Marc Danel

- premier violon du Quatuor Danel -

 

L'intelligence des rencontres

 

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Les 17, 18 et 19 février 2006, le Quatuor Danel jouera l'intégrale des quatuors de Shostakovich au Conservatoire Royal de Bruxelles, dans le cadre de conférences qui en éclaireront les arcanes. Les enfants, parmi les plus jeunes accompagnés de leurs parents, pourront assister le samedi à un concert qui leur sera tout spécialement expliqué. (infos et tickets : 00 32 2 507 82 00) Cette démarche, patiente et humble, atteste de la passion toute dévouée au partage du Quatuor Danel avec son public. Marc Danel fondateur et porte-parole de l'ensemble belge qui existe depuis 15 ans, rappelle l'importance décisive des rencontres dans une vie, qu'il s'agisse d'un être humain, d'une musique ou d'un rêve... Se débarrasser des préjugés, cesser de vouloir comprendre avant d'entendre et... écouter.

2006 marque l'anniversaire de Shostakovich et celui de Mozart. Vous venez d'enregistrer le premier (lire notre commentaire plus bas ou dans notre page Musique de chambre)... Qu'en est-il de Mozart ? L'aimez-vous ?

Bien sûr ! Je trouve dommage que certains arrêtent le répertoire de musique de chambre à Debussy, Bartok ou Shostakovich. De la même façon, j'ai connu l'attitude inverse dans des festivals de musique contemporaine où j'entendais : "J'adore Rihm, etc. Mais Mozart, quelle musique conventionnelle !" Or, il n'y a rien de moins conventionnel que Mozart ! En tant que mélomane, je suis un fanatique de Mozart, et je crois qu'un musicien, surtout quartettiste, désireux d'évoluer, de bâtir un quatuor, un son, une justesse, une unité stylistique, un phrasé, un langage, a besoin de tout jouer. Les premiers quatuors de Haydn, de 1757 à 1760, sont des œuvres essentielles, même si elles ressemblent à de petits divertimentos frais et sympathiques, car elles vous font progresser terriblement en vous donnant un plaisir immense ; comme il est important de jouer ce que des compositeurs très jeunes et très peu connus même ont écrit. C'est une continuité. Il est vrai que, du fait de l'importance, sur le plan musical, mais aussi sur celui de l'image de ceux qui jouent sur instruments d'époque, on est peut-être moins demandés pour Mozart que pour Shostakovich. Mais on en joue quand même pas mal cette année, et surtout l'année dernière et l'année prochaine. Pour nous, c'est essentiel.

Voyez-vous un fil conducteur entre Mozart et Shostakovich, sur le plan du quatuor ?

C'est compliqué, parce que la filiation de Shostakovich, d'après ce qu'il en a dit et ce que nous pouvons ressentir de manière très intuitive (n'étant pas musicologues), comme un luthier connaîtra son bois à force de le travailler...  se fait quand même davantage sur Haydn-Beethoven que sur Mozart. Shostakovich admirait immensément Beethoven et son aspect existentiel. De même, la forme et la clarté de Haydn se retrouvent chez lui. Mozart et Shostakovich ne sont donc pas forcément faciles à programmer dans un même concert. Alors que Shostakovich  serait idéal avec Haydn et Beethoven...

Que devient Schubert dans cette histoire ?

Ah... si vous me parlez de Schubert, je me permettrais de vous parler d'un merveilleux compositeur qui a vécu en Russie : Moshe Vainberg, qui pour moi est à Shostakovich ce que Schubert est à Beethoven. Une musique plus tendre, plus voilée, qui n'hésite pas à entretenir longtemps une intimité. Je paraphraserais l'ancien altiste du quatuor Alban Berg : "Il arrive à Beethoven de frapper. Schubert essaie mais il en est incapable." Je ressens le même lien entre Vainberg et Shostakovich. Peut-être Schubert n'est-il donc pas non plus dans un programme le complément idéal de Shostakovich. Cependant, en faisant le lien entre Mozart et Shostakovich, on retrouve la luminosité (comme dans le sixième ou le premier quatuor de Shostakovich), la pureté mozartienne.

Ne peut-on parler de lumière noire chez Shostakovich ?

Pas seulement. Il paraît que quand il avait 20 ans,  Shostakovich aurait dit : "Si quelqu'un sourit ou même rit en jouant ma musique, je serai heureux." De même que l'on trouve la tendresse dans des œuvres extrêmement dramatiques de Schubert, Mozart ne se dépare jamais de l'élégance. Et cette tendresse comme cette élégance se retrouvent chez Shostakovich. Imaginons un moment, pour ne prendre que les quatuors, que suite à une sorte d'érosion, il ne nous en reste plus que le premier et le sixième... Qu'extrapolerait-on sur sa personnalité ? On se dirait que c'est une œuvre sans doute plus joyeuse que sereine, extrêmement lumineuse et tendre, positive et même... optimiste ! Je suis d'ailleurs un peu inquiet : Shostakovich est à la mode et, dès septembre surtout, le phénomène va s'amplifier. Je m'en réjouis : c'est une musique que j'adore et notre quatuor la joue énormément depuis quatorze ans. Statistiquement, dans les premières années, c'est le compositeur que nous jouions le plus ! Maintenant, c'est Beethoven... Mais, ce dont j'ai peur... c'est... par exemple : regardez ce qui est arrivé à certaines œuvres de Mozart, (comme la Symphonie Jupiter), qui ont parfois été extrêmement mal jouées et mal écoutées... Le Huitième quatuor de Shostakovich risque la même chose. De Mozart, on attend souvent de la joie sans aller chercher plus loin ; de Shostakovich pris au tout premier degré, on peut souligner la violence, le désespoir... Mais s'il n'y avait que ça dans sa musique, elle ne serait pas intéressante du tout ! Imaginez Shakespeare avec uniquement des crimes et des trahisons... Il aurait été oublié il y a des siècles. Or, il est merveilleux parce que toutes les facettes de l'âme humaine s'y retrouvent, comme chez Shostakovich.

Vous pointez ici la dualité de Shostakovich ?

Bien sûr. Je crois que, d'abord, il faut avoir un grand respect envers cette musique (comme envers toute musique d'ailleurs). Si vous allez interpréter une œuvre, théâtrale par exemple, vous n'allez pas essayer de vous croire plus intelligent que son auteur ! Vous allez d'abord tenter de la comprendre, humblement. Puis vous essaierez de l'interpréter, d'être son véhicule... et comme on est tous subjectifs : n'ayez aucune crainte, cela sera votre interprétation ! Shostakovich est une musique infiniment riche, éclairée de tous côtés. Si on aborde un nouveau quatuor en appliquant des recettes qui marchent, pour en faire du spectaculaire... la rencontre n'aura jamais lieu. C'est raté ! La rencontre, d'une musique ou d'une personne, c'est une écoute. En tant qu'interprète, une fois que vous avez emprunté un chemin, vous essayez de le faire partager au public, en sachant que dans dix ans, votre perception ne sera plus la même. Le chemin entre deux sera très important, je l'espère. C'est le but. Or Shostakovich a une image très forte et très univoque auprès du grand public... Il est donc important de se reposer des questions : qu'a-t-il écrit ?  Si son thème est tendre, pourquoi chercher à le rendre dépressif ? C'est le danger chez certains interprètes et certains publics. Je me rappelle une critique que nous avions eue en Suisse dans un demi-cycle Shostakovich, auprès d'un autre quatuor. On jouait le treizième, le sixième et le troisième. Le critique musical présent avait écrit : "Ils ont joué le treizième et le troisième merveilleusement. Tout ce qu'on attendait y était. On était très déçu du sixième qui sonnait presque comme du Schubert." On était ravi ! Parce que le sixième, parfois, c'est du Schubert ! Il l'a écrit au moment de son cinquantième anniversaire. Au centre Shostakovich à Paris, vous pouvez voir des photos de lui avec ses enfants et ses proches amis : un Shostakovich détendu, dont le visage n'a pas été retouché par la photo officielle. Il est évident qu'il a souffert d'avoir été soumis à des pressions terribles et qu'à la fin de sa vie, il connaissait la tristesse et l'amertume d'avoir perdu un grand nombre de ses très bons amis... Je crois qu'il était extrêmement généreux, capable d'une grande tendresse.

Vous êtes le premier violon du Quatuor Danel. A travers ce que vous venez d'énoncer, il semble y avoir une osmose entre vous. Quel est votre unisson ?

Je vais peut-être paraître un peu iconoclaste, mais pour moi, l'essentiel, c'est que nous soyons quatre, et cela doit le rester. Si vous regardez une pièce de théâtre (encore !) ou un film, vous recherchez des personnages différents et non des clones ! Sur le plan du son et de la discipline de jeu, bien sûr, il faut trouver une sorte d'homogénéité. Chacun doit être capable d'avoir la même voix que l'autre. Dans le cas des deux violons, Gilles Millet et moi venons d'écoles complètement différentes. Gilles a étudié à Paris et n'a eu exclusivement que des profs français. Moi, j'ai étudié à Cologne après avoir travaillé avec un prof yougoslave... Je suis donc un mélange d'écoles allemande et des pays de l'est. Cependant, je dois beaucoup à José Pingen qui m'a initié à l'école franco-belge lors de ma seule année au Conservatoire de Bruxelles. Ce qui me fait plaisir, c'est que parfois, en écoutant des pièces qu'on a enregistrées il y a longtemps, je n'arrive plus à distinguer qui de nous deux joue ! Il faut savoir faire ça et, en même temps, rester différents. Souvent, en tant que pédagogue, je dis à de jeunes quartettistes : "Si vous avez l'impression que le fait de travailler à quatre vous oblige, non pas à des compromis, mais à réduire quelque chose dans votre personnalité, c'est que ça ne marche pas." J'espère que, depuis quatorze ans que nous formons un quatuor, chacun d'entre nous est encore plus lui-même. Même si nous avons travaillé beaucoup avec des pédagogues merveilleux comme les membres du Quatuor Amadeus, les Borodine, Walter Levine (Quatuor Amadeus) ou Pierre Pennassou et bien sûr Drujinine pour les Shostakovich, je crois que pour chacun, les professeurs les plus efficaces ont été les trois autres. Quand vous jouez avec quelqu'un, vous essayez d'apprendre le maximum de son jeu. Très souvent, nous faisons des répétitions en carré ou en croix en essayant de mettre les pupitres très bas ou à l'extérieur : nous essayons vraiment de comprendre ce qui se passe sur la corde de l'autre, d'analyser son jeu, de le disséquer comme on analyserait la manière d'un menuisier pour faire une table, qui utilise tel ou tel rabot de telle ou telle manière... On essaie même dans certaines répétitions, de suivre carrément le mode de jeu de tel ou tel d'entre nous, ou des quatre alternativement. Il faut donc être terriblement homogènes et disciplinés tout en restant avant tout quatre individus libres et contrastés.

Si je remonte à quinze ans, existe-t-il un élément qui permet de comprendre pourquoi et comment le violoniste que vous êtes a choisi de créer un quatuor plutôt que de devenir soliste ?

Il y a une succession d'éléments... Je crois que c'est la même chose dans tous les métiers. Je pourrais d'ailleurs vous retourner la question : "Qu'est-ce qui vous a poussé vers la musique ?" Ce serait l'occasion d'une autre interview... Si je ne me trompe pas, dans 90 % des cas, il y a au départ des rencontres... Peut-être que si, gamin, vous aviez rencontré quelqu'un qui excelle dans tel ou tel sport ou soit très loin dans la philosophie, seriez-vous allé dans cette voie. Sans doute, dans votre cas, avez-vous été inspiré par certaines personnes en musique. Pour moi, il se trouve que toutes ces personnes-là étaient dans le monde du quatuor ou pour lesquelles le quatuor à cordes était la forme la plus aboutie. Pour moi, pour mon frère Guy (le violoncelliste), ou pour Juliette, ma sœur, qui étions au départ du quatuor, la première personnalité que nous avons rencontrée était Pierre Penassou. Il a été le premier professeur de Guy. C'était le premier violoncelliste du Quatuor Parrenin, relativement oublié aujourd'hui malheureusement, et pourtant extrêmement important en France. Il a été le premier quatuor occidental à jouer les six quatuors de Bartok ! Penassou est resté très inspirant pour chacun d'entre nous, même si nous l'avons moins vu par la suite. A 17 ans, arrivant à Cologne, j'ai eu la joie et la surprise de voir que le Quatuor Amadeus y enseignait. Avec des gens comme eux à proximité, on se dit qu'on ne peut pas laisser passer une telle chance. Mon frère, ma sœur et moi avons commencé à faire du trio à cordes pour pouvoir prendre cours avec eux. Après le premier cours Branning nous a dit : "Si vous revenez à trois, je ne vous accepte plus. Quand on a la chance d'être déjà trois, on fait du quatuor, parce que le répertoire est plus riche." Il nous a parlé de façon très émouvante de sa relation avec les derniers quatuors de Beethoven... Les personnalités les plus marquantes que nous avons rencontrées, jeunes, étaient des quartettistes.

Vous reste-t-il la place, l'énergie et le temps pour envisager quelque chose en soliste ?

Il est évident que si j'en avais maintenant l'ambition, ce serait un peu déplacé. D'abord parce qu'il se crée une sorte de spécialisation : vous ne passez pas huit heures par jour sur des quatuors de Beethoven pendant que d'autres les passent sur le concerto de Brahms pour, au bout de quinze ans, les défier avec arrogance et... un peu de bêtise.

Bach est essentiel au jeu du violoniste...

Oui, effectivement, là, en quatuor on est frustrés ! Mais pour revenir à votre question sur le jeu soliste... je suis absolument convaincu (et j'y œuvre) qu'on a besoin, malgré le fait d'avoir un boulot très important en quatuor, de faire d'autres choses. Il m'est arrivé quelquefois de jouer des concertos, pas forcément dans des circuits très médiatisés, et très régulièrement, je joue des sonates, des pièces pour violoncelle, des trios avec d'autres... et je continue à travailler du répertoire de violon autre que celui du quatuor, parce qu'il faut apporter d'autres choses à notre formation. Il  lui faut une nourriture extérieure également. Et puis, il y aussi l'excitation de travailler des pièces très acrobatiques ! Pourquoi fais-je du violon ? Si je voulais être très vulgaire, je dirais : "parce que ça m'amuse !" J'y prends du bonheur, du plaisir, de la joie. Et cette joie ne se limite pas au quatuor. J'ai pris un plaisir fou à jouer la Concertante de Mozart dernièrement avec un orchestre de musiciens amateurs. Ma sœur était à l'alto. Il faut garder cette curiosité.

Avez-vous eu l'occasion de jouer le fameux concerto de Shostakovich ?

Non. C'est dommage... mais j'ai encore l'âge de me dire que je le ferai un jour. Il est étonnant qu'il soit tombé dans l'oubli après les merveilleuses interprétations d'Oistrakh. Quand on voit encore certains commentaires sur Shostakovich, et je pense entre autres à ceux de Boulez, c'est un peu effarant ! L'ostracisme de la France vis-à-vis de Brahms par exemple, il y a encore vingt ans, c'est presque un sujet d'émerveillement : comment peut-on être obscurantiste à ce point-là ?...

Vous avez remporté le premier prix au concours Shostakovich en 1993.  N'est-ce pas curieux qu'une formation européenne se soit lancée sur ce terrain ?

Je parlerais à nouveau de rencontres... S'agit-il de manque de caractère, d'insouciance ou d'une confiance innée ?  Au vu de notre parcours, nous sommes très confiants de nature et très conscients que les musicologues ont une compétence que nous n'avons pas. Si quelqu'un milite pour telle ou telle œuvre et nous explique pourquoi, on a tendance, dès qu'on a le temps, à vouloir la faire. Comment s'est passée la genèse de notre quatuor ? On en faisait un peu en tant qu'étudiant, moi surtout. Mon frère était co-soliste violoncelliste à la Monnaie. Ma soeur enseignait. Le violoniste qui jouait avec nous était étudiant. Nous avons fait un stage avec le Quatuor Borodine et Valentin Berlinsky nous a dit : "Vous pouvez devenir un très très bon quatuor, mais il faut arrêter tout le reste, l'orchestre et l'enseignement, et terminer les études le plus vite possible !" Nous avons suivi ce conseil et avons eu la chance d'être invités dans la ville d'origine de Britten où nous étions en résidence. Profitant du fait que le Quatuor Borodine était beaucoup là-bas, nous avons travaillé avec eux. L'intégrale des Shostakovich est donc le premier gros travail que nous avons fait, entre six et neuf mois, et joué en public. Comme c'est un répertoire qu'on adore, on a continué à travailler avec les Borodine et à chercher d'autres gens qui puissent nous aider. Fiodor Drujinine l'altiste du Quatuor Beethoven, nous a énormément influencés. Il nous a apporté un éclairage complètement différent, parfois même antinomique. C'était décisif. Je pense aussi à Krystof Meyer qui connaît intimement la musique de Shostakovich (il a même fini un de ses opéras)... Quand vous travaillez avec des quartettistes qui ont joué des œuvres que vous jouez vous-même, des centaines de fois, parfois des milliers, sur scène, vous avez envie de rencontrer d'autres musiciens qui la connaissent très bien mais n'y sont pas directement mêlés. Je suis absolument convaincu qu'il ne faut pas être salzbourgeois pour jouer correctement Mozart, ni viennois pour jouer Schubert ni français pour Debussy ou liégeois pour César Franck... Potentiellement (car il faut aussi des atomes crochus), n'importe quel musicien peut aller au fond du problème dans Shostakovich. Drujinine nous disait : "Cet accent-là, je l'ai travaillé selon une façon qui vient directement de l'école russe et Shostakovich m'a dit qu'il l'aimait tellement qu'il allait le rajouter dans sa partition." Si vous trouvez un accent fait par quelqu'un qui vient très typiquement de l'école allemande ou franco-belge, même si elles se sont mondialisées (avec des effets plus positifs que pervers), vous devez en connaître la tradition. Cela friserait l'arrogance d'ignorer les musiciens qui ont travaillé avec Shostakovich, connaissent son contexte culturel et musical... Et nous, de Bruxelles, nous trouverions ça tout seuls ? C'est impossible...

Comment êtes-vous arrivés à ce concours Shostakovich ?

C'est Berlinsky qui nous a demandé d'y aller, puisqu'il en était l'organisateur. Ensuite, nous avons eu envie de le gagner, face à une majorité de Russes et quelques Anglais. On a partagé le premier prix avec un quatuor russe, le Quatuor Anton, plus avancé que nous dans la profession. Il avait déjà gagné les concours d'Evian et de Prague. Le plus drôle, c'est que l'œuvre qui a failli nous empêcher de gagner, c'était... le quatuor de Debussy ! C'est  grâce à Shostakovich et Tchaïkovski qu'on a gagné !

Qui était dans les membres du jury ?

Valentin Berlinsky était président. Hugh Maguire, qui fit partie du Quatuor Allegri, Stefan Metz, du Quatuor Orlando. Petr Messiereur du Quatuor Tallich. Sandor Devich, membre du Quatuor Bartok : le grand pédagogue hongrois, avec Kurtag, du quatuor à cordes. Sadao Harada, du Quatuor de Tokyo. Boico du Quatuor Fine Arts. Ovtcharek, du Quatuor Tanayev... et deux ou trois autres membres du jury russe...

Je pense percevoir que les frontières musicales n'existent pas vraiment dans le répertoire que vous pratiquez, puisque, si on reparle de Bach, on arrive à Benoît Mernier et tout ce qui peut être représenté entre ces deux pôles... Y a-t-il néanmoins un fil conducteur ?

C'est difficile d'y répondre... Dans le répertoire du quatuor, il y a un fil conducteur qui existe déjà parce qu'on ne peut ignorer Haydn et Beethoven. On sous-estime beaucoup l'importance et même la qualité des œuvres de Haydn. Par exemple, dans les tout premiers quatuors de Mozart, tout n'est pas de la même qualité : certaines pièces sont mineures. Chez Haydn, tout est extraordinaire : les opus 1 et 2 par exemple. Il me semble même qu'on ne puisse en faire abstraction !

Dans ce cas-là, les premiers compositeurs essentiels pour le quatuor seraient Haydn et Beethoven, talonnés de très près par Shostakovich, Mozart et Schubert ou... est-ce réducteur ?

C'est un peu réducteur... C'est comme si je vous demandais quelle est la nourriture la plus importante pour vous. Ca change d'un jour à l'autre : aujourd'hui c'est peut-être une glace et demain une bonne soupe pleine de légumes... Autant je suis convaincu de l'importance qu'ont eue Haydn et Beethoven pour tous, autant au XXe siècle Shostakovich et Bartok sont essentiels. Si j'étais compositeur, je vous parlerais même des Bartok avant les Shostakovich, parce qu'ils ont sans doute davantage fait avancer l'écriture. Celle de Shostakovich n'est pas d'une modernité immense, ce qui est une des raisons pour lesquelles on peut dire que c'est déjà un classique ! Maintenant, si on demande à des compositeurs contemporains qui les a influencés dans leur parcours musical, vous aurez des réponses très différentes.  Prenons Benoît Mernier, Luc Brewaeys, Peter Swinnen et Jean-luc Fafchamps, approximativement du même âge et du même pays, et qui ont de l'estime mutuelle. Pour ma part, j'ai envie de dire que tout est important dans le répertoire. N'oublions pas Mendelssohn non plus !

Sans trop réfléchir, pourriez-vous, au nom du Quatuor Danel, répondre aux questions suivantes : quel compositeur prendriez-vous sur une île déserte ?

Beethoven.

Quelle œuvre ?

L'ensemble des quatuors ! J'ai le droit ?

Une pièce précise ?

Oh... c'est compliqué ! L'opus 130, avec la grande fugue. En plus, c'est bien , c'est le plus long !

Est-ce que ça pourrait induire une prochaine intégrale Beethoven ?

En disque, ce n'est pas prévu, mais j'espère qu'on le fera un jour... En concert, on l'a déjà fait et on le refera cet été.

Q'est-ce qui a déterminé l'intégrale de Shostakovich et pas quelques disques épars, disséminés ?

Dans notre travail, on s'est beaucoup inspiré de certains quatuors que travaillaient les autres. On a toujours aimé les intégrales, en tant qu'étudiants aussi. Pour bien comprendre le treizième quatuor, très sombre, il est très important d'avoir joué le sixième. Pour le premier, le dernier. Ca fait un tout.

Vous perceviez donc une évolution ?

Oui, c'est comme dans une famille. Il y a des différences entre chaque quatuor et des points communs. L'un comme l'autre sont très importants. C'est un travail global. Chaque année, on les joue tous.

Comment décririez-vous en quelques mots la personnalité musicale de Shostakovich ?

Elle est humaine, terriblement humaine. Ce qui la rapproche de celle de Beethoven, et de toute grande musique d'ailleurs. Même si Bartok est plus spéculatif, le sixième ou le cinquième sont bouleversants. On ne tient pas du tout à participer à la polémique liens d'amour et/ou de haine entre Shostakovich et le pouvoir soviétique. Quelqu'un de son entourage nous a dit : "Si vous voulez la meilleure biographie de Shostakovich, écoutez tous ses quatuors." Effectivement. Et qui dit humain, dit spirituel, dit complexe.

En quelques mots, la musique depuis plus de quinze ans, pourquoi ?

Pour les moments extraordinaires qui arrivent sur scène parfois. Pour moi, il y a une hiérarchie très claire : mon métier, et la raison pour laquelle je suis vraiment heureux de faire ce métier (en dehors d'une sorte de bonheur physique de jouer), c'est avant tout les moments magiques. Vous avez l'occasion de jouer des pièces extraordinaires, avec une tension, un partage qui vient du public. Quand on enregistre un disque, on essaie de se rappeler ces moments-là, un peu comme on ferait des photos de vacances formidables. C'est la magie du moment où vous faites quelque chose que vous n'aviez pas prévu de faire.

Quel violon jouez-vous ?

Il n'est pas très connu, mais je l'adore. Il est de Victor Joseph Charotte, de Mirecourt, 1920. Il est merveilleux, bien qu'il n'ait pas les lettres de noblesse d'un ancien Italien. Mais a-t-on besoin de faire partie d'une grande famille pour avoir de la noblesse en soi ?

(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 4 février 2006)

Petit trajet biographique :

QUATUOR DANEL : Marc Danel (premier violon), Gilles Millet (second violon), Vlad Bogdanas (alto), Guy Danel (violoncelle)

Toujours avec le même enthousiasme et la même conviction, le Quatuor Danel, lauréat de plusieurs concours internationaux, suit les axes qui ont motivé sa création : le travail sans cesse renouvelé du répertoire de Haydn aux contemporains, le respect de la mémoire des grands Maîtres : Quatuor Amadeus, Walter Levin, Hugh Maguire, Pierre Penassou… Le choix d’une profession : « Quartettistes ». Avec plus de 80 concerts par an, le Quatuor Danel s’affirme comme une formation très établie sur la scène internationale, par sa présence dans les salles renommées et lors de tournées de plus en plus fréquentes. La fidélité de certaines institutions prestigieuses telles les Musiktage Römerbad à Badenweiler ou le Kuhmo Chamber Music Festival témoignent également de la reconnaissance qui est offerte à ces années de travail et de recherche. Par ailleurs, le Quatuor Danel propose à un public conquis de découvrir sur quelques jours l’intégrale des Quatuors à cordes de Bartok, Beethoven ou Chostakovitch. La collaboration avec des compositeurs parmi les plus illustres de notre époque – Dusapin, Harvey, Lachenmann, Rihm, Volans… – donne un sens particulier au travail à long terme avec de jeunes auteurs dont le Quatuor Danel a reconnu le talent : Brewaeys, Cassol, Defoort, d’Haene, Fafchamps, Honderdoes, Lampson, Mantovani, Mernier, Nelissen, Flender, Van der Harst, Swinnen… Les enregistrements du Quatuor Danel : Biarent, Chostakovitch, Defoort, Dusapin, Koering, Gounod, Goeyvaerts, Lambotte, Lampson, Mendelssohn, Mernier, Raskatov, Rosenthal, Saygun, Souris, Swinnen…expriment également des qualités aux multiples facettes et qui ont intéressé des labels divers – Accord Universal, Auvidis-Valois, Calliope, CPO, Col Legno, Cyprès, Fuga Libera. Gratifiés par des prix et bien accueillis par le public, ils permettent au Quatuor Danel une présence soutenue dans un secteur en pleine évolution. Fin 2005, l’intégrale des Quatuors de Chostakovitch est sortie chez Fuga Libera (voir plus bas), attendue par ceux qui ont apprécié le double héritage que véhicule le Quatuor Danel dans ses interprétations : celui du Quatuor Borodine et celui du Quatuor Beethoven. En 2006, les Quatuors de Saygun paraîtront chez CPO. Au delà de ce profil identifiable et concourant à l’image d’une formation très active, la personnalité du Quatuor Danel s’est également définie par un intérêt constant porté aux musiciens amateurs, au développement de la musique en milieu rural, ainsi qu’aux échanges avec des musiciens et des artistes d’autres horizons. Le Quatuor Danel est également heureux d’annoncer qu’il vient d’être choisi pour succéder au Quatuor Lindsay comme « Quatuor en résidence » à l’Université de Manchester ; il y rejoint un groupe de chercheurs de renom dont le compositeur John Casken et les musicologues Bary Cooper, David Fallows et David Fanning. Lors de la saison 2005/2006, le Quatuor Danel aura l'occasion de fêter les anniversaires qui marquent cette saison, principalement Helmut Lachenmann à Berlin, Stuttgart, Rome, Bruxelles (Ars Musica), et Chostakovitch par des intégrales à Senlis, Bruges, Bruxelles, Liège, Manchester, Sapporo...

http://www.quatuordanel.com/

Petit trajet discographique

 

 

 

 

L'intégrale des enregistrements du Quatuor Danel se trouve sur : www.quatuordanel.com

 

 

 

 

 

Vient de paraître...

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : The Complete String Quartets. Quatuor Danel (Marc Danel, premier violon / Gilles Millet, second violon / Tony Nys, alto / Guy Danel, violoncelle) 5CDs. (Fuga Libera, FUG512)

Le parcours du Quatuor Danel, ensemble belge dont les musiciens ont étudié à Paris et à Cologne, est jalonné par les quatuors de Chostakovitch : ils en préparèrent l'intégrale dès leurs débuts auprès du Quatuor Borodine à Aldeburgh, dans le cadre du Festival créé par Benjamin Britten. Si leur répertoire est varié, de Haydn aux contemporains, Chostakovitch, dont ils interrogent sans relâche les nuances, accompagne leur évolution. Nulle surprise et belle légitimité à ce qu'ils enregistrent l'intégrale des quatuors à l'aube du centième anniversaire de la naissance du compositeur russe. Leur vision, analytique et méticuleuse, ne se contente pas d'un simple survol mais elle interroge les différents langages de Chostakovitch dans un genre qui, même survenu tardivement dans sa vie, deviendrait sa forme d'expression privilégiée, la plus apte à éviter, par sa confidentialité, la censure. Quinze quatuors, quinze tonalités différentes (qui s'accordent cependant de vraies libertés) et de nombreuses incursions sérielles. Le Quatuor Danel a entrepris là, de 2001 à 2005, un puissant travail de longue haleine, d'une exigeante précision. Le label Fuga Libera l'encadre des meilleurs spécialistes en ce domaine, puisque le Belge Frans Lemaire (édité à multiples reprises chez Fayard) et le Britannique David Fanning, de l'Université de Manchester, se partagent la rédaction, très complète et fouillée, du livret. L'iconographie n'est pas en reste, fournie obligeamment par l'épouse de Chostakovitch et le Centre de Documentation de Musique Contemporaine du nom du compositeur. Le travail d'anthologie est remarquablement abouti, impressionnant et passionnant. On peut toutefois regretter que les œuvres ne soient pas rassemblées dans l'ordre de leur composition et que ce choix ne soit pas justifié dans la notice... car on a la tentation de fureter systématiquement dans les cds pour reconstituer un parcours chronologique qui nous aiderait à cerner l'évolution de Chostakovitch. Sûre et maîtrisée cependant, l'interprétation du Quatuor Danel visite les contrastes de l'univers tourmenté du compositeur russe avec une pudeur et une retenue qui dévoilent un souci constant de justesse musicale. Pourtant, la douleur y reste abstraite, l'ombre subtile, la lumière discrète, la vibration modérée, la passion endiguée par une rigueur technique impressionnante mais tendue comme une toile qui étoufferait encore les drames, les cris, la démesure presque fantastique de Chostakovitch, et ses éclats de vie aveuglants. On aurait voulu l'entendre plus à vif, peut-être... dans sa joie comme dans la souffrance.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 6 décembre 2005)

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