Maria Bayo

Multiplier les cordes sensibles

 

En concert le 27 avril 2003 au PBA, avec Les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset

La soprano espagnole Maria Bayo, de plus en plus sollicitée aux quatre coins du monde, fait escale à Bruxelles le temps d'une tournée avec Christophe Rousset et les Talens Lyriques, pour un programme de zarzuelas*, typique des XVIIè et XVIIIè siècles espagnols. Elle accepte avec enthousiasme et gentillesse de raconter son histoire, celle d'une voix naturelle, fraîche, vibrante et chaleureuse, toute de couleur et de soleil. Ce qui n'exclut pas sa remise en question régulière, son travail pour surmonter l'inquiétude, sa confiance sereine et persévérante. Elle se voit, sinon à un tournant de sa carrière, du moins à une "époque de transition tranquille", comme s'il s'agissait d'accepter son destin en le nourrissant de sa volonté, de ses efforts et de son talent.

Maria Bayo, pensez-vous avoir un rôle à jouer dans la (re)découverte du répertoire espagnol ? Car on vous dit souvent "ambassadrice"...

C'est vrai, j'ai fait énormément de disques de zarzuelas*. J'ai déjà enregistré beaucoup de chansons espagnoles... Une partie du public me connaît grâce à cela. Je me sens naturellement ambassadrice de cette musique particulière, si superbe, comme celle du programme que nous interpréterons demain au PBA.

Comment l'avez-vous composé ?

Ca fait plus de deux ans qu'on y pense. J'en ai parlé avec la maison de disques (NDLR : Naïve) qui a proposé de le faire avec Christophe Rousset. J'en étais enchantée parce que j'avais fait Traetta avec lui et nous nous étions très bien entendus. Je lui ai dit que je n'avais pas le temps de chercher la musique. Comme il adore tout ça, il est allé à Madrid et m'a envoyé beaucoup de partitions pour que je choisisse celles qui me convenaient le mieux, m'en suggérant plus spécifiquement certaines. Quelques-unes étaient manuscrites et je ne pouvais même pas très bien en lire la musique. C'est un travail énorme.

Cela veut-il dire qu'une partie du répertoire que vous chanterez demain a dû être édité et adapté pour les Talens Lyriques ?

Tout à fait. Trois ou quatre pièces ont été retranscrites par Christophe.

Que cherchiez-vous à travers ce programme ?

Ce répertoire m'intéresse depuis toujours et je crois que ma voix s'y prête bien. De plus, on ne sait pas, même en Espagne, qu'il existe ! Ce n'est pas comme la zarzuela des XIXè et XXè siècles. On dit souvent d'ailleurs, de façon péjorative, "l'opérette" pour la zarzuela. Or, ça n'est pas vraiment ça. Le nom même de "zarzuela" vient du lieu où l'on a commencé à faire de la musique de cour : le "zarzas" a donné la "zarzuela". C'est une musique influencée par la musique italienne, comme partout à l'époque.

Le public qui vient vous écouter dans les zarzuelas est-il différent de celui qui se déplace pour vous écouter dans Rossini, Haendel, Mozart ?

Je crois que oui. En Espagne, non, parce que je n'y suis pas souvent ! Mais... peut-être que non, finalement ! Aux Champs-Elysées, c'était un public fidèle qui me suit depuis des années, pour les récitals, Rossini, etc.

Pensez-vous avoir une mission musicale envers votre public ?

Absolument. Je trouve qu'on écoute souvent et toujours la même musique et qu'il faut découvrir ce qu'on ne connaît pas. C'est superbe de donner une nouvelle ouverture au public, de jouer sur une nouvelle corde sensible. On ne peut pas rester indéfiniment dans le même répertoire. Je suis moi-même très curieuse. J'adore la musique baroque, mais aussi le bel canto, Rossini... Il est vrai que pour l'un ou l'autre, le public est différent, surpris quand il découvre que je chante des répertoires si différents.

Il semble que votre voix ensoleillée convient autant à Despina, Rosine ou Suzanne chez Mozart qu'aux mélodies baroques. Qu'est-ce qui se cache derrière cette facilité ?

Je crois que la musicalité et l'intuition ont beaucoup d'importance. J'aime aussi trouver les personnes qui me donneront la formation adéquate pour m'aider à interpréter le répertoire choisi. Il n'y a pas d'autre trucage. Il faut savoir où l'on est, tout simplement. La technique est la même mais la façon d'interpréter est différente selon les genres. On doit se former. On doit toujours garder l'inquiétude et la force de penser que l'on ne sait pas tout. J'aime essayer et persévérer.

Qu'est-ce qui vous attire dans un rôle et vous fait dire : "celui-là, je veux le chanter !" ?

La musique d'abord et surtout. Ensuite, le caractère du rôle. J'adore la scène. J'adore interpréter. Mais il ne faut pas faire grand chose pour incarner un rôle : il faut simplement le chanter. Quand on apprend un personnage, on le "scénifie" aussi. Pour moi, c'est la même chose. Les personnages simples ne m'attirent pas : j'ai une passion pour ceux qui doivent dire quelque chose : au niveau dramatique ou comique.

Suzanne, dans Mozart, comment la décririez-vous, sur le plan humain ?

C'est une fille actuelle, avec des sentiments proches des nôtres. Bien sûr, le contexte est différent. A l'époque, c'est la Révolution. La grandeur de Mozart réside dans les sentiments qu'il a intégrés à ses opéras et qui perdurent. C'est le compositeur le plus intemporel que j'aie chanté. Plus que Haendel.

Quelle est l'ambiance de travail avec Christophe Rousset ?

Superbe ! L'orchestre a un enthousiasme extraordinaire. Les musiciens sont aussi très respectueux. Cela vient naturellement de leur chef. Christophe respecte énormément l'artiste. Pour moi, c'est merveilleux. En même temps que l'on dialogue et que l'on échange nos différents avis, il arrive un moment où c'est à l'artiste, qui est là, de choisir. Il y a une certaine liberté dans l'équipe.

Faites-vous une distinction entre l'opéra, la mélodie et le sacré dans votre interprétation ?

Le répertoire de la mélodie est un monde à part mais qui appartient aussi à l'opéra. Et vous apprenez de l'un par l'autre comme de l'autre par l'un. Le récital est pour moi beaucoup plus difficile que l'opéra. A l'opéra, vous avez des répétitions, vous essayez de former un personnage avec tout le monde : le metteur en scène, le chef... Sur la scène, vous avez ensuite le temps de créer ce personnage, de lui donner corps peu à peu. Dans un récital, non, c'est immédiat ! En outre, à l'opéra, toute l'attention n'est pas concentrée sur le chanteur ou la chanteuse... Le récital, c'est une autre dimension : vous êtes seul, nu et vous devez donner quelque chose immédiatement. A l'opéra, on commence, le public s'échauffe... Le récital ne laisse pas le temps. Il faut de plus recréer une atmosphère différente à chaque air et capter à chaque fois le public. Ce qui n'est pas toujours facile...

Êtes-vous attirée par l'enseignement ?

On m'y demande de plus en plus ! Mais je crois que je dois encore apprendre beaucoup. Je pense à donner des master classes mais je n'en ai pas le temps non plus... Cela viendra petit à petit.

Comment êtes-vous entrée en musique ?

Par hasard. Je ne savais même pas ce que c'était qu'une carrière de soprano. Je suis née dans un petit village. J'ai toujours gravité autour de la musique, ça c'est vrai. Aussi loin que je me souvienne, je chantais. J'avais une voix naturelle. Tout le monde me demandait de chanter. J'avais une très bonne oreille. Je chantais des chansons populaires avec guitare. J'ai appris la guitare et je m'accompagnais. Je voulais faire de la guitare classique au Conservatoire. J'ai commencé avec le solfège une petite formation musicale pas du tout professionnelle. Je chantais aussi avec une chorale plus classique. Quand j'ai décidé d'aller au Conservatoire, j'ai eu accès à un cours de solfège après avoir réussi mais il n'y avait pas de place supplémentaire pour la guitare classique ! Or, je voulais continuer mes études de puéricultrice en même temps que le Conservatoire. J'ai donc décidé de faire la technique vocale, puisque j'allais à la chorale. C'est comme ça que j'ai commencé. J'ai abandonné la guitare... et la puériculture, et j'ai fait du piano, de l'harmonie, etc...

Quels sont vos projets ?
 

Je dois faire Marguerite dans Faust. On fera l'année prochaine sur scène la création d'Antigone de Traetta à Montpellier et au Châtelet. Puis Donna Anna...

Y a-t-il un rôle dont vous rêviez ?

J'essaie de changer un peu de répertoire. Je ne peux pas toujours rester avec Suzanne ! J'ai fait Donna Anna et j'essaie d'aller dans cette voie. J'aimerais faire la Comtessa. Et comme ma voix est devenue plus lyrique sans perdre de sa flexibilité, j'aimerais aussi faire des Rossini. C'est une époque de transition tranquille. Je ne veux pas me presser. Je ne suis pas quelqu'un qui poursuit un rêve précis. J'ai simplement suivi le chemin. Et voilà ! Mais je ne crois pas que je serais devenue puéricultrice. Je crois que j'étais prédestinée à faire de la musique.

Quand vous ne la pratiquez pas, que faites-vous ?

Je vais au cinéma. Je lis. Je ne fais pas de sport... Je devrais. Mais avec notre vie, c'est très difficile...

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 25 mars 2003

Petit trajet biographique et discographique :

Née à Fitero, en Espagne (Navarre), Maria Bayo a étudié la musique au Conservatoire de Pampelona puis à la Hochschule für Musik Westfalen Lippe à Detmold, en Allemagne. Elle a en outre bénéficié des conseils de Teresa Berganza. Les prix n'ont pas tardé à récompenser sa voix chaude, lumineuse et flexible, à Pampelona, Barcelone, en Italie (Prix Maria Callas) et en 1988 à Vienne, le premier prix du Concours International Belvédère. Dès lors commence véritablement sa carrière internationale. Lucia di Lammermor, la Somnambula, Suzanne dans Les Noces de Figaro entament sa carrière avec succès. Elle interprète avec le même bonheur Rossini, Donizetti, Cavalli, Haendel, Offenbach, Debussy, Bizet et surtout... Mozart, multipliant opéras, concerts et récitals à travers le monde.

Piste discographique  : sous le label Audivis : Atlantida, Dona Francisquita, Bohêmos, La Verbena de la Paloma, Goyescas, Mozart Arias, Canteloube-Chants d'Auvergne et Chants Basques, Marina (Emilio Arrieta) Haendel-Arias. Chez Claves : Arie Antiche-récital de Canciones Espagnoles-L'Occasione fa Il Lardo. Harmonia Mundi : La Calisto. Erato : Bacchiana Brasileira n°5. Teldec : Un Ballo in Maschera. Decca : Antigone de Traetta.

* zarzuela : de l'espagnol "ronce sauvage", la zarzuela fut d'abord une pièce de théâtre parsemée de chants et de danses. Le XVIIè siècle en était friand et le beau-père de Louis XIV, Philippe IV y assistait volontiers en son palais du nom de... "la Zarzuela" ! On suppose que Calderon en fut à l'origine. Au XVIIIè siècle, ce divertissement baroque loucha vers l'opéra comique français et devint populaire. La zarzuela connut ensuite son déclin jusqu'à la fin du XIXè où on la reconnut de nouveau.

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