Julia Fischer

Une étoile montante

Violoniste

 

Julia Fischer avait défrayé la chronique par un premier album chez Pentatone Classics consacré au répertoire russe pour violon & orchestre. Elle vient de sortir un double cd consacré cette fois aux Sonates et Partitas de Bach avant de s'attaquer aux concertos pour violon de Mozart, dont la sortie discographique est prévue pour la rentrée d'octobre 2005. Nous l'avons rencontrée lors des séances d'enregistrements de Mozart à Amsterdam avec le chef Yakov Kreizberg, qui l'avait accompagnée avec les membres du Russian National Orchestra pour ses débuts. Vive, spontanée et pleinement consciente des enjeux de son fulgurant envol musical, elle se livre telle qu'elle est dans la vie de tous les jours, avec énergie, passion, humour et candeur. 

Vous êtes passée par le Concours Yehudi Menuhin que vous avez remporté en 1995. Quelle a été l'issue de ce concours et pourquoi l'avez-vous passé?

C'était mon professeur Ana Chumachenco qui m'avait conseillé de passer ce concours quand j'avais 11 ans et c'était en fait le premier concours international auquel elle m'envoyait. J'ai commencé avec elle quand j'avais 9 ans et elle voulait simplement que j'acquière un peu d'expérience avec d'autres musiciens de mon âge sur le plan international car j'étais toujours à Munich et je ne connaissais que les gens qui m'entouraient. Ce fut un énorme défi pour moi et j'ai bien sûr travaillé davantage. Lorsque j'ai remporté ce concours, c'était vraiment inattendu pour moi et les membres de ma famille, car nous n'avions pas vraiment à l'idée que cela pourrait arriver. J'ai donc gagné le Menuhin mais le principal pour moi était moins le prix que l'opportunité de rencontrer Menuhin et de pouvoir discuter et jouer avec lui à Vienne, en France ...

Quelle a été votre réaction lorsque vous l'avez rencontré ?

Mon professeur Ana Chumachenco avait été son élève ; cela a donc facilité notre rencontre. Bien sûr, Menuhin rencontre beaucoup de musiciens et de jeunes violonistes mais le fait d'avoir Ana Chumanchenco de mon côté était un avantage supplémentaire. Je pense qu'il se souciait encore plus de moi par cette sorte de filiation... J'ai travaillé un peu avec lui et il était en quelque sortes un grand père musicien pour moi  mais je dois dire qu'il était très exigeant et attendait beaucoup de moi lorsque nous travaillions ensemble.  Honnêtement, je dois dire que j'avais du mal à satisfaire ses exigences. Je me souviens du concerto de Beethoven que nous avons travaillé ensemble alors que j'avais 13 ans. Je crois que j'étais très jeune pour cela mais c'était son idée donc je m'y suis donc mise. Je l'ai joué pour lui et il m'a semblé satisfait quoique pas entièrement ! Il y avait certaines choses que je ne pouvais pas accomplir alors qu'il me le demandait et d'ailleurs c'est une des premières fois dans ma vie que je me suis retrouvée bloquée parce que je ne parvenais pas à tirer de mon violon ce que l'on me demandait. C'était tellement frustrant que je suis sortie en pleurant de cette leçon !

On vous dit d'un niveau équivalent au piano et au violon. Comment et pourquoi avoir finalement choisi le violon?

Je n'ai pas choisi. Le fait de présenter le Menuhin et de le gagner a déterminé mon parcours en musique et au violon. Gagner le concours m'a fait prendre conscience que je devais travailler le répertoire, ce que j'ai fait dans l'année qui a suivi et je n'ai pas développé la même énergie au piano ! J'avais tellement de concerts au violon que je n'ai simplement pas pu continuer à la fois le violon et le piano.

Vous savez sans doute que Grumiaux s'accompagnait lui-même lors de certaines sessions d'enregistrements, notamment chez Mozart et Brahms. Etes-vous tentée par la même démarche ?

Oui oui je connais cette anecdote dans le merveilleux parcours de Grumiaux mais nous en reparlerons peut être dans dix ans si j'en ai le temps ! (rires)

Votre premier disque était consacré au répertoire russe. Comment êtes-vous arrivée à ce répertoire?

En fait, c'était plutôt une coïncidence car ce n'était pas vraiment mon intention même si je caressais le projet de loin. J'ai rencontré le chef Yakov Kreizberg à Philadelphia en 2003 et nous avons joué les concertos à ce moment-là. Il m'a proposé de les enregistrer avec lui ensuite et c'est ainsi que ce projet Russian cd est arrivé.

Votre second disque chez Pentatone est consacré au Sonates et Partitas de Bach. N'est-ce pas un peu tôt ?

Je sais que beaucoup de personnes peuvent dire que je m'y atèle très jeune mais pourquoi serait-ce trop tôt pour Bach et pas pour d'autres compositeurs ? J'ai parfaitement conscience que je jouerai Bach d'une manière différente dans dix ans et sans doute encore différemment dans vingt ans, tout comme je jouerai le 1er de Prokofiev aussi autrement. Ceci étant, il n'y a pas d'autre compositeur que Bach avec qui j'aie passé plus de temps et d'énergie dans ma vie de musicienne. Et ce, tant au piano qu'au violon. Les Sonates et Partitas sont les pièces que je connais le mieux de tout mon répertoire. Cela a toujours été mon rêve de consacrer mon 1er cd à Bach. Le fait d'être une énorme fan de l'oeuvre de Bach me conforte dans ce choix. J'adore écouter Glen Gould dans Bach et je crois avoir entendu presque tous ses enregistrements qui sont encore et toujours une grande source d'inspiration pour moi. Je ne prétends pas être Glen Gould mais après tout il a également enregistré Bach à un âge très jeune. Vous savez, je suis au coeur d'un voyage musical qui n'est pas encore terminé, tout simplement parce que je suis très jeune. Je ne considère pas que cette version de Bach soit une vision définitive de ce que je perçois chez Bach mais je voulais l'enregistrer pour finaliser une étape de mon parcours. C'est tout ! Je me sens libre dans mon interprétation et dans mon évolution musicale pour l'aborder aujourd'hui avec ma perception du moment. J'y reviendrai certainement dans dix ans et sans doute encore après mais cela fait partie de mes perceptions et de mon cheminement.

Avez-vous d'abord abordé Bach au piano ou au violon?

Au piano, mais le violon a suivi très rapidement ! J'ai commencé avec les Inventions quand j'avais 4 ou 5 ans, puis le Clavier bien tempéré vers 6 ou 7 ans et je me souviens d'avoir joué l'un des concertos pour violon de Bach quand j'avais 5 ans et j'ai commencé les Sonates et Partitas à 8 ans. En fait j'en ajoutais une chaque année jusqu'à mes 14 ans !

Que dit en fait votre Bach au violon?

Je ne pense pas que Bach raconte des histoires. Il destinait son œuvre à l'église et il était religieux en musique. Il ne racontait certainement pas la musique comme un Vivaldi pouvait le faire.

Vous évoquez Vivaldi, vous avez justement commencé votre parcours discographique avec ses Quatre Saisons...

Oui c'est vrai, j'ai fait un dvd consacré à Vivaldi. En fait, on m'a demandé si je voulais enregistrer les Quatre Saisons avec The Academy of Saint Martin in the Fields et à l'âge de 17 ans j'ai simplement relevé le défi immédiatement sans me poser trop de questions. J'ai joué les Quatre Saisons des centaines de fois en concert et j'en connais toutes les parties, depuis la partie violon solo jusqu'au clavecin en passant par le second et troisième violon !

Vous jouez encore avec The Academy of Saint Martin in the Fields ?

Oui, nous jouons ensemble chaque année mais pas chaque fois les Quatre Saisons ! (rires)

Après Bach, vous abordez Mozart et ses concertos ?

Vous savez, j'ai eu mes problèmes avec Mozart. Il m'a été très difficile de m'approprier et de comprendre sa finesse. Aimer Mozart et s'épanouir dans son oeuvre sont deux conceptions différentes. J'ai joué et étudié ses sonates au violon et au piano dès mes 6 ou 7 ans mais je ne le sentais pas et ne prenais pas vraiment un grand plaisir à le jouer. Vers 14 ans je l'ai mis un peu en retrait car je ne trouvais tout simplement pas l'évidence et la simplicité de sa musicalité. Je me souviens d'ailleurs de mon frère qui jouait Mozart et Beethoven comme un dieu mais qui était une catastrophe dans les romantiques...  J'avais 15  ou 16 ans quand j'ai dû jouer Mozart à nouveau et le reprendre. C'était un drame pour moi parce que je ne savais pas par quel bout commencer. C'est finalement mon frère qui m'a donné les clés interprétatives de Mozart et m'a expliqué comment lire sa musique phrase par phrase, pensée par pensée, à travers toute une sonate. Et soudainement Mozart est devenu un livre ouvert pour moi, comme une évidence que je n'avais jusque là jamais perçue ! Par la suite, j'ai eu la grande chance de travailler l'un des cinq concertos avec Christoph Eschenbach, la référence musicale dans Mozart, et c'est en partie grâce à lui que j'ai consolidé ma compréhension et mon interprétation mozartiennes. Il m'a énormément inspirée et influencée par sa simplicité et sa guidance. Il a été ma chance à cette époque. Je n'ai pas spécialement de compositeurs favoris mais jouer Mozart est finalement devenu une de mes activités favorites en musique !

Et que devient Beethoven dans votre parcours classique ?

Vous savez, j'ai tellement joué Beethoven... C'était mon 1er grand concerto quand j'avais 12 ans ! Avec le recul, je crois que c'était vraiment trop tôt mais j'ai eu la chance et l'opportunité de le faire même si la pression était énorme et que je n'ai pas toujours été très à l'aise dans la position de ma jeunesse prodige. 

Avez-vous déjà joué les concertos de Shostakovich?

En fait non, pas encore, mais quelque part, je ne me sens pas encore prête pour ses concertos. J'ai lu énormément de livres sur lui, son époque, sa vie mais j'ai le sentiment de ne pas devoir l'aborder maintenant, même si mes affinités avec le répertoire russe sont très présentes. J'adore le 1er concerto de Shostakovich et mon tempérament me porte avec une sorte d'évidence vers sa musique mais je préfère me donner le temps de l'interpréter correctement de manière à en être pleinement satisfaite.

(Propos recueillis à Amsterdam par Noël Godts le 14 avril 2005)

Petit trajet biographique :

Julia Fischer

Le label PentaTone Classics a signé un contrat d’exclusivité pour une durée de trois ans avec la jeune et prometteuse violoniste allemande Julia Fischer. Fondé en 2001, ce label, qui se consacre actuellement à l’enregistrement d’un catalogue en son surround (Super Audio CD) avec les plus grands artistes, a décidé de dédier un cycle à cette musicienne. Dans le cadre de ce contrat d’exclusivité, six enregistrements sont déjà programmés : les concertos pour violon de Khatchaturian et de Glazunov ainsi que le premier concerto pour violon de Prokofiev avec le Russian National Orchestra dirigé par Yakov Kreizberg (« Russian Violin Concertos » - sorti le 15/09/2004) ; les sonates et partitas de Bach pour violon seul (enregistrement en décembre 2004) ; des concertos pour violon de Mozart interprétés par le Nederlands Kamerorkest sous la direction du même Yakov Kreizberg (enregistrement en avril 2005), les concertos de Brahms (y compris le double concerto, en duo avec le violoncelliste Daniel Müller-Schott) et enfin, les concertos pour violon d’Elgar et Barber avec l’Academy of St Martin in the Fields dirigé par Neville Marriner. D’autres projets dans le domaine de la musique de chambre sont également prévus.

PentaTone Classics a été particulièrement séduit par le talent de Julia Fischer autant que par son parcours, qui débute dès ses quatre ans lorsqu’elle suit ses premières leçons de piano et de violon. Officiellement, la formation de la musicienne débute deux ans plus tard lorsqu’elle entre au Conservatoire Léopold Mozart d’Augsburg. Elle est admise à l’âge de neuf ans au Conservatoire de Munich où elle suit les cours d’Ana Chumachenco. Depuis 1989, Julia Fischer a participé à huit concours internationaux et a remporté le premier prix dans chacun d’eux, cinq en tant que violoniste et trois en tant que pianiste. Elle a déjà travaillé avec des chefs d’orchestre de réputation internationale comme Lorin Maazel, Christoph Eschenbach, Giuseppe Sinopoli, Marek Janowski, Simone Young, Herbert Blomstedt, Jukka-Pekka Sarate, Sir Neville Marriner, David Zinman, Michael Tilson Thomas et Mikhail Jurowski ainsi qu’avec divers orchestres internationaux. Son répertoire s’étend de Bach à Penderecki et de Vivaldi à Chostakovitch. Il comprend plus de 40 œuvres avec accompagnement d’orchestre et plus de 60 pièces de musique de chambre. Julia Fischer joue sur un Stradivarius, un «Booth» (1716) qu’elle a reçu en prêt de la Nippon Music Foundation.

En mai 2004, Julia Fischer a réalisé son premier enregistrement à Moscou et c’est à cette occasion que le contrat avec PentaTone Classics a été officiellement signé en présence de Yakov Kreizberg. Le premier CD PentaTone Classics - « Russian Violin Concertos » : Khachaturian, Prokofiev et Glazunov - sorti en Belgique le 15 septembre 2004.

Plus d’informations : http://www.juliafischer.com/

 

Propos de Julia Fischer sur son album Bach :

"Bach, source éternelle d'enchantement"

Vous serez sans doute nombreux à vous demander pourquoi j’enregistre toutes les sonates et partitas de Bach alors que je n’ai que 21 ans. N’aurais-je pas dû attendre un peu plus? Eh bien, je dois avouer que la patience n’a jamais été mon fort et après tout, j’ai déjà attendu plusieurs années avant d’avoir l’opportunité d’enregistrer ces œuvres. Au cours de mes six premières années auprès du professeur Ana Chumachenco, j’ai étudié de façon approfondie les sonates et partitas, et c’est au cours de deux soirées du Festival de Mecklenburg-Vorpommern, durant l’Année Bach 2000, que j’ai interprété pour la première fois l’intégralité des deux cycles. Depuis ce « mois Bach » particulièrement intensif, au cours duquel je me suis uniquement concentrée sur la musique de ce compositeur, j’ai éprouvé le vif besoin  d’enregistrer ces sonates et partitas pour les conserver. Cette expérience musicale m’a permis de dépasser mon aversion de l’enregistrement en studio. J’ai donc décidé dès ce moment-là de consacrer mon premier CD solo à la musique de Bach.

L’une des raisons de ce choix est le fait que, depuis l’âge de neuf ans, j’ai joué pratiquement chaque jour sur mon violon la musique de Bach et que deux années plus tôt, j’avais commencé à explorer sur le piano le Clavier bien tempéré. Je considère pour ma part que cette œuvre est la source de la musique, la base pour tous les musiciens. Ma journée doit commencer avec Bach et il est pour moi très difficile de me concentrer sur la musique d’un autre compositeur avant de m’être en quelque sorte purifiée avec celle de Bach. Par ailleurs, il est le compositeur qui joue le plus grand rôle dans mes souvenirs d’enfance et dans mon développement.

Trois expériences sont à la clé de mon interprétation de Bach. Lorsque j’avais onze ans, j’ai assisté à une classe de violon donnée par Lord Yehudi Menuhin dans le cadre du concours portant son nom, durant laquelle il se consacra à la Partita en Si mineur. Bien qu’âgé de presque 80 ans, le musicien déploya durant cet exercice une énergie incomparable. De quelle formidable imagination faisait-il preuve pour faire vivre chaque phrase ! La moindre note débordait de sens et de musicalité. Chaque ornement contenait tant d’idées que j’ai cru que ma tête allait exploser dès la fin du premier mouvement. Après la classe, plusieurs collègues et d’autres professeurs de violon présents me dirent que tout ce que j’avais entendu n’était pas correct d’un point de vue stylistique et que ce n’était pas vraiment de cette façon que l’on devait jouer Bach. Je trouve qu’il s’agit d’une question de goût. En tous cas, après cette classe, jouer Bach m’apporta encore plus de joie qu’auparavant.

Deux ans plus tard, je regardais à la télévision le documentaire L’art du piano, au cours duquel était diffusée une partie du Concerto pour Piano en Ré mineur de Bach, dans une interprétation de Glenn Gould et de l’orchestre Philharmonique de New York sous la direction de Leonard Bernstein. J’ai heureusement enregistré ce programme sur vidéo, ce qui m’a permis de revoir plus d’une centaine de fois ce passage du concerto. Je n’avais véritablement jamais entendu quelque chose de tel auparavant ! C’était comme si Bach revivait encore une fois, comme si de nouveau, Gould redécouvrait tout. Sa pensée non conventionnelle, sa liberté d’esprit, son courage à s’engager dans de nouvelles voies sont pour moi depuis lors demeurés un exemple.

Et puis il y a tout juste deux ans de cela, j’ai joué la Partita en Ré mineur au cours d’un récital. C’était la première fois depuis bien longtemps. A peu près au même moment, le hasard a voulu que je reçoive  un enregistrement de l’arrangement pour piano de La Chaconne par Busoni, dans une interprétation d’Evgeny Kissin. J’étais absolument enchantée. Immédiatement captivée par la musique, j’ai commencé à étudier sa transcription pour piano. Bien entendu, le piano offre des possibilités totalement différentes au niveau du volume du son et de l’écriture musicale. J’ai eu l’impression que Busoni avait fait du piano un orgue et c’est certainement ce que Bach aurait voulu. Lorsque j’ai repris mon violon, je me suis rendu compte mieux que jamais des limites de cet instrument. Il m’a fallu un certain temps pour réaliser que même Busoni n’avait écrit qu’une interprétation, certes brillante, mais qui n’était tout de même rien de plus que cela. Après tout, Bach a écrit La Chaconne pour le violon et j’ai donc essayé d’en donner une interprétation adaptée au violon.

L’enregistrement que vous avez entre les mains fait partie d’un voyage musical qui n’est en rien terminé. Mon interprétation de cette musique est vouée à changer plus tard. Néanmoins j’aimerais pouvoir conserver l’expérience et la compréhension que j’ai jusqu’à présent de ces merveilleuses compositions.

Julia Fischer

Traduction française : Brigitte Zwerver-Berret

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