Jean-Yves Thibaudet

D'aventure en aventure, "ouvrir les yeux... et les portes !"

 

A l'occasion de la sortie de son intégrale Satie pour piano solo (Decca 473620-2 -5CDs - voir notre présentation page Archives Piano), le pianiste français Jean-Yves Thibaudet nous accorde une pause cordiale et détendue dans son emploi du temps surchargé. On découvre un personnage attachant, drôle et passionné : sous son apparente désinvolture et son élégance raffinée se cache à peine un intarissable amoureux, un éternel curieux, un artiste simple et direct qui souhaite partager "un monde à part", un rêve bien tangible auquel il faut vouloir ouvrir des portes nouvelles, avec fougue et bonne humeur.

Jean-Yves Thibaudet, votre répertoire pianistique est diversifié mais vous montrez une affinité plus prononcée pour le répertoire français, qui vous a conduit à une intégrale Satie. Qu'est-ce qui vous attiré vers ce compositeur ?

Je trouve que Satie n'est pas reconnu à sa juste valeur, comme un compositeur sérieux, aussi important que Debussy ou Ravel, ni par le public, ni par les musicologues ou le Conservatoire. Or, je m'étais plongé dans son répertoire pianistique dont je connaissais comme tout le monde les oeuvres les plus populaires, telles que les Gnossiennes ou les Gymnopédies. Je ne me rendais pas compte de tout ce qu'il y avait à côté et j'ai découvert des trésors et surtout... énormément de pièces ! Cette intégrale représente presque 400 minutes de musique, donc beaucoup d'heures et ... une énorme variété. Nous avons eu la chance de trouver en abondance des manuscrits dont les partitions n'ont jamais été enregistrées ou jouées. Ce coffret contient à peu près un disque et demi d'inédits, de premières mondiales. Après avoir fait l'intégrale de Debussy puis de Ravel, je trouvais qu'il fallait rendre sa place à Satie. Il a été un précurseur, une source d'inspiration pour de nombreux compositeurs. Il me semble qu'il fallait lui redonner un peu de crédit.

Sur le plan pianistique, sans être péjoratif, n'est-il pas un peu léger pour votre virtuosité ?

Vous savez, dans tous ces morceaux, certains sont difficiles et même très difficiles techniquement. J'ai dû vraiment travailler ! C'est vrai qu'il y a moins de notes que dans un concerto de Rachmaninov mais ce n'est pas grave, parce que d'autres difficultés sont très attachantes et ont été un vrai défi pour moi. Jouer tous ces morceaux qui sont très lents et méditatifs requiert d'autres qualités que la virtuosité : c'est un autre art. Par exemple, le piano est un instrument percussif qui oblige à chercher une articulation et un tempo particuliers pour soutenir une phrase et la conduire. Un legato implique un contrôle et une maîtrise du son extraordinaires. C'était très intéressant pour moi.

Peut-on parler de lyrisme comme on l'entend chez les Romantiques ?

Non, Satie est à l'opposé du Romantisme. Il est dépouillé, simple et l'émotion doit naître de ce calme. Il faut réussir à soutenir ce tempo très lent. Il disait lui-même : "N'hésitez pas à être ennuyeux" !

Vous vous êtes donc ennuyé pendant 400 minutes !

Voilà, on s'ennuie pendant 400 minutes ! C'est un disque merveilleux ! Non, le secret de ce qu'il voulait dire, c'est que si l'on n'a plus peur de jouer trop lentement, on arrive à une espèce d'hypnose. Sa musique est magnétique, magique, atemporelle. Elle vous emmène dans un monde à part. Quand on le joue en public, une atmosphère très silencieuse, très spéciale se crée. C'est très agréable en concert. Satie était un personnage fou et excentrique, très intelligent, extrêmement brillant avec un humour féroce. Il écrivait merveilleusement. Ses lettres sont passionnantes. Et ses notes sur ses partitions aussi. Au lieu d'inscrire des indications de tempi ou de  nuance, allegro, adagio, etc., il écrivait des mots parfois très drôles, parfois absurdes. Il était unique. Il a créé un univers qui lui est particulier. On entend trois notes de Satie et on le reconnaît immédiatement. De plus, ses harmonies étaient très modernes pour l'époque. Il a vraiment cherché à approfondir un nouveau style pour le piano. Il était très en avance sur son temps. C'était le premier minimaliste, le premier créateur de musique à répétition, cinquante ans avant John Cage, qui a d'ailleurs dit que Satie était pour lui l'un des plus grands. Certains compositeurs de jazz sont très proches de sa musique. Je crois que Satie n'est pas à sa place parce qu'il est méconnu. Il a une mauvaise image : celle d'un compositeur de salon qui faisait de la musique le dimanche après-midi pour s'amuser, alors qu'il était très sérieux. Il est même retourné au conservatoire à 40 ans parce qu'il trouvait qu'il avait encore à apprendre ! Il a été pour moi essentiel. Et il est inclassable. A l'époque, il faisait de la variété : il a écrit de petites chansons pour le cabaret et le music-hall. Il touche tout le monde.

Combien de temps avez-vous travaillé sur ce projet ?

Je n'ai pas travaillé tous les jours sur Satie uniquement : j'avais autre chose à faire, heureusement ! Mais quand même, ça m'a pris deux ou trois ans. Il fallait tout mettre ensemble, réfléchir... Il y a eu finalement beaucoup plus de réflexion que de travail au piano. Ces partitions qui ne sont pas difficiles à regarder, il me fallait savoir ce que j'allais en faire, trouver le tempo idéal, l'idée qu'elles m'évoquaient. Je travaillais plus souvent assis dans l'avion ou à la maison que sur mon piano. C'était très différent de ce qu'on fait en général.

Pourrait-on imaginer un festival avec une intégrale de Satie, ou une série de concerts ?

Je ne sais pas... Tout est possible. On me demande souvent si je fais des récitals Satie. Non. Honnêtement, dans la forme classique du récital : 90 minutes avec entracte, à mon avis ça ne marche pas. Par contre, j'ai réalisé des projets qui ont été très bien reçus. Pour le lancement de l'Intégrale à New York, on a choisi un lieu qui n'était pas une salle de concert classique où chacun était décontracté. Moi-même, je n'étais pas habillé en costume et surtout, je parlais, je racontais des histoires, je lisais des textes de Satie et je jouais quelquefois du jazz comme du Duke Ellington, pour montrer combien c'était proche. C'était donc une expérience différente du concert classique. Dans ce cas-là, ça marche très bien. On a réussi à joindre un public très jeune, différent, qui connaissait un peu Satie de nom... J'inclus également du Satie entre Debussy et Messiaen par exemple, ce qui montre un peu l'évolution du piano au XXème siècle, en France. Ca se passe bien aussi.

Satie, dites-vous, est inclassable... Jean-Yves Thibaudet aussi, n'est-ce pas ?

Voilà ! Peut-être est-ce pour cela que Satie et moi étions faits pour nous rencontrer !

Je faisais allusion au jazz que vous abordez également quelquefois... Quelle est l'histoire des deux disques de jazz que vous avez enregistrés ?

Je suis très curieux et j'ai besoin de cela. C'est ma personnalité. Ce n'est pas une image qu'on a essayé de créer autour de moi. J'ai besoin d'aventures différentes. Qu'elles soient réussies ou non, elles sont enrichissantes, on apprend quelque chose. Pour un artiste, il est important d'ouvrir les yeux... et les portes. J'ai découvert le jazz assez tard... J'ai commencé le piano à 5 ans et on n'écoutait pas du tout de jazz à la maison. Mes parents étaient très classiques. J'ai donc découvert le jazz par moi-même, à la radio, avec des amis quand j'avais 15 ou 16 ans. J'ai été tout de suite fasciné : je trouvais les harmonies extraordinaires, les pianistes merveilleux, ceux des années 20 et 40 étaient des monstres ! Ca a commencé comme ça... Je me suis ensuite amusé à la maison avec des amis, à jouer et improviser. Il y a une dizaine d'années, on a eu ce projet de faire un disque sur la musique de Bill Evans. Je trouvais qu'il avait, lui tout spécialement, un lien vraiment unique avec la musique impressionniste française, dans les harmonies, le jeu même. J'ai fait très attention d'expliquer à tous que je n'étais pas un grand musicien de jazz (et ne le serais jamais) mais qu'on pouvait proposer la vision d'un pianiste classique du monde de Bill Evans. Je l'ai traité comme compositeur. Je le sentais proche de mon toucher et de mon monde. Je me sens toujours très à l'aise dans sa musique. Ensuite, j'ai eu envie d'aller un peu plus loin et j'ai décidé de faire un projet sur Duke Ellington. C'était deux ou trois ans plus tard, après m'être plus encore familiarisé avec le jazz. Je voulais de cette façon lui payer un hommage.

Comment déterminez-vous plus généralement votre répertoire ?

Tout est un peu lié. Evidemment, ça doit me plaire, je dois m'y sentir à l'aise et avoir envie de le jouer. On ne peut pas défendre quelque chose si l'on n'y croit pas soi-même ! Mais c'est également lié au disque. Avant d'enregistrer une pièce, il faut la jouer en concert pour être à l'aise et dès que le disque est fait, il faut le jouer pour en faire la promotion. On choisit tout cela un peu en équipe. Mais ça vient d'abord du coeur et de la tête. Puis, le reste suit. Certaines périodes de ma vie, il est vrai, ont été rattachées aux enregistrements mais récemment, les deux grandes périodes auxquelles je me suis le plus raccroché sont la période romantique, les Chopin, Liszt, Brahms, Rachmaninov et la musique française du début du siècle, Debussy, Ravel, Satie, puis Messiaen. J'ai un peu délaissé la musique plus classique comme Mozart, Beethoven mais j'y reviens peu à peu. J'ai récemment beaucoup joué les concertos de Mendelssohn, ceux de Beethoven aussi... Je ne voulais pas jouer de Mozart car j'avais l'impression à une certaine période de ma vie que je n'avais rien à ajouter aux interprétations déjà merveilleuses qui existent. On n'a pas besoin de faire un disque si on ne sent pas une force intérieure qui nous y pousse, qui nous parle.

Le contemporain répond-il pour vous à cette exigence esthétique ?

Absolument ! J'y suis très ouvert. C'est important pour un artiste relativement jeune de suivre un peu son temps et de participer à la gestation d'une oeuvre ! C'est extraordinaire. J'ai eu l'occasion plusieurs fois de créer des morceaux écrits pour moi et c'est fabuleux de pouvoir parler avec le compositeur : dialoguer, échanger des propos, des sensations, participer à la naissance d'une oeuvre. Pour moi, cela revient à un principe fondamental très simple : la musique est une émotion. Ca n'a rien à voir avec la modernité, que ce soit tonal ou atonal... Certaines musiques me touchent, me parlent, et d'autres pas. Je reçois beaucoup de cassettes et de partitions que je regarde toujours : c'est très intéressant. Si je vibre, je parle au compositeur.

Vous êtes soliste, chambriste et vous accompagnez des chanteurs comme Cecilia Bartoli, Renée Fleming... Comment conciliez-vous tout cela ?

C'est toujours parce que je suis curieux et que j'ai besoin de faire beaucoup de choses différentes. Peut-être suis-je anormal mais les concerts normaux ne me suffisent pas ! J'ai besoin d'expérimenter. J'ai commencé la musique de chambre très tôt : je suis entré à 13 ans au Conservatoire de Paris et j'ai eu la chance d'avoir un professeur merveilleux ; Jean Hubot était pianiste lui-même et s'occupait spécialement des pianistes dans les groupes. Il m'a fait jouer un très vaste répertoire avec des cordes, trios, sonates, quintettes mais aussi avec les vents, les cuivres... On a fait des choses fabuleuses. Depuis 22 ans, je vais chaque année au festival de Spoleto en Italie où nous faisons spécialement de la musique de chambre. Et puis, un jour, il y a une dizaine d'années, j'ai reçu un coup de fil du président de Decca à l'époque : Jorge Bolet venait de mourir, or ils avaient le projet d'enregistrer avec lui et Brigitte Fassbaender qui l'avait sollicité tout spécialement, un disque de mélodies de Liszt. On me demandait si j'étais intéressé de le remplacer. Je n'avais jamais de ma vie accompagné une chanteuse, je ne connaissais aucune de ces mélodies de Liszt et j'ai évidemment dit oui tout de suite ! C'était une occasion extraordinaire ! J'adorais la musique lyrique, l'opéra... Je me suis jeté sur ces partitions, j'ai parlé avec Brigitte au téléphone. C'était une personne d'un calme extraordinaire qui m'a affirmé qu'elle serait à New York deux ou trois jours avant l'enregistrement pour que nous répétions. A la première répétition, nous avons lu tous les lieder de Liszt, elle m'a expliqué deux trois petites choses et m'a dit que nous ne nous reverrions qu'à l'enregistrement car il fallait nous laisser un peu d'insouciance et de spontanéité... Je l'ai trouvée complètement folle. Et le jour J, elle avait raison : c'était extraordinaire ! Après, elle m'a dit que j'étais né pour accompagner des chanteurs et qu'on aurait dit que j'avais fait ça toute ma vie ! Ce n'était pas le cas, mais j'avais adoré cette expérience. Nous avons bâti une relation, enchaînant avec un deuxième disque de lieder de Wolf et des tournées. Puis, un 9 janvier, du jour au lendemain, j'ai reçu un fax et un coup de fil de Brigitte qui m'annonçait qu'elle avait tout à coup décidé d'arrêter de chanter ! J'étais bouleversé tant c'était une artiste merveilleuse et ... je pensais aussi à moi : qu'allais-je faire alors ? Il fallait absolument que je trouve quelqu'un d'autre ! A l'époque, je venais de changer d'agent à New York et de signer avec Jacques Mastroianni qui travaillait avec Cécilia Bartoli. Je lui ai dit que je rêvais de la rencontrer. Elle me connaissait un peu et quand nous nous sommes rencontrés à New York, nous avons passé deux heures à jouer ensemble. En ce qui me concerne, dès la première minute, ça a été l'amour fou : elle est unique, son talent est indescriptible ; elle a un instinct et un naturel incroyables, doublés de facilités techniques sidérantes et sa personnalité est si attachante que je l'ai adorée tout de suite. Elle m'a donné la chance de faire avec elle un concert de gala qui était déjà prévu à Houston. C'était merveilleux. Depuis, on a fait un disque ensemble, ce concert live en Italie et chaque année on se retrouve pour des concerts : on a des projets spéciaux pour des endroits qui le sont aussi. Il n'y a pas grand place pour le piano en baroque, donc on se retrouve pour des musiques différentes. C'est un privilège énorme et ça me donne tellement de bonheur, personnellement, que c'est vraiment un cadeau que je me fais. J'apprends aussi, avec ces grandes chanteuses, sur l'intériorité de la musique. Ces dix dernières années, grâce à elles, ma vision et mon interprétation de la musique ont complètement changé. La ligne musicale n'est plus la même : aujourd'hui, je vois et j'entends la musique comme une voix humaine. Avec le piano qui est un instrument à percussions, on doit essayer d'inventer, de faire un legato, de trouver une forme de respiration cruciale... J'ai travaillé aussi avec Renée Fleming, on a fait un disque et une énorme tournée mondiale. La vie de soliste est très solitaire. Même l'orchestre est un monde à part, qui n'ose pas nous déranger... Alors, partir avec Cécilia ou Renée, c'est pour moi une aventure : on partage nos émotions et nos plaisirs. C'est aussi important humainement que musicalement. Je garde donc toujours une place pour cela. On me demande souvent pourquoi ce sont toujours des chanteuses : ce n'est pas un choix, ça s'est fait par hasard. J'aimerais travailler avec Thomas Quasthoff à Verbiers ; on va faire un projet ensemble. J'aimerais aussi un jour pouvoir rencontrer Matthias Goerne... Je n'ai donc pas un blocage sur les voix mâles !

Y a-t-il une place pour l'enseignement dans votre CV ?

C'est vrai qu'il n'y a pas de place régulière pour cela, parce que je n'en ai pas le temps ! J'essaie de raccourcir le nombre de concerts dans la saison... Mais je fais régulièrement des master classes dans différents endroits. C'est très attachant d'aider quelqu'un en une heure : pouvoir lui faire faire des progrès procure une énorme satisfaction. Mais accepter un poste quelque part ne serait pas juste, car je n'y serais jamais ! Et il n'y a rien de pire pour un élève qu'un professeur toujours absent. Peut-être quand je serais plus vieux... Avec l'âge je désirerais peut-être transmettre une tradition française, car j'ai eu la chance d'avoir de merveilleux professeurs, comme Madame Descaves qui a connu Ravel et Prokofiev. Ne serait-ce que pour cette raison, je devrais faire un peu d'efforts pour enseigner plus régulièrement.

Nous sommes en pleine phase d'éliminatoires du Concours Reine Elisabeth de piano ! Quelle est votre opinion sur les concours ?

Je ne sais pas trop qu'en dire... J'en ai fait moi-même pas mal quand j'étais jeune; j'en ai gagné quelques-uns, ce qui a certainement aidé ma carrière. Le côté positif, c'est qu'un concours fait travailler un énorme répertoire. Quand on est jeune, on a besoin d'une motivation. Maintenant, c'est également très frustrant : un artiste qui a vraiment une personnalité, une identité bien à lui, unique, ne va jamais plaire à tout le monde. Il risque fort de ne pas gagner. Très souvent, ceux qui gagnent ont de belles techniques, ils sont musiciens, on ne peut rien leur reprocher mais ils sont un peu standard. Ceux qui ont une personnalité arrivent deuxième, troisième ou sont parfois éliminés à la première épreuve ! Mais ce sont eux qui feront des carrières. J'ai quelquefois été dans les jurys. A la fois, cela m'intéresse, on a la chance de découvrir des talents incroyables et ... on ne s'entend pas nécessairement avec les membres du jury. C'est tellement subjectif ! A l'heure actuelle, je pense qu'il est possible de faire une carrière sans les concours, si on a vraiment quelque chose à dire et qu'on a la chance d'avoir de bons professeurs, de rencontrer des chefs d'orchestre qui auditionnent, un agent intelligent, une maison de disques... Le danger d'un concours, c'est encore de voir un artiste jeune et talentueux, sans expérience de la carrière, devenir une star du jour au lendemain, et se retrouver avec 200 concerts dans l'année. Il n'y est pas prêt, ni pour le répertoire (il n'a pas le temps de travailler), ni nerveusement. Malheureusement, on voit très souvent ces talents s'éteindre après avoir brillé comme une bougie éclatante, et tomber en dépression après deux ou trois saisons.  D'autres lauréats les supplantent... Il faut faire un concours en restant très ouvert, simplement comme une expérience, sans s'exciter davantage si on le gagne ou non.

En 2001, vous avez été fait Chevalier des Arts et des Lettres en France. Quelle est cette aventure ?

Ca m'a beaucoup touché. Techniquement, c'est le Président de la République qui vous remet cette décoration, puis le Ministre de la Culture. Moi j'ai demandé, comme l'Amérique a tenu une grande place dans ma carrière et que j'y réside actuellement, à ce que cette décoration soit remise aux Etats-Unis. J'avais demandé à l'Ambassadeur de France à Washington, qui était un ami, s'il acceptait de me la remettre. Il l'a fait avec plaisir. J'avais préparé un discours à la maison en français et en anglais et j'étais tellement ému une fois sur place que je pouvais à peine parler ! On ne s'attend pas à ces choses-là. C'est curieux comme on se sent tout à coup ! J'ai joué devant des salles immenses et là, dans le salon de la résidence, j'avais la gorge nouée, comme un petit garçon. Ca n'a pas changé ma vie, mais ça m'a touché, parce que la France tiendra toujours sa place dans mon coeur : j'y suis né, j'y ai grandi.

Ma dernière question porte sur la coquetterie : on parle toujours de vos fameuses chaussettes rouges en concert !

Ah, mais c'est fini, les chaussettes rouges ! Désolé de vous décevoir. Ca a quand même duré 8 ou 10 ans, j'ai parcouru le monde et les plus grandes salles avec mes chaussettes rouges. J'en ai toute une collection et on m'en offrait aussi. Un de nos hommes politiques en France (je ne vous dis pas lequel...) m'avait donné une combine pour en trouver (car d'un beau rouge, c'est extrêmement difficile !) : elles se trouvent dans un magasin à Rome, Gamarelli, pour les cardinaux, parce que c'est leur couleur ! Ca faisait partie de mon concert, et puis un jour, ça m'a pris comme ça et j'ai décidé de changer le 31 décembre 1999, à l'aube du nouveau millénaire. J'étais à San Francisco, avec Michael Tilson Thomas qui m'avait demandé de faire un gala. C'est la dernière fois que j'ai mis mes chaussettes rouges en concert. A la base, ce n'était pas du tout parti comme ça : j'avais mis ces chaussettes rouges pour un concert, comme une rigolade. Tout le monde avait trouvé ça marrant et c'est devenu traditionnel. Ca faisait parler les gens d'une autre façon. Grâce à elles, on a réussi à entrer dans des journaux où on ne serait jamais apparus ! Aux Etats-Unis et en Angleterre, je suis allé dans des émissions qui d'ordinaire ne parlent pas de musique classique et qui s'amusaient de la voir sous cet angle. Jouer là-dessus m'intéressait beaucoup, parce qu'on a besoin d'élargir le public. Alors, pourquoi pas ? Je vais vous confier une anecdote délicieuse : il y a une émission de radio en Angleterre où les gens écoutent, doivent reconnaître un morceau et, si possible son interprète pour gagner quelque chose. Un jour, ils ont passé un de mes disques. Un monsieur a appelé, très excité, a donné le titre sans faute et quand on lui a demandé qui en était l'interprète, il a crié : "Je ne sais plus son nom, je ne sais plus son nom, mais c'est le pianiste qui a des chaussettes rouges !" Le présentateur lui a donné son disque. Je trouve ça merveilleux. Maintenant, c'est fini, mais ça a peut-être ouvert les portes à certaines choses. Si on a besoin de cela, c'est très bien et ce n'est pas grave. Ca ne dit pas la qualité de la musique; c'est ça qui compte.

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 13 mai 2003

Petit trajet biographique et discographique :

Né à Lyon, Jean-Yves Thibaudet  étudie le piano dès 5ans et apparaît pour la première fois en public à 7 ans. A 13 ans, il entre au Conservatoire de Paris où il reçoit l'enseignement d'Aldo Ciccolini et Lucette Descaves, amie et collaboratrice de Ravel. A 15 ans, il y remporte le premier prix et gagne trois ans plus tard les Young Concert Artists Auditions de New York. En 2001, la France le récompense du titre honorifique de Chevalier des Arts et Lettres. Soliste émérite, il apparaît avec les plus grands orchestres, s'adonne avec bonheur à la musique de chambre et accompagne des voix aussi talentueuses que celles de Brigitte Fassbaender, Cécilia Bartoli ou Renée Fleming.

Piste discographique  : sous le label Decca : Debussy : complete solo piano works, vol. 1 et 2 -  4CDs / Ravel : complete solo piano works  - 2CDs / Ravel : piano concertos / The Chopin I Love / Reflections on Duke : J-Y Th. plays the music of Duke Ellington / Conversations with Bill Evans ...

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