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Laurence Equilbey "le virus du chœur de chambre"
Chef du chœur Accentus Site Accentus : http://www.accentus.asso.fr/intro.html Découvrir dans nos pages Coups de coeur son dernier album: Schoenberg. (Naïve) |
Enchaînant les concerts, fondatrice du Centre de formation pour jeunes chanteurs (département du CNR à Paris), chef de chœur de l'Opéra de Rouen depuis 1998, créatrice et chef du chœur Accentus, avec lequel elle sort un disque en mai consacré à Schoenberg, Laurence Equilbey s'engage avec inventivité dans la défense du répertoire de chœur a cappella. Si elle creuse les richesses du patrimoine musical, elle n'hésite pas à s'engager dans la musique nouvelle en sollicitant des créations de compositeurs d'aujourd'hui. Cette jeune femme dynamique et talentueuse fonce passionnément dans sa partie, qu'elle considère comme une "mission".
Laurence Equilbey, sur les débuts de votre carrière planent à la fois Harnoncourt et Ericson . Que leur devez-vous ?
J'ai rencontré Nikolaus Harnoncourt pendant mes études à Vienne. A cette époque, je chantais dans un chœur de chambre, l'Arnold Schoenberg Chor qui faisait de nombreux projets avec lui. Je l'ai côtoyé également lors de ses cours magistraux. Il m'a beaucoup appris ; sa science est énorme, c'est un érudit et un musicologue fantastique, et un musicien très instinctif, à la science dramaturgique extrêmement développée. Sa gestuelle est très singulière ; il a nourri ma réflexion musicale en général. Comment se positionne-t-on par rapport à ce mouvement historicisant ? Son approche est passionnante.
Eric Ericson, je l'ai rencontré après Vienne, lors d'une masterclasse à Paris. Je le connaissais de réputation, lui et son groupe surtout mais je ne m'étais pas encore vraiment déterminée pour le chœur. J'étudiais la direction en général. Ca a été une rencontre décisive, parce que je l'ai suivi ensuite un peu partout dans le monde. Il était à la retraite de son poste de professeur à Stockholm et donnait des masterclasses ici et là. J'ai assisté à énormément de répétitions avec son groupe. Il m'a beaucoup appris à façonner la pâte a cappella, sa balance, sa couleur, son intonation ; comment construire un son très lyrique et jamais dur. Il a une très grande technique et sa gestuelle m'a beaucoup influencée, car il sait conduire les voix comme personne. Me spécialisant dans le registre, j'ai pu comprendre combien elle était pertinente.
En quoi ces deux personnalités se différencient-elles ?
Harnoncourt est un homme de théâtre, de scène, avec un imaginaire dramatique très développé, mais il sait n'aborder que la musique pure aussi. Il dirige des symphonies de Bruckner, du Schubert, plus poétiques. Cependant sa force demeure la scène.
Ericson aurait pu connaître Brahms et tout à coup il aborde le jazz au piano ! C'est un tempérament scandinave, un pied dans la tradition, un autre dans la modernité. Il est très ouvert à la musique d'aujourd'hui et s'intéresse davantage à la musique pure. La scène n'est pas son univers.
Quelle distinction faites-vous personnellement entre l'aspect théâtral et la musicalité dans le répertoire que vous travaillez ?
Parfois, un texte pose la question d'une interprétation humaine devant laquelle vous devez vous positionner psychologiquement dans l'action, comme chez Monteverdi ou certains ouvrages baroques. C'est très différent de l'œuvre plus conceptuelle d'un Ligeti. On n'est pas dans le même univers.
Pourquoi avoir fondé votre propre ensemble ? Quelles étaient vos motivations en 1991 en fondant Accentus ?
Quand je suis arrivée en France après une partie de mes études à Vienne, j'avais pris le virus du chœur de chambre, qu'Ericson m'a confirmé... Pour pouvoir jouer ce répertoire-là en France, il n'y avait pas tellement d'autre choix que de créer son propre groupe. On y trouve de nombreux madrigalistes, quelques ensembles vocaux de quinze à vingt-quatre chanteurs, mais ce qui m'intéressait, c'étaient surtout les ouvrages pour chœur de chambre, à partir d'au moins trente-deux chanteurs, voire quarante, pour faire les grands doubles chœurs romantiques, les grandes œuvres de Strauss, de Schoenberg, de Poulenc... Au niveau professionnel, c'était assez désertique en France à ce moment-là.
Vous semblez vous spécialiser dans le répertoire contemporain tout en abordant de temps en temps l'opéra et les œuvres de Bach...
Les deux tiers de notre mission, avec Accentus, c'est vraiment le répertoire a cappella, en partant du patrimonial qu'on explore vers l'Est, la Russie, la Scandinavie, la Germanie, la France et un peu l'Angleterre. Et maintenant que nous sommes positionnés comme un ensemble avec certaines arrières, on se propose aux compositeurs pour le langage d'aujourd'hui, afin que notre époque ait aussi un répertoire à transmettre, avec sa propre musique.
Vous demandez donc des créations ?
Exactement. On passe beaucoup de commandes. Parallèlement, j'aime bien diriger un opéra par an parce que j'ai aussi besoin de la scène. Nous faisons également quelques collaborations baroques.
Quel type d'opéra dirigez-vous ?
J'ai fait pas mal de Mozart, un de Falla aussi (Les Tréteaux de Maître Pierre), un Dusapin (Medeamaterial) et un Rossini (La Cenerentola). C'est varié.
Votre disque Transcriptions (chez Naïve) a fait un carton dans l'univers classique dont tout le monde dit pourtant qu'il va très mal...
Ce disque est traité comme un album, ce qui est un peu dans l'air du temps. Les gens aiment bien changer d'auteur sur un même cd. Une monographie peut être formidable pour des mélomanes avertis ; pour d'autres c'est parfois un peu trop radical. Ensuite, on y trouve quelques "tubes" qui sont dans l'inconscient collectif ; tout le monde les a déjà fredonnés sans s'en rendre compte. Lorsque tout à coup, ces morceaux très connus d'orchestre ne sont chantés qu'avec des voix, c'est assez insolite et émouvant. On est sans filet et sans l'arsenal de l'orchestre ; c'est une sorte de curiosité... de défi aussi. En plus, je trouve ces transcriptions très bien faites, pertinentes. C'est aussi la découverte des voix traitées de façon orchestrale. C'est assez fascinant.
De là, vous avez abordé Brahms, la deuxième version du Requiem allemand (Chez Naïve - commentaire à venir). Comment êtes-vous arrivée à celle-ci ?
Tout à fait par hasard. Je ne connaissais pas Brigitte Engerer. Stéphane Lissner du festival d'Aix lui a demandé ce qu'elle avait envie de faire. Elle aurait bien voulu travailler avec moi. On m'a contactée ; j'avais vaguement entendu cette version une fois en disque. Après m'y être intéressée, je me suis aperçue qu'elle avait beaucoup de valeur, une intimité et une prise directe avec l'auditeur. Il y a moins de pathos qu'avec celle pour grand orchestre. Elle va bien au disque également. Le grand oratorio avec orchestre est nettement mieux dans une salle de concert.
Pourriez-vous être tentée de l'aborder avec orchestre ?
Sûrement, oui. Mais il y a des gens qui font ça très bien. Ce n'est pas l'urgence du moment !
Votre disque Schoenberg sort en mai. Comment avez-vous choisi les œuvres que vous y avez intégrées ?
Nous les avons beaucoup pratiquées au concert, c'était donc intéressant pour nous de les graver. J'ai choisi aussi de faire deux fois la version Friede auf Erden (Paix sur terre), une des dernières œuvres tonales de Schoenberg (l'opus 13). Elle était très difficile à chanter, compte tenu de la technique de l'époque. Schoenberg avait donc écrit une instrumentation pour aider les chanteurs à monter sa pièce. Les ensembles, petit à petit, ont acquis assez de technique pour la faire a cappella. Il n'empêche que l'instrumentation est très belle. J'ai donc voulu présenter les deux versions sur ce disque. Il y a aussi une transcription de Franck Krawczyck sur une pièce pour orchestre qui s'appelle Farben, et qui a fait basculer beaucoup de choses dans l'histoire de la musique. C'était déjà une sorte de mélodie de timbre orchestral. Webern en a fait lui même une transcription pour piano, qui est l'anti-Farben avant la lettre, en fait ! Mais Krawczyck s'en est inspiré pour sa transcription pour chœur. C'est assez inattendu. On trouve aussi dans cet album des pièces plus populaires et le dernier opus de Schoenberg, tout à fait sériel, le De Profundis op.50, très expressionniste. C'est sa dernière œuvre, magistrale, dédiée à l'état d'Israël. Nous avons pratiquement fait le tour de ce qui est important a cappella chez Schoenberg. Il y avait un autre opus, avec mandoline et clarinette, qui est très beau mais que nous avons laissé de côté pour cet album. Il y aura aussi la Symphonie de chambre, opus 9, que fera l'Ensemble Intercontemporain.
Les Français semblent soudainement redécouvrir ce que "choriste" veut dire. Notamment avec le film Les Choristes... Quel regard portez-vous sur cet engouement ?
Je pense qu'il y avait un terrain très favorable, probablement dû à tout ce qui a été fait ces dernières années en France, qu'il s'agisse du travail des maîtrises (dont le renouveau est important chez nous) et des conservatoires. Sous Lang, on a vu se développer une chorale par école... Le film Les Choristes est émouvant dans l'absolu. Maintenant, si on avait parlé de théâtre ou de football, cela n'aurait peut-être pas eu le même impact... La voix implique une dimension introspective. Comme révélation de soi, c'est fantastique.
Vous avez fondé le Jeune Chœur de Paris. Pourquoi ? Comment ?
Il y a une dizaine d'années, j'avais un chœur au conservatoire du XVIe arrondissement et j'avais demandé au directeur s'il serait intéressé de monter avec moi un chœur du type des Youth Choir en Europe. Il m'a aidée. Nous avons démarré avec quelques adolescents qui ne savaient pas chanter, puis nous avons monté ce groupe et petit à petit, c'est devenu une école ! C'est un vrai département pédagogique, dépendante du CNR, avec cinquante étudiants, trente professeurs, douze disciplines, deux cursus principaux. Ca m'a beaucoup intéressée de créer cette structure, car l'enseignement du chant se fait beaucoup trop tard en France. Souvent on laisse des jeunes gens de 15-16 ans dans la nature, qui font un peu n'importe quoi faute de structures. Et tout à coup, ils veulent chanter à 22 ou 23 ans et, si ce n'est pas toujours trop tard, c'est malheureusement impossible la plupart du temps. Je m'intéresse donc beaucoup à la tranche d'âge entre 16 et 23 ans.
Quelles sont les difficultés du musicien et de la femme musicienne ?
Je n'en verrais pas tellement. Il y a peut-être des situations physiques où le métier est assez éprouvant. Il faut être bien prêt, et accepter d'assumer une forme d'autorité, même si l'on n'a pas forcément été éduqué dans l'idée d'être un meneur d'hommes. Mais il est possible de le faire quand on est une femme ! Il faut inverser son mental et être prête à assumer des responsabilités de leader. Quand j'ai commencé mes études de direction, à 20 ans, dans une symphonie de Berlioz, je me souviens que physiquement, je ne me trouvais pas forcément à ma place. Mais aujourd'hui, avec le recul, ce ne serait plus tout à fait pareil. C'est aussi une question de maturité, d'âge. Je crois que, de toute façon, c'est difficile pour tout le monde au départ. Pour une femme maintenant, ce sera de plus en plus facile car l'éducation a changé.
Quel regard portez-vous sur votre ensemble depuis quinze ans qu'il existe ?
Il est valeureux, toujours à l'affût de paris, de réalisations difficiles. Chacun aime aussi s'y faire plaisir : travailler sur des projets où tous ensemble, ils peuvent, comme ils disent "s'éclater un peu". Mais ils sont très attentifs à notre mission de défense du répertoire a cappella. C'est un ensemble qui bouge par périodes : deux ou trois embrassent une carrière lyrique ou se déterminent vers d'autres chemins. Ce type d'événement est toujours humainement et artistiquement un peu compliqué à gérer, mais c'est rare quand même. Depuis le début, c'est peut-être ce qui a été le plus dur pour moi : des copains de la première époque, la plupart sont presque partis maintenant. J'aime beaucoup les gens qui sont là, mais c'est une histoire différente.
Existe-t-il un rêve inaccessible qui vous taraude ?
J'aimerais bien que l'art vocal européen soit fort et organisé, professionnalisé et en pleine possession de ses moyens, même s'ils servent aux groupes amateurs et étudiants. C'est un milieu qui devrait s'inspirer de celui de la musique symphonique, de la réalisation baroque, etc. J'ai d'autres rêves encore mais... plus privés !
Si vous n'étiez pas tombée dans la musique, vous auriez fait quoi ?
Probablement des scénarios... Je regrette toujours de ne pas être créatrice au sens premier du terme. Compositrice, je ne crois pas. Mais j'aurais bien aimé être écrivain, scénariste, peintre ou quelque chose d'approchant.
Pour les vieux jours ?
Euh... Je crois que ça ne risque pas. Quoique... scénariste...
(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 11 mars 2005)
Petit trajet biographique :
Laurence Equilbey :
Formée à Paris, Vienne et Stockholm, elle étudie la direction principalement avec le chef suédois Eric Ericson. En 1991, elle fonde le Chœur de Chambre Accentus. Sous son impulsion, cet ensemble professionnel est rapidement salué par le public et la critique, et collabore avec des chefs renommés. Parallèlement, elle crée en 1995, avec le soutien de la Ville de Paris, le Jeune Chœur de Paris destiné à la formation de futurs chanteurs professionnels et en 2002, le premier Centre de formation pour jeunes chanteurs, département du CNR de Paris. Grâce à son expérience musicale à l’échelle européenne et ses liens privilégiés avec le répertoire des pays d’Europe du Nord, elle apporte une contribution essentielle à la diffusion et au renouveau du répertoire vocal a cappella en France. Elle est invitée régulièrement à diriger des ensembles prestigieux, notamment le Concerto Köln, la Chapelle Royale, le Sinfonia Varsovia, l’Akademie für alte Musik, le Collegium Vocale de Gand ou le RIAS Kammerchor de Berlin. Elle est depuis 1998, chef du Chœur de l’Opéra de Rouen et dirige régulièrement l’Orchestre Léonard de Vinci. Laurence Equilbey aborde également le répertoire lyrique. Elle a notamment dirigé Cenerentola dans le cadre du Festival d’Art Lyrique d’Aix en Provence, Medeamaterial de Pascal Dusapin (Festival Musica, Nanterre, Rouen), Bastien und Bastienne à l’Opéra de Rouen au printemps 2002 et vient de diriger une nouvelle production des Tréteaux de Maître Pierre de Manuel de Falla en avril 2003 à l’Opéra de Rouen. Laurence Equilbey a été élue Personnalité Musicale de l’année 2000 par le Syndicat Professionnel de la critique dramatique et musicale et est lauréate 2003 du Grand Prix de la Presse Musicale Internationale.
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