Marie-Nicole Lemieux :

"Tranquillement mais sûrement "

(Bruxelles, le 23 novembre 2002)

Voir aussi notre entretien novembre 2004

On ne présente plus la jeune contralto québécoise Marie-Nicole Lemieux, première lauréate du Concours Reine Elisabeth de chant 2000 (voir notre dossier CMIREB 2000) si sincèrement aimée du public. Sa chaleur, sa vivacité, sa générosité ne trompent pas. Elle apporte sur scène la fraîcheur et le naturel d'une artiste qui tend vers la perfection sans croire à ses lauriers. Les pieds sur terre sans jamais rien perdre de sa fougue, elle retravaille passionnément son immense talent et grandit avec lui, sans hâte, avec bonheur et confiance. Rayonnante, elle répond sans détour à nos questions révélant son caractère bien trempé, son sens des réalités et son amour de la vie, inséparable de celui qu'elle voue à la musique.

Marie-Nicole Lemieux, qu'est-ce qui a changé pour vous depuis le concours Reine Elisabeth 2000 ?

Beaucoup de choses ! D'abord mon rythme de vie et ma façon de l'envisager. Avant le concours je n'avais aucune organisation, je ne voyageais presque pas... J'ai dû découvrir les "joies" des contrats, en gérer les demandes et celles des différents répertoires entre les concerts. C'était très lourd ! Dieu merci, sur mon passage j'ai rencontré mon agent à Paris et un agent personnel au Québec qui m'aide à gérer mon calendrier. Depuis lors, ça va beaucoup mieux ! Ma vie personnelle également a dû être modifiée. Avec mes proches, nous avons eu une sorte de test. Auparavant, on se voyait tous les jours, nos relations étaient très douillettes. J'ai appris à vivre éloignée de ma famille plus souvent qu'à mon tour. Je ne vais plus au Lac Saint-Jean que deux fois par an. C'est difficile mais j'ai d'autres récompenses pour cela. Je chante partout dans le monde, j'ai des concerts très beaux et du répertoire intéressant... Ca me réconcilie parfois !

Vous n'aviez donc pas d'agent avant le concours ?

Non, ma carrière professionnelle n'avait que six mois. Je poursuivais mes cours avec mon professeur, ce que je continue toujours d'ailleurs. J'étais absolument inconnue du milieu. Je commençais à peine à me faire connaître à Montréal alors... imaginez la Belgique et le reste !

Quel est donc le rôle de votre agent ?

Celui de mon agent à Paris est de me trouver des contrats dans l'opéra à travers le monde et de me représenter pour les concerts et récitals en France. Je n'ai rencontré mon "management personnel", mais comme je n'aime pas ce nom, appelons-la "agent personnel", qu'un an plus tard. Mais j'ai pris mon temps avant de me décider à l'engager car j'avais besoin de quelqu'un qui soit très proche de moi, qui puisse gérer mon calendrier, être en contact avec mon agent à Paris et tous ceux qui me demandent des concerts dans le monde. Je voulais quelqu'un en qui pouvoir avoir confiance, à qui pouvoir dire non, qui serait diplomate, gentille mais ferme aussi quand il le faut. C'était une décision qui demandait du temps. On s'est rencontrées en 2000 et je n'ai signé qu'un an plus tard parce que je voulais être certaine de son intégrité et de ses capacités. Jusqu'à aujourd'hui, c'est pour le mieux, sans jeu de mots ! Ca m'a ôté beaucoup de stress.

On dit qu'après un concours les contrats pleuvent. Est-ce exact ?

Pour moi oui ! Ca a été plus un orage qu'une petite pluie fine d'ailleurs !

Comment gérez-vous cela ?

J'ai fait appel à mes conseillers de l'époque : mon professeur et des gens du milieu au Québec. Les gens du Concours m'ont également aidée à déterminer quels contrats étaient plus intéressants que d'autres et à reconnaître les gens qui me demandaient des choses farfelues, comme d'incarner Amneris (dans Aïda) par exemple ! Mon professeur était très vigilante et me surveillait pour que je n'accepte pas de contrat deux jours après avoir débarqué d'avion. Avec le temps, j'apprends aussi à mieux me connaître.

Vous aviez 24 ans. Comment avez-vous choisi votre répertoire par rapport aux offres qu'on vous a faites ?

A l'école, quand j'étais encore inconnue, mon professeur m'avait dit "Monte certaines choses pendant que tu en as le temps. Prépare le maximum." J'avais donc monté les Passions Saint Jean, Saint Matthieu, les oratorios, le Messie... "Quand ça arrive, ça arrive vite !" m'avait-elle dit. Elle avait raison. Mais il existe encore des oeuvres que je n'ai pas montées. Or cela prend beaucoup d'énergie. C'est fatigant pour la voix. L'avantage pour moi, c'est que le répertoire d'alto n'est pas très volumineux. On en a vite fait le tour. Ce que j'avais déjà préparé m'a servi mais il me faut gérer mon temps. Avant, je travaillais avec une accompagnatrice au Canada une fois par semaine. Maintenant, quand j'y vais, je la retrouve deux ou trois fois par semaine! Cependant, les rôles d'alto sont souvent secondaires, donc quand on nous offre la troisième dame dans la Flûte, on accepte avec joie parce que ce n'est pas trop compliqué ni exposé. Les grand rôles pour contralto viendront beaucoup plus tard. D'ailleurs, à part Amneris, je n'ai pas eu de telle offre ! Ca va donc plutôt bien de ce côté-là.

L'Alto Rhapsody de Brahms que vous allez faire à Bruxelles est-elle un vieux rêve ?

Je l'ai faite en février 2001 à Trois-Rivières au Québec avec un choeur amateur... Les accords ressemblaient plus à des clusters mais... bon ! C'était sympathique. Ca m'a permis de casser l'oeuvre et d'avoir pour elle un coup de foudre total. Comment vous dire ce que je ressens quand je la chante ? C'est ... spirituel, extatique ! C'est une oeuvre que j'adore. Vocalement, on dirait que Brahms me connaissait. C'est fait pour moi ! Il savait composer pour les voix graves. Ses mélodies peuvent toujours être jouées fabuleusement au violoncelle et au violon. C'est un beau signe car, quand on chante Brahms, on doit juste penser qu'on est un violoncelle dans mon cas, ou un violon soprano. Là, tout entre et va facilement ; la tessiture est parfaite pour un alto, de fa à la, on trouve les plus belles couleurs avec  un choeur d'hommes en plus ! Quand j'entends Maureen Forrester, Christa Ludwig ou Janet Beker, je me dis que c'est vraiment une œuvre fabuleuse pour une voix grave ! C'est un plaisir de la chanter. On est porté par la mélodie. L'orchestration aussi est intéressante sans être volumineuse. Ce que j'apprécie chez Philippe Jordan (NDLR : le chef qui la dirigera le 24 novembre 2002 au PBA de Bruxelles, voir notre agenda) d'ailleurs, c'est qu'il contrôle bien l'orchestre. Il fait attention à ce que je ne sois pas submergée par les musiciens. C'est dans ces cas-là que l'on se rend compte du talent du chef, quand il veille à ce que le chanteur ne soit pas écrasé. Pour moi, en tout cas, c'est un bon signe. Philippe Jordan est très clair aussi et j'ai aimé travailler avec lui.

Qu'en est-il de Mahler et des Kindertotenlieder ?

Je les ai faits à Singapour au mois de septembre et j'étais très heureuse d'en avoir l'occasion. C'était avec l'orchestre symphonique de Singapour et Carlos Kalmar qui est un chef viennois. Même si le sujet est triste, c'était un bonheur total, un immense privilège pour moi. Je me suis aussi sentie vocalement très bien. Ce qui me reste à acquérir je crois dans ce répertoire-là, c'est la manière de m'investir davantage sans perdre mes moyens techniques. C'est pour cela que je veux les faire et les refaire encore, pour acquérir un équilibre entre l'émotion et la technique. C'est un beau défi. C'est pour cela qu'on prend notre temps avant de l'entreprendre et qu'il faut s'y exercer souvent, pour les mettre dans notre voix. Je veux y donner plus de coeur et rester dans mon corps. Ca vient lentement, tranquillement, par la répétition, en assurant mes cours avec mon professeur, en ayant une meilleure technique aussi... On espère avoir de l'allure un jour !

Qui est ce professeur ?

Marie Daveluy, toujours ! Je sais, je parle beaucoup d'elle. C'est mon mentor, mon guide.

Vous voit-elle différemment depuis le Concours ?

C'est une bonne question !... Je dirais que oui. Peut-être que oui... Oui ! Je ne sais pas dans quel sens... Je n'ai pas changé mais elle m'utilise davantage comme modèle pour les autres. Sa façon de voir mon travail est plus indulgente parce qu'elle se rend compte que je suis dans le métier. Auparavant, elle était plus exigeante quand j'arrivais avec des choses moins montées... Elle comprend mieux les contraintes du métier... Sa vision a peut-être également changé pour les autres élèves. Ils en ont bénéficié.

Quand pourrons-nous un jour espérer vous écouter dans Wagner ?

"Un jour ce sera mon tour !"... A Toulouse, en juin, je ferai Flüsshilde, un petit rôle dans Götterdämmerung sous la direction de Joseph Swensen !

Vous entrez chez Wagner par la petite porte ?

Exactement, et c'est bien comme ça ! A l'opéra, j'aime mieux entrer par les petites portes que me péter la tête dans les grandes.

N'y a-t-il pas une grande pression wagnérienne pour les voix d'alto ?

Non. Je fais des auditions pour d'autres petits rôles. Mais je sais qu'on attendra certainement que j'ai la trentaine avant de m'offrir Herda ! Que voulez-vous ? C'est la vie ! Moi, j'ai le désir de faire Wagner, et je ne vois pas ça comme une pression. Il me tarde de faire Herda un jour. De toute façon, j'ai le plaisir de chanter les Wesendonk Lieder. Je les ai faits déjà deux fois avec orchestre et je recommencerai en 2003 avec Le Centre National des Arts à Ottawa. C'est le bonheur ! Je m'enflamme et là, je me vois à Bayreuth !

La vie vous sourit finalement ?

Jusqu'ici, oui !

Et vous reste-t-il de la place pour le rêve ?

Je comprends ! Je n'ai rien fait encore. Ca va bien, j'ai une carrière qui me permet de gagner ma vie, mais il me reste tellement à apprendre ! Il y a tellement d'autres rôles à monter ! Je trouve que j'ai juste grimpé une marche de l'escalier. Tout ce que j'espère, c'est d'avoir la santé mentale et physique pour continuer dans cette voie, tranquillement mais sûrement.

S'il n'y avait pas eu le Concours ?

Je ne sais pas. Je serais peut-être en train de passer des concours chez nous... J'aurais fait une tournée aux Jeunesses Musicales l'an passé. C'est sûr que je n'aurais pas eu les moyens de m'acheter une maison ! Mais disons que... je ne pense pas beaucoup à ça... Il serait arrivé ce qui devait arriver pour moi. J'aurais continué à chanter, c'est sûr. J'aurais travaillé, signé de petits contrats au Canada, je me serais tranquillement fait connaître. C'aurait peut-être été plus lent mais si c'était arrivé comme ça, cela aurait peut-être voulu dire que c'était mieux pour moi ainsi. J'aurais fait carrière au Canada et je me serais préparée pour l'édition de 2004 !

N'avez-vous pas deux carrières à mener ? Une au Canada et une autre en Europe ?

Non, c'est la même. J'ai deux maisons, oui ! La seconde, c'est Bruxelles, que j'aime de tout mon coeur. Je sais déjà que je vais être un an sans venir... je vais m'arracher les cheveux. Mais partout, ma passion est la même, au Canada, en Europe, en Amérique... c'est la musique ! C'est ça qui est beau. La musicalité est universelle et elle me réconcilie avec l'humanité pour quelques instants.

(Propos recueillis par Noël Godts le 23 novembre 2002 à Bruxelles)

 ! Lire notre compte-rendu du concert de Marie-Nicole Lemieux au PBA le 24 novembre 2002 dans notre agenda !

Eléments discographiques :

- George Frideric Handel (1685-1759) : Cantates italiennes et autres oeuvres. Analekta FL 2 3161 - 2002- voir notre rubrique Coups de coeur.

- Hector Berlioz (1803-1869): Les Nuits d'Eté , Richard Wagner (1813-1883)Wesendonk-Lieder, Gustav Mahler (1860-1911)Rückertlieder. Cyprès, CYP9611 - 2000 -  voir en archives Voix .

 

 

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