copyright Alia Vox

 

 

 

 

 

JORDI SAVALL

 

Les fraises sauvages

ou

Le sens de la vie dans la musique

 

 

 

Les albums d'Alia Vox

 

Au Palais des Beaux-Arts le 18 décembre 2003 : Splendeur du baroque instrumental. http://www.bozar.be

 

Fervent violiste, chef enthousiaste de trois ensembles musicaux, arpenteur passionné de la musique du Moyen Age au XIXème siècle, redécouvreur du riche patrimoine de la péninsule ibérique, éminent pédagogue, artisan épris de justesse et de beauté avec son label familial, Alia Vox, Jordi Savall apporte à chacun de ses engagements la précision, l'âme et la chaleur qui harmonisent si étroitement l'art et la vie. Avec sérénité et vigilance...

 

Après trente ans de parcours musical, quel est votre regard sur tout ce que vous avez déjà accompli en musique ?

 

C'est une question bien complexe pour commencer ! J'ai plusieurs manières, très subjectives bien sûr, de regarder mon passé. Mais j'en différencierai deux : le travail de recherche, de récupération du patrimoine et la relation humaine avec les musiciens, à commencer bien sûr par Montserrat Figueras. Quand je mets tout ça ensemble, je me dis : "Quelle chance j'ai eue dans la vie !" D'abord de pouvoir faire ce que je fais, puis d'avoir pu rencontrer les personnes que j'aime et de vivre cette expérience avec elles. Je crois que finalement, c'est pour moi ce qui compte le plus. Quand j'entends un enregistrement de 1978, comme celui que l'on vient de rééditer maintenant (1), je suis moi-même surpris de la fraîcheur, la spontanéité, la beauté de ces interprétations. Elles n'ont pas vieilli et elles me touchent aujourd'hui comme elles me touchaient à l'époque. Ce que nous avons essayé de faire dans ce parcours, que ce soit avec Monteverdi, dans Le Chant de la Sybille, avec Marin Marais, etc., c'est d'essayer que chaque disque ne soit pas qu'un moment quelconque dans un processus d'évolution, mais qu'il soit essentiel, impossible à répéter : il fallait le fixer alors, parce qu'ensuite il ne se présenterait plus. C'est comme le regard d'un enfant qui va quitter l'adolescence et devenir adulte : c'est unique. Son visage, sa joie, ses gestes... Je pense que dans ma vie, j'ai fait comme tout le monde des choses plus ou moins réussies, mais j'ai toujours essayé de conserver cette magie d'un travail réalisé non seulement dans la beauté de la musique mais aussi la chaleur de l'amitié, de l'amour de la musique et de ceux qui l'interprètent.

 

Est-ce qu'on peut tenter de dégager votre credo musical ?

 

Oh, je n'en ai pas ! Je ne pense pas avoir fabriqué une religion. Une certaine forme de vie, oui. Une philosophie, c'est certain. Il y a plusieurs choses qui vous marquent danscopyright Alia Vox l'expérience de la vie. Moi, c'est ma petite enfance. A 6, 7 ans, à la chorale, j'ai découvert que d'autres petits enfants chantaient des musiques merveilleuses. (voir plus bas le parcours biographique de Jordi Savall) Je suis toujours à la recherche de ces musiques qui m'ont alors donné tant de bonheur. Je pense que la vie d'adulte est une quête de ce bonheur que nous possédions quand nous étions purs, innocents. Je crois que cela veut dire que la musique est une façon de vivre... Vous connaissez la belle histoire de cet homme qui se promène dans la forêt jusqu'à ce qu'un tigre le poursuive ? Il se met alors à courir et arrive à un précipice dans lequel il descend et au fond duquel l'attend un autre tigre. Il s'arrête, ne sachant plus quoi faire. Tout à coup, voyant des fraises sauvages, il les cueille et se met à les manger en disant : "Comme elles sont bonnes, les fraises sauvages !". Voilà, je pense que j'ai trouvé les fraises sauvages ! Heureusement ! Et c'est ça le fin mot de la vie. Les fraises sauvages peuvent être une chose très simple : travailler dans un jardin, écrire, escalader une montagne... Moi, c'est la musique. Et si l'on trouve ça, tous les tigres disparaissent, n'est-ce pas. Et la vie est beaucoup plus belle.

 

Dans ce cas, vous n'avez pas de démon ?

 

Les démons existent toujours mais on n'a pas besoin d'y penser. Mais qu'est-ce que c'est, les démons ? Ce sont les malheurs des autres, la souffrance des enfants innocents. Et il faut en être conscients. Mais on ne peut pas vivre en pensant toujours à tout cela. La musique nous permet de nous renouveler et de garder une certaine sensibilité à cette douleur, sans en porter toujours le poids.

 

Vous semblez être un humaniste du baroque de par votre philosophie. Comment la reliez-vous à la technique musicale ?

 

La technique musicale n'est qu'un moyen; l'aboutissement d'une interprétation est pour moi avant tout la communication d'une dimension spirituelle, esthétique ou émotionnelle. La technique permet que cela se passe bien sans que l'on soit dérangé mais la fonction fondamentale de l'interprétation est de créer un moment de beauté et d'émotion. Voilà pourquoi il est nécessaire d'étudier le style et la technique d'une époque et de les maîtriser. Cela dit, il faut à un certain moment les oublier.

 

Vous faites partie de ce que les musicologues ont appelé les "pionniers baroques". Selon vous, quel est l'apport du baroque au XXIème siècle que nous venons de franchir ?

 

Les baroqueux ont participé à un processus très important, sans doute l'un des plus importants de notre époque contemporaine dans l'art et la culture : la prise de conscience qu'il existait un art musical oublié ou ignoré depuis des siècles et que l'on remettait à sa place. Il ne faut pas oublier que jusque dans les années 50 ou 60, énormément d'oeuvres et de compositeurs n'avaient jamais été joués en concert. C'était dû à l'étroitesse des mentalités. On pensait que la musique commençait avec Bach et que ceux qui le précédaient étaient primitifs. On croyait aussi que l'interprétation moderne était la seule valable, les instruments du passé étant archaïques, peu fiables, etc. On a alors réussi quelque chose au-delà de tous les espoirs : changer la perspective historique de l'oeuvre d'art musical par rapport à des penseurs comme Stendhal (incapable en 1810 de comprendre quoi que ce soit à ce qui s'était passé auparavant) ! Nous sommes donc devenus les créateurs de cette nouvelle renaissance de la musique. Cela, je le dis de façon tout à fait confiante : il n'y a pas eu de renaissance lors de la période dite comme telle car aucun modèle musical grec ne s'imposait. Maintenant, la renaissance est bien réelle, car nous avons découvert qu'au XIIème et XIIIème siècles existaient déjà des musiques merveilleuses qui ont leur place dans la généalogie d'un langage universel. Si cela ne s'essouffle pas, c'est que la société incorpore à notre époque des musiciens de tout horizon qui interprètent des oeuvres de toute époque : ce processus est encore en croissance, ce qui implique des fluctuations. Mais on ne peut nier cette conquête des instruments du passé que dominent de grands musiciens qui peuvent jouer avec eux n'importe quel répertoire, même les plus modernes.

 

Vous avez fondé votre propre label discographique alors que le milieu musical classique périclitait plutôt. Mais Alia Vox (2) continue, avec de nouvelles publications, dont l'album de votre fille Arianna Savall, Bella Terra. Peut-on attendre d'autres productions non familiales ?

 

copyright Alia VoxBonne question !(Rires) Une des caractéristiques d'Alia Vox, c'est justement ce côté familial, dans le sens où chacun de nos disques est soigné, traité avec tout l'amour possible. Même nos enfants nous aident, donnant leur avis sur le choix des images... C'est vraiment une entreprise familiale ! C'est possible parce que nous sommes modérément actifs : en publiant 5 ou 6 cds par an, nous arrivons à maîtriser et à suivre tout le processus... avec un certain effort et quelques nuits blanches aussi ! Je me suis souvent posé la question, car j'ai eu des propositions d'amis très intimes qui désiraient enregistrer des albums avec nous, mais dès que nous accepterions, nous deviendrions une véritable entreprise. Nous devrions déléguer des choses, employer un personnel fixe... Et nous ne le voulons pas maintenant. Simplement parce que nous donnons 135 à 150 concerts par an, nous dispensons des cours, des master classes, nous faisons de la recherche... Il n'y a plus d'espace pour davantage. Et 5 disques par an, c'est déjà beaucoup ! D'autant que nous allons commencer maintenant une politique de récupération de notre discographie (éparpillée sous différents labels) de telle manière qu'Alia Vox dans quelques années reconstituera notre parcours avec de belles éditions, de nouvelles photos, des remasterisations, des restaurations, etc. Pour le moment, c'est notre priorité.

 

Lorsqu'on évoque la musique classique, on parle encore d'une certaine forme de clivage ou d'élitisme musical. En tant que baroudeur du monde classique, quelle est votre pensée à ce sujet, sachant que vous avez contribué à la redécouverte de la viole de gambe par le grand public avec Tous les matins du monde d'Alain Corneau ?

 

Malheureusement, la culture dans son ensemble est toujours l'affaire d'une certaine élite. Il ne faut pas l'ignorer. Mais je pense que la musique (surtout la musique médiévale, comme celles de la Renaissance et du Baroque) a une chance énorme d'être perçue et d'avoir la possibilité de toucher des gens de toute culture, classe ou formation, beaucoup plus que la musique dite "classique", celle des Romantiques et du XIXème siècle. Car les musiques anciennes correspondent à une période où la musique érudite et la musique populaire n'avaient pas de frontières aussi tranchées. Les compositeurs les plus raffinés reprenaient aussi des morceaux populaires, des chansons grivoises, etc. alors qu'ils composaient parallèlement des motets ou la messe la plus spirituelle qui soit. Or, nous avons remarqué ces dernières années, que beaucoup de jeunes gens venaient à nos concerts. Ce n'est pas seulement grâce à Tous les matins du monde, même si l'association du film et de la musique ont joué un rôle très important. Quand vous interprétez les musiques du Moyen Age avec une fidélité tant à la lettre qu'à l'esprit, en y apportant tous les éléments d'improvisation et de création qu'elles demandent, elles deviennent très neuves. Elles vous touchent par leur richesse rythmique, leurs contrastes, leur poésie et deviennent actuelles. Je crois que le public jeune y est très sensible. Les jeunes sont souvent les plus exigeants. On commence à faire des concessions dès qu'on devient adultes mais les jeunes ne font pas de compromis, tout comme ces musiques dont ils se sentent peut-être et pour cette même raison très proches.

 

Vous donnerez la semaine prochaine un concert dont le titre Splendeur du baroque instrumental est très large. Comment avez-vous rassemblé toutes les pièces de ce programme ?

 

Il se réfère plus à la splendeur du genre musical qu'à celle du baroque et de la quantité d'instruments. Il est conçu autour de la naissance d'un orchestre. Il part de concerts donnés à Louis XIII en 1627, époque des très grands ballets puis touche à celle qui lui est immédiatement postérieure, lorsque Luigi Rossi  a fait l'Orphéon puis se termine avec les musiques de scène du Bourgeois Gentilhomme. Nous observons donc une évolution de 1627 à 1660, dans laquelle j'ai intercalé deux concerti grossi plus tardifs. Nous obtenons un programme illustratif de l'évolution du langage instrumental de l'orchestre et des styles, des manières de l'aborder : la suite de danses et les concerti.

 

Avez-vous encore un ou plusieurs rêves musicaux ?

 

Si je n'en avais plus, je serais déjà à la retraite ! Je pense qu'une des qualités d'un musicien, c'est d'imaginer qu'il les réalise chaque jour. On est train de restaurer en ce moment le Mystère d'Elche (3), un des spectacles médiévaux et de la renaissance du baroque qui a été conservé par les traditions populaires et qui a été classé l'année passée comme monument intangible de l'humanité. Il est à mi-chemin entre les musiques anciennes, celles de notre temps, la musique du culte et la musique populaire. Je rêve aussi que l'on pourra faire L'Opera Omnia de Morales et Victoria. Nous nous organisons pour le début de l'année qui arrive.

 

En ces temps modernes et troublés, si on rassemblait la pensée intellectuelle et la musique, quel serait votre message de Noël ?

 

Je dirais simplement : n'oublions pas que la musique est toujours un langage de sensibilité et d'approche des autres. C'est l'une des manières les plus formidables d'être heureux et de rendre heureux. Mais quelquefois, la beauté même de ce langage peut nous faire oublier les misères quotidiennes. Je pense qu'il faut faire la part des choses et cette beauté ne doit pas nous empêcher d'être sensibles aux drames que vivent dans le monde les enfants, les pays d'Afrique, tous ces endroits malmenés par la guerre et la violence. Soyons heureux mais n'oublions pas qu'il y a des gens qui ne le sont pas et qu'il faut les aider aussi.

 

(Propos recueillis par Noël Godts le 12 décembre 2003 à Bruxelles)

 

Notes :

 

(1) AVSA9831. Réédition analogique en SACD de Entremeses del siglo de Oro (Lope de Vega y su tiempo)

 

(2) Voir notre gros plan sur Alia Vox : vous y trouverez le catalogue des oeuvres de cette entreprise familiale, ainsi que leur présentation sur Ramifications.

 

(3) Le Mystère d'Elche (du nom d'une ville du sud de l'Espagne) est reconnu comme un des dix-neuf premiers ches-d'oeuvre du Patrimoine oral et immatériel de l'Unesco à Paris : " Chaque année dans la basilique Santa Maria, 300 volontaires jouent la mort, l'ascension et le couronnement de la Vierge. Ce drame musical sacré, célébré les 14 et 15 août est un élément essentiel de l'identité culturelle et linguistique de la population qui maintient la tradition vivante depuis le XVè siècle." (extrait de l'article d'Asbel Lopez, sur http://www.unesco.org/courier/2001_09/fr/culture2.htm)

 

 

Parcours biographique de Jordi Savall :

1941 : Naissance près de Barcelone.

A 6 ans: il fait partie d'un choeur d'enfants dans sa ville natale. Puis il poursuit des études musicales et de violoncelle au Conservatoire de Musique de Barcelone jusqu'en 1965.

1968 : Il complète sa formation à la Schola Cantorum Basiliensis, en Suisse, où il succèdera à son maître August Wenzinger. Dès lors, il revalorise la viole de gambe et le patrimoine méconnu de la péninsule ibérique.

Dès 1970, il enregistre et fait connaître en tant que soliste les chefs d'oeuvre du répertoire pour viole de gambe.

Entre 1974 et 1989, il crée ses divers ensembles, explorant le répertoire du Moyen Age au XIXè siècle : Hesperion XX en 1974 (qui deviendra Hesperion XXI avec le nouveau millénaire), La Cappella Reial de Catalunya en 1987 et le Concert des Nations en 1989.

Violiste, chef, chercheur, pédagogue, il supervise également la musique de films d'époque, dont le plus cité est sans aucun doute Tous les matins du monde d'Alain Corneau en 1991, où Messieurs de Sainte Colombe et Marin Marais émergent de l'oubli.

En 1998, il crée son propre label Alia Vox avec sa famille.

 

Retour aux Interviews

Retour au sommaire