Laurent Langlois

- Pour l'amour du spectacle vivant -

Ars musica : du 8 au 25 avril 2008  (http://www.arsmusica.be)

Suivre notre Agenda des Concerts / Entretien avec Jean-Luc Fafchamps

   

Laurent Langlois, nouveau directeur d'Ars Musica, reprend le flambeau de Tino Haenen avec une reconnaissance joyeuse et une énergie largement communicative ! Sa passion pour la musique contemporaine, la danse et le théâtre décuple son inventivité. Avec lucidité et réalisme, il sait par expérience qu'il faut convaincre tout public qui n'a pu encore se frotter à ce type de loisir culturel : directeur du Festival d'été de la Seine Maritime, créateur et directeur d'Octobre en Normandie, à l'origine de la réouverture de l'Opéra de Rouen, il relève le même défi avec une conviction inaltérable et... contagieuse ! Travailler la qualité d'un programme, inoculer le virus de la magie en offrant des spectacles émouvants, révéler cette soif de partage et de rencontres nouvelles que les habitudes voilent peu à peu : autant de missions qu'il accomplit avec amour, naturel, clairvoyance, humilité et disponibilité. Le programme 2008 d'Ars Musica, conçu sur le vif d'une entrée en fonction, marque par son dynamisme et son dessin labyrinthique rondement pensé. Outre les traditionnels concerts du soir, on se retrouvera dans des cafés musicologiques, des Bistrots de la Contemporaine, des concerts le matin, des brunches musicaux... Si on y entre de tous côtés, peut-être est-ce pour que l'on s'y perde avec plaisir ! A ce sujet, Laurent Langlois est intarissable...

Laurent Langlois, tout nouveau directeur d'Ars Musica, pouvez-vous déjà tirer un bilan des 20 ans d'aventure musicales qui vous ont précédé ?

Je viens d'arriver, donc ce sera forcément un bilan extérieur. Ce qui nous ramène à la raison pour laquelle j'étais très heureux que le Conseil d'Administration me propose de diriger Ars Musica. L'image de ce festival, en Belgique mais aussi en Europe, est extraordinaire. C'est probablement l'un des grands rendez-vous de la musique d'aujourd'hui. C'est déjà un premier bilan d'importance ! Plus globalement, dans la communauté musicale, Ars Musica a, comme on dit, "la côte" ! Alors que, je le vois mais je le savais, c'est un petit festival qui doit déployer une énergie extraordinaire pour convaincre les autres partenaires et investisseurs d'embarquer dans cette folle aventure ! Mais là, on retrouve les origines d'Ars Musica : des institutions musicales de ce pays se sont dit : "Pour nous tout seuls, chacun dans notre coin, il n'est pas toujours facile de médiatiser la musique d'aujourd'hui. Mettons-nous ensemble pour qu'il y ait un festival et une dynamique supplémentaire !" C'est ce que j'essaie de retrouver dès 2008, mais que je voudrais surtout réussir en 2009 : cette collégialité qui me semble être un point fort d'Ars Musica et de ce pays. J'ai beaucoup travaillé en France et en Catalogne et j'aime beaucoup le type de relations humaines qu'on peut établir avec les partenaires en Belgique. C'est vrai que je ne suis pas un nouveau ici à Bruxelles. Cette ville, ce pays et un grand nombre de ses artistes, je les connais bien depuis 25 ans... même si je fais toujours la connaissance de nombreux collègues ! Je savais donc que je pourrais y établir des relations artistiques très intéressantes. De plus, je possède sur le site http://www.arsmusica.be, grâce au travail de mes prédécesseurs, une grande partie de mon tableau de bord : les compositeurs qui ont été joués, leurs œuvres, les interprètes...

Vous annoncez votre credo en citant William Blake : "D'abord continuer, ensuite commencer..." Que désirez-vous garder d'Ars Musica ? Que comptez-vous commencer ?

Même si, bien sûr, j'ai des idées différentes, je me situe dans cette belle continuité de l'histoire d'Ars Musica et du travail de mes prédécesseurs. Il faut être aussi un peu humble : on ne fait jamais rien de nouveau, mais on reprend les mêmes ingrédients et, pour filer la métaphore culinaire, chaque cuisinier leur donne un goût différent. C'est ce qui va sûrement se passer, je l'espère, avec Ars Musica. Ce qui me motive avant tout, c'est de resituer Ars Musica comme un rendez-vous vivant de la musique d'aujourd'hui. J'insiste sur "vivant" car il me paraît important de travailler le lien avec les spectateurs, c'est-à-dire la convivialité. Bien évidemment, je n'oublie pas que celles et ceux qui viennent nous voir et nous écouter le font après une journée de travail, dans le cadre d'une vie quotidienne trépidante pour tout le monde. Je l'ai bien à l'esprit. J'ai donc très envie qu'Ars Musica soit aussi un endroit où l'on peut faire la fête, d'où ces idées nouvelles de Bistrots de la Contemporaine, de concerts brunchs, tard le soir ou vers huit heures et demie du matin... C'est mon idée d'offrir mille portes d'accès. Commencer un programme, le plus intéressant possible, et initier une relation de confiance avec le public... Et quand je dis "commencer", c'est vraiment cela : je la souhaite, mais je ne peux pas l'imposer. Elle se fera - j'espère que ce ne sera pas trop long - d'étape en étape.

Comment comptez-vous vous y prendre ? Car la musique contemporaine  est souvent peu connue du grand public...

Je ne suis pas tout à fait d'accord. Prenez quelqu'un dans la rue qui n'est jamais allé à l'opéra. Il va vous citer Mozart, parce qu'il appartient au domaine public. Mais ça n'ira pas au-delà. De plus, est-ce parce qu'il connaît le nom de Mozart qu'il va aller écouter un de ses opéras ? Non ! C'est difficile pour lui de l'imaginer... Très franchement, je mets l'intégralité du spectacle vivant (musique, théâtre, danse) "dans le même panier". A nous de trouver la porte d'accès, de prendre par la main les spectateurs pour leur dire : "C'est aussi pour vous !" J'ai dirigé deux festivals, un opéra et... oui, c'était très difficile. Le spectacle vivant aujourd'hui est toujours très difficile ! Mais je suis très positif : l'offre de culture, de lecture, de vidéos, de dvds est bien sûr une grande palette mais plus encore, je crois à la magie entre le spectateur et le spectacle proposé. Ça me motive depuis plus de 25 ans pour me lever tous les matins et y croire encore ! Il faut trouver cette porte d'accès, réussir à éveiller l'intérêt de la découverte (et tout le monde est invité à téléphoner à Ars Musica s'il le désire pour demander conseil). Pour 2009 (nous n'en avons pas eu le temps pour 2008), je vais imprimer des parcours pour ceux qui ne connaissent pas le contemporain : des parcours quand on aime la voix, des parcours pas chers, d'autres pour ceux qui ne sont libres qu'à 22h00... Toutes sortes de portes d'accès. Et j'ai remarqué qu'à une écrasante majorité, les spectateurs ne ressortent pas indemnes d'un beau spectacle. C'est gagné : ça leur donne envie de revenir ! Il faut simplement susciter un déclic pour qu'ils viennent une première fois. La musique contemporaine, très honnêtement, n'est pas plus difficile que la danse contemporaine ou le théâtre...

Puisque vous en parlez si bien, quand avez-vous eu vous-même ce déclic pour la musique contemporaine ?

Je salue mes professeurs et mes enseignants. On peut avoir la chance aussi que des parents vous y emmènent, ce qui n'était pas mon cas. C'était donc l'école ! Je suis toujours très vigilant à ce que cette porte d'accès aussi existe. Non,  ne me posez pas la question : pour 2008, malheureusement, nous n'aurons pas de lien avec les écoles. Mais j'espère bien que d'une manière ou d'une autre, Ars Musica sera à côté d'associations de bénévoles de façon à les aider dans la mesure de nos petits moyens à faire découvrir la musique aux élèves. Depuis la parution du programme, je fais ce que j'appelle des "réunions Tupperware" : devant une quinzaine de personnes, je viens le présenter. J'aime beaucoup cette idée-là et je le fais quasiment tous les soirs, seul ou avec un musicologue, de façon à dévoiler des "parcours cachés". Il ne s'agit pas de réciter le calendrier mais de le faire découvrir de façon plus ludique, grâce à des extraits musicaux aussi.

Quant à moi, c'est vraiment dans le cadre scolaire que j'ai découvert la musique, et surtout la passion, et la magie quand le noir se fait dans la salle, qu'il est 20h00 ou 20h30 et que tout à coup... quelque chose se passe ! Mon premier spectacle, c'était au Théâtre de la Ville à Paris, La Guerre de Troie n'aura pas lieu avec Annie Dupérey. J'en ai un souvenir extraordinaire. Je ne sais pas si c'est le premier, mais il est resté très ancré. (Voir http://anny-duperey.chez-alice.fr/fiches_theatre/troie.html )

Paris, la Haute Normandie, la Catalogne, aujourd'hui la Belgique...  Quelles sont donc vos origines ?

Je suis Normand. J'ai dirigé le Festival d'été de la Seine Maritime, créé et dirigé "Octobre en Normandie", ensuite la réouverture de l'Opéra de Rouen... C'est pourquoi quand vous me demandiez si la musique contemporaine était difficile... Vous savez, quand j'ai rouvert l'Opéra de Rouen, les gens me disaient : "Mais enfin, l'opéra c'est désuet ! C'est une image terrible pour les jeunes spectateurs..." Au bout de huit saisons, on avait 125 000 spectateurs et plus de 8000 abonnés. C'est vrai que le spectacle vivant n'est pas facile : on a tous des enfants, des occupations, la télévision, il fait froid, il fait beau, il faut garer la voiture... Je ne peux pas travailler là-dessus ; en revanche je peux travailler la qualité du programme en essayant qu'il soit le plus attractif possible. Et j'aime aussi penser l'ambiance du festival : il faut que ça donne envie de sortir. Et on le remarque aussi bien en Normandie qu'en Catalogne ou à Bruxelles, Liège, Anvers ou Bruges...

Vous aimez évoquer votre "norditude"... Qu'entendez-vous par là ?

L'image de marque du soleil est très attirante. Mais il y a de nombreuses années, j'ai découvert le festival d'Édimbourg... Et comme chacun sait, en Écosse, le temps n'est pas forcément splendide...  Mais voir Anne Teresa de Keersmaeker, Pina Bausch à Wuppertal, ou la Scandinavie à travers "Octobre en Normandie", voilà des images fortes pour moi, et qui construisent une identité de la norditude. L'image de la Normandie, c'est des pommiers, de l'herbe verte, de la crème fraîche : tout ça vient de la pluie, et pas du soleil ! Je préfère imaginer une tempête de galets au large d'Étretat plutôt que la Normandie sous le soleil qui est le sang du Sud, des suds : aussi bien de la Catalogne que du Sud de la France. La norditude, c'est la bourrasque, le vent, le pays gris mais d'un magnifique nuancier. Et c'est vrai que je m'y sens plus à l'aise que sous le soleil criant du sud...

 

 

La Belgique peut-elle vous surprendre ?

J'y ai établi de très nombreux liens amicaux. J'ai toujours bien aimé ce pays et j'ai souvent puisé mes programmations parmi les artistes de ce pays. C'est aussi pour cela que j'ai souhaité que ma première programmation soit "Made in Belgium", une sorte de déclaration d'amour. C'était une manière de renouer avec celles et ceux qui m'ont tant donné d'émotions et d'en découvrir de nouveaux. Moi aussi, je découvre ! Tous les jours ! Je ne suis pas là pour programmer ce que je connais : il y a longtemps que j'ai épuisé ma bibliothèque musicale ! Sur mon bureau, il y a des haut-parleurs, une installation sonore : je ne fais que ça, écouter des choses nouvelles, avoir les oreilles aux aguets !

En partant de l'idée d'imaginaire du lieu qui sous-tend votre sens de la "norditude" et votre travail d'écoute, avez-vous pu identifier un son belge ?

 

C'est trop tôt et trop difficile pour moi de le dire. J'identifie une démarche, parce que le pays est plus petit et que grâce à sa collégialité les rapports entre artistes me semblent moins tendus, plus ouverts, plus poreux aussi à d'autres formes d'expression artistique comme à d'autres cultures. Bien plus que ne peut l'être la Catalogne par exemple car la barrière des Pyrénées est une vraie frontière...  Y a-t-il un son belge ? Prenons pour 2008 l'exemple de Kris Defoort : voilà un musicien qui nous compose un opéra avec un background de jazzman indéniable ! C'est vrai qu'il y a des crossovers très importants avec le jazz et le rock... Et je le souligne parce que, à l'avenir, Ars Musica va laisser traîner ses oreilles. On commence à le faire avec le Bistrot de la Contemporaine, Kris Defoort, Bo van der Werf...

 

 

 

 

 

 

De plus, celles et ceux qui n'ont pas envie d'aller dans une salle de concert à 20h00 et qui croient qu'il faut s'habiller (j'entends toujours des choses incroyables !), pourront aller au Marni à 22h30 devant une bière ou autre chose en écoutant de la musique de façon plus détendue. Je voulais encore créer des cafés musicologiques à l'image des cafés philosophiques. Il y a des gens qui aiment bien soit qu'on leur explique, soit entamer le dialogue. Je ne suis pas toujours pour, mais je pense qu'il est important qu'on en donne l'opportunité. Cela peut continuer avec le parcours Karel Goeyvaerts dans la soirée "Made in Belgium" avec le Quatuor Danel où les violonistes amateurs pourront s'ils le souhaitent s'inscrire sur le site d'Ars Musica à quelques séances de répétition avec le Quatuor Danel. Ce n'est pas rien, pour un violoniste amateur, de monter sur la scène de l'acoustique mythique du Studio 4 de Flagey ! Ce sera le 21 avril.

 

 

 

 

 

Le spectacle vivant, c'est aussi cette optique-là ! Et des créations, et des reprises ! On va commencer en 2008 mais surtout en 2009 ces parcours masterpieces qui présenteront des œuvres pour lesquelles l'ensemble de la communauté musicale s'accorde à dire, après 10, 20,30 ou 40 ans, qu'elles restent majeures. Ce qui justifie amplement leur écoute ! Rendez-vous compte : au début du XXe siècle, personne n'écoutait Bach, ce qui relativise beaucoup la notion de répertoire !

"La musique est un bruit qui coûte cher", aurait affirmé Léopold II de Belgique. Quels sont les rapports entre la finance et la musique contemporaine ?

Les mêmes qu'entre le spectacle vivant et la finance ! Une des solutions que mes prédécesseurs ont trouvée, c'est la collégialité qui permet à un festival comme le nôtre de présenter l'Orchestre Philharmonique de Liège, l'Orchestre National de Belgique, le Vlaams Radio Orchestra... toutes les grandes formations musicales de ce pays mais aussi les ensembles. Le côté négatif, c'est de dire que ça coûte cher et que c'est difficile, mais le positif c'est de rebondir : "Justement, essayons de faire ensemble que ce soit réalisable !" Ce n'est pas seulement une réponse financière... Entre nous soit dit : arrêtons de mettre des étiquettes et des chapelles là où il n'y en a pas. Le public picore ! C'est ça, la vie. Un jour, on est attiré par une annonce de l'Orchestre de Liège, le lendemain par l'Ensemble Ictus, ensuite par un spectacle de Rosas au Kaaitheater... Essayons de faciliter la tâche au spectateur. Par exemple, prenez Avis de tempête que nous avons programmé au Kaaitheater en novembre dernier dans "Ars Musica Winter" et qui a très bien marché... Je reprends maintenant un autre magnifique spectacle d'Aperghis dans le même lieu : Machinations. C'est une coproduction de la Monnaie, du Kaai, d'Ars Musica... Chacun amène son public et son budget et c'est une des clefs de réussite depuis de nombreuses années, que bien des festivals en Europe, je crois, nous envient. Je pourrais avoir un budget deux fois supérieur, mais si je n'avais aucun partenariat, je serais incapable de présenter notre programmation aujourd'hui !

Vous mesurez donc votre marge de liberté de directeur artistique à la force de la collégialité ?

Je ne veux pas idéaliser... Car en plus de la casquette de directeur artistique, je suis aussi directeur de cette maison et je suis en charge des finances. Bien évidemment, il faut convaincre tous les matins, les collectivités, les sponsors, les spectateurs ! C'est notre travail, on est payé pour ça ! Et la meilleure façon de convaincre, c'est de créer cette fameuse dynamique qui fasse que les uns et les autres aient envie de se retrouver, soit en finançant, soit en participant, soit en collaborant, soit en soutenant Ars Musica. C'est la seule porte de sortie !

Dans ce cadre, percevez-vous l'existence d'une volonté politique de soutien culturel ? On remarque la présence des deux communautés, française et flamande, ainsi que de la région Bruxelles-Capitale...

C'est un peu tôt pour que je me prononce davantage, mais en me référant à l'histoire, je vois bien que chacun participe. Arrivant sur le vif, j'ai été obligé de faire cette programmation 2008 d'un trait de plume. Je commence seulement mes entretiens avec les différentes collectivités. C'était aussi une façon pour moi de me présenter auprès d'elles, plutôt que sans rien dans les poches, en ayant déjà réalisé une bonne partie (car mon prédécesseur, Tino Haenen, avait laissé des projets en cours), de la programmation 2008. Je trouve qu'il est plus élégant, clair et net, de se présenter en amenant déjà la brochure. Je répondrai donc davantage à votre question quand j'aurai fini le tour de mes entretiens protocolaires. Et puis, la meilleure réponse, ce sera l'année prochaine, pour les 20 ans d'Ars Musica ! Il est vrai que je suis en train d'entamer un dialogue avec, notamment les collectivités, mais aussi avec les artistes et le public, pour ce numéro spécial. Vingt ans, ça se fête ! Attendons encore quelques mois pour savoir si les financeurs, les artistes et le public seront au rendez-vous de cette fête exceptionnelle.

Pouvez-vous déjà en parler ?

Le projet est quasiment arrêté déjà, mais laissez-moi encore quelques semaines... Avant la fin de ce festival 2008, je pourrai en divulguer quelques pistes...

Peut-on apparenter cette énergie,  ce dynamisme passionnés à la vision d'un renouveau de l'art total ?

Je suis comme je suis, passionné, c'est vrai. J'ai peut-être passé un contrat avec moi-même, je ne sais pas... Je trouve formidable de pouvoir assister à un spectacle quel qu'il soit ! Oui, je suis un défenseur du spectacle vivant. C'est vrai que la musique prend une grande place dans ma vie et ma culture sans oublier le théâtre, la danse et les arts plastiques. Je milite, puisqu'on peut parler de militantisme, pour toutes ces formes d'expression artistique, afin que l'on puisse se garder encore le temps, nous tous, chaque jour, de s'évader avec un disque, un bouquin, un film ! La vie est très courte ! Le rapport culturel est quand même le meilleur rapport que l'on puisse construire avec autrui. C'est tout simple en fait ! Inlassablement, je ne sais faire que ça : convaincre ceux qui ne connaissent pas encore Ars Musica de parfois dévier un peu des habitudes. Ou ceux qui doutent, hésitent... D'ailleurs, il y a un numéro de téléphone à Ars Musica et je suis ravi quand on m'appelle pour me demander conseil. Je suis là pour ça. Il ne faut surtout pas hésiter. C'est essentiel. Nous avons un site, des adresses mail. Et c'est mon métier. De la même manière, dans la littérature et le cinéma, j'ai moins de connaissances et j'apprécie quand des amis m'aiguillent.

La musique d'aujourd'hui, je le rappelle, est le répertoire de demain. A l'époque de Bach, ses compatriotes écoutaient une cantate nouvelle tous les huit jours. Ça laisse rêveur... La dimension publique, celle de l'audition, de la dimension à parcourir entre la création et les oreilles du spectateur, fait de nouveau partie des préoccupations des compositeurs. Et je ne jette pas la pierre à celles et ceux qui, dans les années 50-60, se sont un peu enfermés. Paradoxalement, il était important que pour ouvrir de nouveaux horizons, existent des jusqu'auboutistes ! Des gens qui dans leur studio de recherches expérimentent et aillent jusqu'au bout. Très franchement,  aujourd'hui, les frontières entre les différentes écoles musicales sont devenues plus poreuses et on est de nouveau dans une synthèse. Elle donne plus de liberté au compositeur et plus de diversité d'écoute pour les spectateurs. N'ayons plus cette image caricaturale d'un bruit inaudible. Le lien avec le spectateur redevient un élément essentiel... De plus, on utilise de mieux en mieux la technologie. Il y a vingt ou trente ans, c'était encore un Everest que chaque compositeur devait franchir et digérer pour pouvoir imaginer sa partition. Aujourd'hui, le matériel utilisé est presque celui que tout un chacun peut acheter ! Ça redonne une souplesse.

Quel est votre plus beau souvenir dans votre carrière de directeur artistique ?

 

Là, ayant peu de temps pour y réfléchir, deux événements me viennent directement à l'esprit. J'ai eu la chance, dans les dix dernières années de sa vie, de côtoyer une grande figure du monde de la musique : Sergiu Celibidache. J'avais le sentiment à l'époque de côtoyer le dix-neuvième siècle  : le summum de cet équilibre historique, économique, artistique ! Ça a donné des dizaines de concerts que j'ai écoutés à Munich et que j'ai programmés en Normandie. Aujourd'hui, je suis incapable d'écouter un disque de Celibidache sans qu'un de ces concerts ne résonne encore à mes oreilles !

Mon deuxième souvenir nous ramène à la Belgique. J'ai pu inviter l'Ensemble Ictus pour la première fois dans le festival de 1993 qui fêtait les dix ans de la compagnie Rosas : avec cette naissance d'une formation sur un programme Steve Reich, j'ai gardé le goût d'avoir vraiment œuvré, et d'en être si heureux, pour la musique d'aujourd'hui, avec des musiciens d'aujourd'hui ! Avant d'avoir une culture contemporaine, j'étais plutôt familier du classique mais je me souviens, dans un souvenir encore plus ancien, d'avoir dit à Thierry de Mey combien j'étais heureux d'un concert avec l'Ensemble Maximalist  ! On apporte notre pierre au patrimoine musical et ça reste encore quinze après.

 

 

Pour rappel, rendez-vous sur :

Notre agenda des concerts

http://www.arsmusica.be

http://www.lamediatheque.be/loc/p44/activites/index.php#langlois

(Propos recueillis à Bruxelles par Isabelle Françaix, le 25 mars 2008)

 

Petit trajet biographique :

LAURENT LANGLOIS

Né en 1959. Dès 2008 : Directeur et directeur artistique d'Ars Musica. 1998 à 2005 : rouvre et dirige l'Opéra de Rouen. 1990 à 1998 : crée et dirige Octobre en Normandie. 1980 à 1989 : crée et dirige le Festival d'Été de la Seine Maritime.

Membre du conseil d'administration de PARTS (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles. Effectue un travail de recherche iconographique et patrimonial pour la Generalitat de Catalunya sur le patrimoine cistercien de l'Eurorégion.

 

Retour aux Interviews

Retour à l'éditorial (sommaire)