais depuis mes six ans, mais aussi par l'ornithologie qui était une des données importantes de ma vie de grand enfant ou de jeune adolescent, et par le mysticisme, la pratique du sacré. Or ces trois éléments réunis forment un triptyque sur lequel Messiaen a bâti sa vie et son œuvre. Je suis allé le trouver avec une grande question que j'avais préparée. Il m'a répondu en parlant des Evangiles, de l'ornithologie à travers la figure du pouillofitis, et de musique. Il m'a regardé droit dans les yeux avec son regard de grand homme et de sage, et m'a dit "Continuez, jeune homme." C'était une prophétie sibylline qui pouvait être interprétée de bien des façons, mais dans mon petit carnet d'adolescent, j'ai noté : "Je serai musicien."

A 6 ans, vous avez commencé par quel instrument ?

Je voulais depuis mes quatre ans faire du violoncelle, vraiment. Indépendamment de toute volonté parentale, parce que ce n'était pas dans les coutumes familiales d'imaginer m'offrir cet instrument-là. Au conservatoire de ma ville, à Huy, il n'y avait pas de classe de violoncelle ; on m'a donc mis au piano. Pour moi, le piano n'était que cet instrument qui m'empêchait d'accéder à un autre. Le directeur du conservatoire de Huy m'a promis que si je le travaillais bien, il ouvrirait plus tard une classe de violoncelle. J'ai essayé de le satisfaire pour obtenir ce dont je rêvais, et il l'a ouverte pour moi tout seul !

Le violoncelle m'est tombé dessus. C'est vraiment un choix personnel, une élection.  Le son m'attirait. Au piano d'ailleurs, je jouais toujours une octave plus bas. Il y a  comme un appel, dans certains registres, d'une certaine voix, et j'ai souvent remarqué que des élèves qui avaient un rapport profond à leur instrument l'avaient souvent choisi. Ce qui ne signifie pas que le choix d'autrui empêche un musicien de s'accomplir avec son instrument. Mais le violoncelle était pour moi un désir très profond, très mystérieux, et qui est resté ma voie naturelle.

Violoncelle, direction, composition, quel est le lien entre ces trois disciplines ?

Telles que je les vis, elles sont vraiment en symbiose les unes avec les autres. Dans l'histoire de la musique, la pratique musicale était autrefois  plus unifiée que ce qu'elle est devenue au cours du XXe siècle, où elle a vécu la "taylorisation", c'est-à-dire un compartimentage des actions musicales. On a divisé le travail musical. On trouve donc normal aujourd'hui qu'il y ait un penseur de la musique qui soit le compositeur, de petites mains extrêmement habiles pour réaliser sa pensée et éventuellement, parmi ses interprètes, une figure dominante qui serait le grand héros de la mise en sons : le chef d'orchestre.  Dans mon agir musical,  il s'agit d'une seule chose qui subit des variantes : être englobé dans une matière, le son, et l'émotion par le son. Le moment où l'interprète fusionne avec l'œuvre est pour moi le même que celui où je parviens à sortir de moi (bien qu'il ne m'appartienne pas) un son qui me donne cette jubilation dans l'écriture, tout à fait pareille à l'incarnation par l'interprétation.

Maintenant, il existe une chronologie. Le violoncelle était ma langue maternelle, et je l'ai apprise profondément selon la tradition. Cela reste le socle sur lequel toute la musique est fondée. Et c'est cet artisanat, cette maîtrise de la matière sans laquelle je ne conçois pas l'art. Il est important de savoir raboter un bois dans le sens de ses fibres et d'apprendre à le faire. Le violoncelle était donc l'apprentissage du corps lié à la matière sonore, par cette sublime interface qu'est cet instrument qui me convient parfaitement. Et puis, avec le violoncelle, ma recherche d'adolescent s'est très vite orientée vers les musiques autres, celles qui étaient en marge de la pratique divulguée par le conservatoire, ou dans la prospection. La musique contemporaine, le rock inventif, le free-jazz... Tout ça m'alertait. Le violoncelle a été mon chemin de connaissance vers ces musiques. Alors forcément, l'improvisation s'est greffée, et cette façon d'inventer des sons sans se poser la question si l'on invente ou pas. Progressivement, j'ai fait des musiques de scène pour des amis au théâtre, et j'ai commencé à mettre des notes sur des partitions. Il m'a encore fallu beaucoup de temps pour oser composer, offrir à un musicien une partition terminée pour qu'il en donne sa vision.

Entre-temps, l'art de l'interprète au violoncelle m'a donné le goût de défendre les musiques que je jugeais peu, mal ou pas défendues. J'ai donc pris ce statut de chef, auquel d'ailleurs je n'accorde aucun mérite supplémentaire à celui d'artisan. Je crois que la figure du chef d'orchestre est trop amplifiée dans notre monde musical. Un chef a un agir nécessaire mais pas suffisant. C'est un intermédiaire, un passeur dans le travail, un contremaître sur un chantier complexe. Si par nécessité, il doit être là, il doit aussi être poreux. Donc la figure héroïque du chef, cette vision romantique selon laquelle il incarne à lui seul la musique, ne me semble pas juste. A titre personnel en tout cas. Quand je dirige, je me trouve parmi des gens avec qui je fais corps, sinon ça ne m'intéresse pas. Et mon expérience m'a poussé à faire ce choix-là.

Pourrait-on penser qu'il y a deux interprètes en vous ? Celui des autres et celui de votre propre musique ?

Exactement. Je ne l'ai jamais formulé comme ça, mais c'est tout à fait juste. L'interprétation prend alors le sens d'interpréter un texte sacré : l'interprète est celui qui, dans le temps présent, se doit d'incarner quelque chose qui n'y est pas. Dans ce sens, oui, je suis seulement interprète. Et je le suis également comme compositeur, car ce que je compose, je n'ai pas le sentiment que ça m'appartienne en propre. C'est le creuset de tout ce que j'ai reçu du passé et des grandes richesses de ce que ma vie d'interprète m'a donné, qui se réalise dans la transmission de quelque chose qui vient d'ailleurs.

Vous échappez à toute définition et à tout enfermement dans une catégorie. Vous composez des pièces qui sont classiques ou pas du tout, vous participez à des accompagnements de musiciens pop, jazz, chanson française et autres... Existe-t-il un lien entre toutes ces disciplines qui sont finalement l'âme de la musique qui vous occupe ?

Je ne sais pas. Le seul point commun entre tout ce que vous venez de citer, c'est que je  l'ai fait ! Je crois bien que dans une vie d'homme, il y a des choses disparates, plurielles, voire antagonistes et que l'on est fait de ça, quel que soit notre agir. Sinon, on est peut-être dans une cohérence apparente mais aussi dans une étroitesse, et la vie de musicien a toujours offert à celui qui voulait la voir selon cet angle, des joies profanes et sacrées, des joies populaires et savantes. Brahms adorait la valse, et sa grande musique est un peu nourrie de cet amour pour Johann Strauss. Beethoven écoutait les musiciens de rue pour tirer des violoneux quelques phrases des plus archaïques, des plus terriennes, vers la musique la plus sublime qui soit. Une vie de musicien peut être faite de cela, comme d'un seul apostolat au service d'une seule musique. On peut ne jouer que du Couperin toute sa vie mais le jouer tellement bien que toutes les musiques s'y retrouvent aussi. Ce n'est pas mon chemin de vie. J'ai besoin à la fois de jubiler dans  le profane et d'autres fois de me retrouver dans la recherche monacale du son qui contiendrait tout l'univers. Ce sont deux choses compatibles dans ma vie, et même nécessaires.

Dans la pléthore de langages de la musique contemporaine, quoique le mot "contemporaine" ne convienne plus...

... ni le mot "langages" pour moi...

... quel est votre propre langage d'interprète et de compositeur ?

Là, mes études romanes vont me servir ! Ferdinand de Saussure, le grand fondateur de la linguistique moderne, a bien distingué la langue de la parole. La langue est cet outil qui nous permet de parler, mais en tant qu'être de parole personnelle, un être qui a une parole propre. La question du langage en musique "contemporaine" ne me semble pas être juste. Tout ce qui compte, c'est la parole, une expression qui bien sûr utilise un outil de langage ou une matière donnée par la tradition, mais qui parle sa propre langue, son propre dire, sa propre émotion. Quand une musique est une parole, c'est une lapalissade mais... elle parle aux gens ! Il n'y a qu'une parole juste et intime qui puisse être transmise de façon profonde à un interlocuteur. Donc, si je me pose la question du langage en disant : "Quel mot vais-je employer pour transmettre ma joie de rencontrer quelqu'un,  de le retrouver ?", je ne suis plus dans la vérité de cette émotion. Je ne me pose absolument pas de question de langage, jamais. Et si la question se pose à un moment donné de mon agir d'interprète ou de compositeur,  j'essaie de la mettre de côté et de laisser faire un processus, peut-être naïf,  mais qui doit plus à l'intuition qu'à la raison.

Vous aimez les mots et les sons, les mêlant volontiers jusque dans la notice de votre dernier album. Y a-t-il trois mots que vous citeriez pour miroir de votre musique ?

C'est vraiment très difficile... C'est un exercice auquel je ne me suis jamais confronté... Pourquoi ? Je vais biaiser... C'est qu'effectivement j'adore les mots et qu'une bonne partie de ma vie est dévouée à cet amour-là, par la littérature, la poésie, les études que j'ai faites concurremment à celle de la musique. Mais ce qui m'a fait préférer la musique aux mots et qui, dans ma vie intime, me rend absolument dépendant du son, c'est qu'il permet d'échapper à la dictature du logos, à celle du mot qui est souvent un espace de division avec soi-même comme avec les autres. Je veux échapper aux mots par la musique, et en même temps, j'ai une grande jubilation à trouver des jeux de mots qui évoquent certaines choses et là, de la même façon que la poésie est "de la musique avant toute chose", les mots peuvent dire un peu de la musique pour autant qu'ils soient poétiques. Un discours uniquement rationnel ou qui n'utiliserait que les outils de la grammaire, du lexique et de la raison, ne peuvent pas vraiment parler de musique mais par contre, quand Pascal Quignard  en parle avec un univers de pensée parfaitement visionnaire et fantasmatique, là il dit des choses qui m'éclairent sur ma pratique de musicien. A ce moment-là, les mots sont très précieux. Un mot parfois m'aide à accoucher d'une musique. Le titre de ma prochaine pièce qui sera créée à Ars Musica, c'est Le Retour du refoulé (http://www.arsmusica.be/2005/fr/programmeresultdetail.asp?idconcert=31)  ; j'ai beaucoup peiné  dans la commande de cette pièce. Je me suis retrouvé face à du surmoi. Penser que la musique pouvait être le retour du refoulé a levé les digues, et j'ai fait une pièce très ... défoulée ! Pour dix musiciens, quatre sax, quatre cordes, un piano et une percussion. C'est un effectif qui renvoie un peu à celui de Maximalist, qui sous-tend l'idée de ce concert, puisque on y voit cinq compositeurs issus du groupe Maximalist qui dans les années 80 ont battu la campagne des salles d'avant-garde avec une musique entre le rock et le contemporain.

Avez-vous un credo musical ?

J'ai un credo musical, mais je ne peux pas le formuler... Ou alors, je crois vraiment que la musique est un espace où il se passe quelque chose qui est de l'ordre de la foi, de l'expérience d'une transcendance possible. Ce qui ressemble à un credo in musicam.

Vous est-il possible d'y faire des concessions ?

Je ne parlerai pas de concession mais de moments de vie différents. La phrase-clef, c'est celle de Montaigne : "Quand je prie, je prie ; quand je danse, je danse." Quand je danse, je ne fais pas de concession à la prière, quand je prie, je ne fais pas de concession à la danse. Mais si je ne danse pas, peut-être que je ne prie pas. Et si je ne prie pas, peut-être que je ne danse pas. Moi, j'adore cette phrase.

On a beaucoup parlé de vous comme compositeur et interprète. Pourtant, comme violoncelliste, certaines figures emblématiques ont dû vous inspirer... Et je pense à Bach et son corpus pour violoncelle.

Le sentiment que j'ai par rapport à lui, c'est une gratitude infinie ! Ce corpus n'était pas un obstacle mais un émerveillement permanent face à cette œuvre qui nous nourrit tous, musiciens. En revanche, comme compositeur, j'ai une dépendance très forte par rapport à Bach. Sa musique, et celle de Beethoven, m'obsèdent. Dans la pièce que je viens de composer, il y a du Bach, qu'on n'entendra peut-être pas, mais pour la première fois je me suis permis de faire quelque chose qui n'est pas de l'ordre de la citation (car je ne pense pas que cela s'entende), cependant des notes de Bach interviennent. C'était une façon aussi dans le cadre du Retour du refoulé de... libérer quelque chose qui n'est pas à libérer, parce que c'est en soi une libération pour moi d'avoir reçu assez tôt cette musique-là et de l'aimer ad vitam comme celle de Beethoven. Bach et Beethoven sont deux personnes qui offrent au monde les plus beaux cadeaux de l'existence. Ca aussi, c'est un autre credo. Je mets Scelsi à côté d'eux, et quelques artistes rock aussi. Ce n'est pas exactement du même ordre et je ne veux pas faire de l'amalgame. Mais je leur dois beaucoup dans mon développement personnel : David Bowie, Jimmy Hendrix... Donc, les trois grands "B" : Bach, Beethoven et Bowie ! C'est sans provocation ! Dans le pop rock, de grandes œuvres et de grands chemins de musique ont été ouverts. Je le vis, et c'est une nécessité d'écouter ces musiques-là pour moi, autant que celles de Bach et de Beethoven.

Quelle est votre manière de composer ?

Je ne m'interroge pas sur ma manière. C'est la même chose que pour mon travail de violoncelliste. Je me mets dans un certain état. Je n'aborde pas le violoncelle de façon trop pragmatique ni quotidienne, mais dès le moment où je touche l'instrument, j'essaie d'être dans un état sacré. Cet état-là, je l'ai travaillé au violoncelle et maintenant, il m'aide à composer. Souvent, j'ai donc besoin de faire du violoncelle auparavant. Cet état est difficile à décrire... En tout cas, c'est une apesanteur par rapport au quotidien et une prise plus directe avec un monde émotionnel qui peut être douloureux ou jubilatoire, et dont j'essaie de tirer quelque chose.

Avez-vous un projet fou qui pourrait tenir lieu de rêve ?

Je voudrais continuer mon chemin de compositeur, ou d'intermédiaire musical dans le sens où j'aiderais à émaner des musiques nouvelles. J'aimerais aussi toucher à quelque chose qui utilise la voix et le monde sonore que je suis en train de développer depuis des années, dans le contexte d'un théâtre des sons, d'une mise en scène du son lui-même, et de la voix. Mais aux antipodes de l'art lyrique tel que je le reçois d'habitude.

La musique, pourquoi ?

C'est mystérieux. Pourquoi la musique m'a-t-elle choisi plutôt que le contraire ? Je ne sais pas. Mais de façon peu humble, j'en suis content.

Une vie sans musique ?

Oui, c'est tout à fait possible.

Avec des livres, alors ?

Oui, là je me pose souvent la question. Sans les livres et sans la musique ? Non ! Mais je peux très bien imaginer qu'à un moment donné de ma vie, faire de la musique ne sera plus aussi nécessaire que maintenant. Elle sera toujours aussi présente ; ce sera la musique intérieure comme espace de méditation non sonore, mais tonitruant à l'intérieur de soi.  C'est ça en fait, le pourquoi de la musique. La musique est un vecteur magnifique pour un chemin vers soi, vers l'intériorité. C'est l'un des beaux chemins parmi de nombreux autres.

Vous faites partie de l'ensemble Musiques Nouvelles ; vous avez été directeur artistique de l'Orchestre de chambre de Wallonie ; pourrait-on vous imaginer diriger un jour une des grandes œuvres de Bach ?

Ce n'est pas du tout le chemin que je prends. Mes priorités vont à la musique d'aujourd'hui. Celle que je dirige à Musiques Nouvelles ; celle de mes collègues européens qui ont grand besoin d'être joués et qui peuvent apporter énormément de joie à un public qui n'a pas idée de combien les musiques actuelles peuvent être magnifiques et enrichissantes. C'est une des priorités parmi les priorités !

Comme interprète, je fais de plus en plus le choix de la musique d'aujourd'hui, quand bien même j'ai besoin de me ressourcer dans la musique du passé. Et puis, le chemin de compositeur prend de plus en plus de place dans ma vie. Toutes ces choses ensemble font une vie bien pleine. Bach, je le dirige dans ma tête, et c'est bien comme ça.

L'actualité discographique vous sourit puisque sort chez Harmonia Mundi, au Chant du Monde, un disque de vos propres compositions. (Voir notre rubrique Nouveautés Musique d'aujourd'hui)

Le disque monographique chez Chant du monde est un travail de longue haleine puisqu'il s'agit de pièces qui jalonnent ces cinq dernières années. J'ai eu la chance d'être choisi pour cet enregistrement comme jeune compositeur et d'avoir un album. C'est pour moi la chose la plus importante que j'aie faite dans ma vie. Il n'y a pas de mot pour dire "un testament qui n'est pas en fin de vie" mais c'est une borne dans mon existence de musicien ; ce disque résume 35 ans de musique, depuis mes six ans. Tout cela se réalise et se réifie au mieux dans cette petite plaquette de cinq pièces. J'y joue aussi comme violoncelliste, je dirige, et surtout ces cinq pièces représentent ce que j'ai fait de mieux dans ma vie en matière musicale.

Sur une île déserte, quels seraient les trois livres que vous emporteriez ?

Puisque c'est dans ma tradition, un grand livre sacré d'une autre tradition religieuse que la mienne : la Bible, qui est l'une des plus fabuleuses œuvres écrites que l'homme ait jamais produites. Je ne la prends pas comme un texte tombé en droite ligne d'un dieu barbu survenu des nuages. Ce serait mon texte du grand passé. Les deux autres seraient du XXe : Proust, La Recherche du temps perdu, qui est un pas qui jalonne l'humanité. Pour le troisième, la réponse changerait à mon avis toutes les semaines en fonction de mes lectures. Pierre Michon, Pascal Quignard, ce sont des gens dont j'ai besoin de lire les mots. Mais il y en a d'autres qui ont été tout aussi importants. Les livres, ce sont comme des pierres qui construisent l'édifice de toute une vie. Nous devons en relire certains, d'autres pas. Ils sont là comme des pierres d'angle sur lesquelles on bâtit une vie. Ma vie est faite de ces moellons littéraires. Tout autant que les sons qui les cimentent.

Vous avez eu la chance de travailler avec Rostropovitch...

Mon Dieu, c'est loin ! Rostropovitch était déjà à cet état de carrière qui ne lui permettait plus d'être vraiment disponible, donc c'était plutôt une expérience intéressante en soi de rencontrer un monstre sacré. Mais de grands maîtres m'ont aidé dans ma vie de violoncelliste et je voudrais vraiment citer Ivan Monighetti et Elias Arizcuren. Ce ne sont pas des violoncellistes qui occupent le plus flamboyant devant de la scène mais ils sont pour moi parmi les plus grands artistes que j'aie rencontrés et surtout les plus grands violoncellistes qui m'ont transmis des choses très précieuses. Je voudrais aussi citer Philippe Hirshorn.

Au cours de mon adolescence, une personne avait fondé un orchestre de chambre à Huy au sein du conservatoire et grâce à lui, j'ai pris le goût de mettre en perspective réelle, c'est-à-dire de jouer du Vivaldi et du Bach devant des gens. Il s'appelait Jean-Claude Kromenacker, et m'a donné confiance en moi. Il m'a dit "Continue !" Des gens comme ça, c'est capital ! C'est en cela que je pense que l'on n'est que le transmetteur d'une espèce de coulée continue de générosité qui nous permet d'avancer. Ayant reçu, le souci est de pouvoir agir de même à notre tour. La transmission est tout aussi importante que la gratitude envers ceux qui nous ont donné.

On dit toujours que la musique classique est difficile d'accès.

Ce qui est difficile d'accès, ce sont les lieux où elle se donne ! Qu'elle soit classique ou contemporaine. Dès le moment où on est face à de la bonne musique, il n'y a plus de difficulté : il s'agit juste de la capacité du cœur d'un être humain à recevoir quelque chose de précieux. Rien de précieux n'est facile. Tout ce qui est précieux est rare. La vraie difficulté, ce sont les contextes sociaux qui empêchent parfois d'imaginer que ces choses-là existent. Moi, j'ai le bonheur qu'il y ait eu une petite académie au faubourg de Huy, où se donnait un cours de solfège et de piano. Quelle chance ! Sinon, je ne serais peut-être pas là à parler de musique. C'est très important, tout ça. Faire entendre à un enfant un son qui va peut-être pour toute sa vie être porteur d'un éveil intérieur. C'est ça, le grand travail ! Pour le reste, être face à de grandes musiques, ça marche ! Pour tout le monde. Mes plus belles expériences, ce sont des concerts de violoncelliste solo devant un public d'ATD Quart-Monde ici à Bruxelles. La plus belle réception, la plus belle gratitude, le plus bel échange ! Vraiment ! Et je jouais de ma musique.

Que devient l'enseignement dans votre parcours ?

J'ai été professeur pendant dix ans au Conservatoire de Liège et je n'enseigne pratiquement plus, hormis un petit séminaire de philosophie musicale de trente heures à l'INSAS . Ca me va tout à fait bien. J'ai beaucoup enseigné et j'ai privilégié le choix de faire de la musique plutôt que de la transmettre. La transmission dont je parlais tout à l'heure se passe plutôt dans la réalité du concert. La très belle expérience que je viens de vivre, c'est d'avoir, avec vingt élèves des conservatoires de Mons et de Bruxelles, porté en création belge et presque européenne, une des plus belles oeuvres de Scelsi pour 35 cordes, avec les musiciens de Musiques Nouvelles. On a fait un chemin ensemble, entre professionnels, de dévotion à cette musique. J'étais le plus heureux des amoureux de Scelsi. Et comme chef, c'est une de mes plus belles expériences. Nous avons vécu la musique selon un partage splendide. Et là, on semait vraiment des graines importantes. Pour le reste, il ne m'est pas du tout possible d'envisager plus loin l'enseignement. J'ai dû choisir.

Vous parlez philosophie musicale... Peut-on vous imaginer écrivant un livre ?

Oui, très loin ! Quand je ne serai plus dans l'action. J'écris de petites choses. J'ai fait un article sur Scelsi qui va paraître. Des choses de ce genre, à la faveur de l'un ou l'autre colloque. C'est vrai : trouver des mots pour dire la musique m'importe. Continuer ce chemin de réflexion qu'ont ouvert Platon, Saint-Augustin,  Nietzsche, Pascal Quignard... car ces gens-là m'aident beaucoup aussi dans ma vie de musicien. Je parlais tout à l'heure d'un credo et c'en est un vraiment : comme les religieux, les gens de foi, on doute terriblement. Souvent dans ma vie de musicien, la tentation de l'abandon ou le sentiment de la déréliction ont été très intenses. Je lis assez souvent le traité De Musica de Saint-Augustin, parce que ça me fortifie.

(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 10 mars 2005, et introduits par Isabelle Françaix)

 

Petit trajet biographique et discographique :

JEAN-PAUL DESSY (Né le O8-O2-1963 à Huy (Belgique)

 Chef d'Orchestre - Compositeur- Violoncelliste

 Directeur musical de l'Ensemble Musiques Nouvelles

I Formation

  • Maîtrise en Lettres   aux Universités de Liège et de Louvain

  • Premiers Prix de Violoncelle et de Musique de Chambre aux Conservatoires Royaux de Liège et de Bruxelles

  • Master Classes  avec Rostropovitch, Chafran, Monighetti, Henkel, Arizcuren, Arditti,…

II Expérience professionnelle

 1.     Chef d'Orchestre

Directeur musical de l'Ensemble Musiques Nouvelles depuis 1995 . Cet ensemble à géométrie variable voué à la création et fondé en 1962 par Henri Pousseur est la seule formation de ce type à bénéficier d'une subvention récurrente de la communauté Wallonie/Bruxelles . Au cours de la  trentaine de concerts qu'il donne chaque saison, l'ensemble dévoile par-de les barrières esthétiques  différents visages des musiques  les plus novatrices d'aujourd'hui et se produit dans les festivals européens les plus importants. Il a mis sur pied, en partenariat avec l'association Art Zoyd spécialisée dans les nouveaux médias musicaux et basée à Maubeuge, un centre de création et de production musicale transfrontalier bénéficiant de l'aide du programme Interreg de l'Union  européenne.

Il a dirigé en création des œuvres  de H. Algadafe, I. Anghel, A-M Avram,A-R El Bacha, P. Bartholomée, Y. Cayron, S. Collin, G. Combier, G. Dazzi, G. D’Angiolini,  I. Dumitrescu, F. Faber, J-L Fafchamps, J-Ch Feldhandler, P. Fresu, PH. Glass, S. Guttierez-Rodriguez, J. Hudkinson,  G. Hourbette, R. Ikeda, V. Kissin, L. Kupper,  D. Linx,  Ph. Libois, , F-B Mâche, G. Marszalkowski,  P. Mykietyn, Vjekoslav Njezic, R. Nova, P. Oliveros,  Th. Paste,  A. Prawerman, A. Rabinovitch, H. Radulescu, F. Romitelli,  D. Shea, G-M Solare, G. Sollima, A. Tanaka, K. Tanaka, K. Töplitz, T. Todoroff, M. Ungureanu, D. Yanov-Yanovsky, P. Vallego, Ph. Von, S. Wishart, D. Wissels, H-F Zhang,  …

Directeur musical de l'Orchestre Royal de Chambre de Wallonie de 1998 à 2002. Enregistrements de l’intégrale des œuvres pour orchestre à cordes de Giacinto Scelsi , Forlane, 2OOO.(Choc, Monde de la Musique, 5 diapasons, Diapason), de JeanRogister, Musique en Wallonie, 2OOO.(5\5, Classica), de Witold Lutoslawski, Forlane, 2OO1.(5\5, Classica,, ***** , BBC Music Magazine.

 2. Compositeur

  • A reçu le Prix Fuga de l'Union des compositeurs belges en 2OOO.
  • A obtenu le Grand Prix Paul Gilson de la Communauté Des Radios Publiques    de Langue Française ( CRPLF) à Montréal en 1997 pour " L'ombre du son".
  • A composé  des musiques de Film pour Luc Petit, Manu Poutte, François Pirot,Hussein Chalayan…des musiques de Théâtre pour Jacques Lassalle, Frédéric Dussenne, Lorent  Wanson, Fred Personne, Pascale Tison, David Géry…des musiques  de danse pour Frédéric Flamand, Patrick bonté et Nicole Mossoux,… des musiques pour le styliste Hussein Chalayan.
  • Ses œuvres ont été jouées en France ( Ircam, Radio-France, Manca, Musica, Lucero, Ars Musica, …) en Italie, en Espagne, en Suisse, en Angleterre,  en Hollande, en Allemagne, au Canada, en Russie, en Chine, en Pologne, en Roumanie, en Croatie, en Ouzbekistan,… 

3 . Violoncelliste

  • Membre du Groupe Maximalist! (1985-199O; musique minimaliste, post-modern rock band)
  • Fondateur du Quatuor à cordes Quadro ( 1988-1996; répertoire du vingtième siècle,  plus de quarante créations mondiales).
  • Fondateur du Trio Alma ( 1995- 1997; répertoire romantique pour  trio à clavier)
  • Fondateur du Duo Dessy-Vodenitcharov (depuis 1996; trois siècles de sonate pour violoncelle et piano).
  • Dédicataire de plusieurs œuvres écrites à son intention ( Belimov, Bosse, Zhang, Kissine, Bero, Ledoux, Rzewski, Rens, Fourgon,…); a participé en soliste ou chambriste aux créations, mondiales ou belges, d'œuvres de plus d'une centaine de compositeurs( Messiaen, Schnittke, Levinas, Scelsi, Tan Dun, Tanguy, Radulescu,…).
  • A collaboré dans les domaines de la chanson, du rock ou de la musique pop avec des artistes tels que Arno, Barbara, J.Beaucarne, P.Blake, L.Chedid, S.Eicher, Niagara, A. Pierlé, P. Rapsat, C.Semal, W.Sheller, A.Souchon, J.Tenor, Venus, Zazie, …
  • A collaboré dans le domaine du Jazz avec David Linx, Diederick Wissels, Paolo Fresu, Palle Danielsson, Steve Houben, Jean-Pierre Catoul, …
  • A collaboré dans le domaine de l'Electro avec Scanner, Dj Olive, David Shea, Laurent Jadot, Seal Phüric …
  • A collaboré dans le domaine de la danse avec AnneTeresa De Keersmaeker, WimVandekeybus,  Michèle Anne De Mey, …et Frédéric Flamand dont il fut le conseiller musical de 1993 à 1998
  • S'est produit dans tous les pays de l'Union Européenne ainsi qu'en Chine, aux Etats-Unis, au Canada, en  Russie...

4. Pédagogue

  • Professeur de musique de Chambre au Conservatoire Royal de Liège( 1991-2OOO)
  • Professeur d'Histoire de la  Musique et d'Analyse musicale à l'Institut des Arts de Diffusion à Louvain-La-Neuve( 1995-1997)
  • Professeur d'Acoustique Musicale à l'Institut National Supérieur des Arts du Spectacle ( depuis 2OOO)
  • Auteur de plusieurs articles et préfaces parus chez L'Harmattan, Les  Eperonniers, La lettre Volée, Les Cahiers du Symbolisme … 

III Discographie

 CHEF D'ORCHESTRE

  • Serge Prokofiev, Pierre et le loup, Ensemble Musiques Nouvelles, Janin et Liberski, Cyprès,1998.(****, Le Soir)
  • Giacinto Scelsi, Intégrale de l' oeuvre pour Orchestre à cordes, Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, Forlane, 2OOO.(Choc, Monde de la Musique, 5 diapasons, Diapason)
  •  Jean Rogister, Intégrale de l' oeuvre pour Orchestre à  cordes, Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, Musique en Wallonie, 2OOO.(5\5, Classica)
  • Venus, The man who was already dead, Ensemble Musiques Nouvelles, EMI, 2OOO.(Disque du mois, Les Inrockuptibles)
  • Witold Lutoslawski, Intégrale de l'œuvre pour orchestre à cordes, Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, Forlane, 2OO1.(5\5, Classica,, ***** , BBC Music Magazine )
  • David Shea, Classical Works II, Ensemble Musiques Nouvelles, Tzadik, 2002.
  • Atau Tanaka, Ryoji Ikeda, Fausto Romitelli, Horatio Radulescu,Gualtiero Dazzi, Jean-Christophe Feldhandler, Jean-Luc Fafchamps,   Gérard Hourbette, Kasper Toplitz, Giovanni Sollima, Expériences de Vol, Art Zoyd Studio et Ensemble Musiques Nouvelles  Sub Rosa, 2002.
  • Pierre Rapsat, Live au Cirque Royal, Ensemble Musiques Nouvelles, Sony, 2002.
  • An Pierlé , Live jet set with  orchestra, Mons orchestra, Warner, 2002
  • Rioji Ikeda,Op., Musiques Nouvelles, Touch, 2002
  • Louis Chedid, Botanique et Vielles  Charrues, Mons Orchestra, Atmosphériques, 2003
  • Victor Kissine, Partita, Ensemble Musiques Nouvelles,  Sojuz, 2OO3
  • Philippe Libois, Etudes sur les effets, Mogno, 2005
  • Pauline Oliveros, Monography, à paraître

VIOLONCELLISTE

  • Philippe Boesmans, Extases, Ricercar, 1989
  • Frederic Rzewski, L'instruction, Igloo, 1989
  • Maximalist!, Sub Rosa, 199O
  • Walter Hus, Muurwerk, Factory Classical, 1991
  • Giacinto Scelsi, Duo, Sub Rosa, 1999
  •  Thierry De Mey, Undo, Sub Rosa, 1991
  • Peter Vermeersch, Immer das selbe Gelogen, Sub Rosa, 1992
  • Jean-Luc Fafchamps, Attrition, Sur Rosa, 1993
  • Paolo Chagas, Francis Bacon, Klang, 1994
  • Claude Debussy, Gabriel Fauré, Sonates, Bayer, 1995
  • W.A Mozart, Trios à clavier, Potvlieghe, 1996
  • Gaston Compère, Polders, Maëlstrom, 1998
  • Philippe Boesmans, Ornamented Zone, Ricercar, 1998
  • Guillaume Lekeu, Sonate, Cyprès, 1999
  • Michaël Levinas, Quatuor, Universal, 2OOO (Choc, Le Monde de la Musique)
  • David Shea, Classical Works, Tzadik, 2002
  • Victor Kissine, Sonate pour violoncelle et piano, trio à clavier,  Sojuz, 2OO3
  • Claude Ledoux, œuvres pour violoncelle, Cyprès, 2005
  • Alexander Knaïfel, Agnus Dei, Megadisc, 2000
  • Michel Fourgon, Cyprès, 2005
  • Pauline Oliveros, monographie, à paraître

COMPOSITEUR

  • Gradiva, Carbon 7, 1999, (green dolphin ,best albums of 2000)
  • Fable Ineffable, in « Expériences de Vol », Sub Rosa, 2002
  • Les Liens du Silence, ‘n « Eclats », WBM, 2002 
  • Play Along (en collaboration avec Scanner), Sub Rosa, 2004
  • Miniphony, in « Miniatures », Sub Rosa, 2005
  • The Present’s  presents, œuvres pour ensemble, Le Chant du Monde/ Harmonia Mundi, 2005
  • Kaleïdoscore (en collaboration avec Dj Olive) à paraître

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