MONTSERRAT FIGUERAS

Les visages de la sibylle

 

A l'occasion de son passage à Bruxelles, ce mois de septembre 2006, où elle incarnait La Musica de  l'Orfeo de Monteverdi, sous la direction de son époux Jordi Savall et aux côtés de sa fille AriannaMontserrat Figueras illumine nos premières pages automnales sur Ramifications. Elle nous parle de son chemin de vie, de ses choix musicaux, et dans sa voix douce et sereine s'expriment avec harmonie la femme, la mère et la musicienne. Humblement, avec la joie d'une femme accomplie, d'une artiste toujours en recherche, elle nous confie le bonheur de poursuivre en famille, dans le partage, sa passion de jeune fille.

Montserrat Figueras, vous avez enregistré près de quatre albums consacrés à la Sibylle. Vous êtes ici à Bruxelles dans l'Orfeo de Monteverdi. Comment la Sibylle, que vous incarnez, s'est-elle retrouvée dans l'Orfeo ? Y a-t-il un lien entre ces deux rôles ?

Premièrement, c'est une femme et... une manière féminine d'apporter une vision des choses, du monde... de la beauté, d'une histoire d'une époque. La Sibylle, c'est la prêtresse Magna Mater, l'oracle, la femme savante qui a des visions et qui parle aux rois avec sagesse. Elle est à la fois mystique et humaine. La Musica de l'Orfeo porte la musique en elle-même. Elle est la musique. C'est aussi une nymphe qui vient de cet espace sacré de l'Olympe où sont les dieux, et de cette rivière qui symbolise la féminité. Comme la Sibylle, la Musica parle aux hommes cultivés qui sont capables de l'écouter et de la comprendre, aux nobles dans le sens profond : les humanistes qui ont réussi à concilier la connaissance et la sagesse. Elle parle de "cette noblesse qui est si haute qu'il n'y a pas de mots pour la décrire", dans l'esprit de l'époque de Monteverdi.

Vous parlez d'humanisme, de sagesse, de mysticisme... Ayant interprété différentes sibylles dan l'histoire de la musique, vous est-il possible de faire un lien entre elles et la sibylle moderne que vous pourriez être ? Quelles seraient les caractéristiques de la sibylle moderne si vous deviez la composer vous-même ?

Je pense que ses caractéristiques existent déjà chez les anciennes sibylles. Leur message apocalyptique est très moderne, très actuel. Elles parlent d'écologie et nous vivons dans un monde que nous sommes en train de détruire doucement. Ou rapidement... Nous sommes toujours dans l'expectative. Nous possédons toujours la conscience très claire de détruire trop vite. Et surtout dans les pays d'Europe du Sud, où la conscience écologique est encore faible. On voit disparaître les forêts, non seulement par le feu mais par la décision de l'être humain qui pense que la nature est comme une machine, et qu'elle n'est pas sacrée. Or elle a toujours été là et nous en avons profondément besoin pour notre équilibre.

Pourrait-on en déduire que vous portez un message à la fois de musicienne, de femme et de sibylle quand vous êtes sur scène ?

Je pense qu'en chantant cette musique, le message est venu de lui-même. Il était déjà donné. Oui, je l'ai senti doucement comme ça. C'est tellement clair en chantant. En cherchant à connaître mieux ce que l'on chante, on trouve des liens évidents entre le XVIe siècle et le XXe siècle. Toute l'histoire de la musique est liée à celle de l'humanité : nous sommes ce que nos racines ont fait de nous, ce qu'on a vécu...

Femme, mère de famille, musicienne et forcément soprano... Quel est le lien que vous pouvez établir entre ces différents "rôles", si le terme est juste ?

Il y a naturellement une unité, sinon, on serait malade ! On serait coupé en petits morceaux. En lisant les Grecs anciens, j'ai découvert qu'il y avait trois ou quatre sortes de femmes : la mère, la maîtresse, la femme savante, la femme créative... qui peuvent toutes être dans une seule femme. L'équilibre ne se fait pas dans l'égalité de ce partage : il y a des moments où on est plus créative, d'autres où l'on est mère, d'autres encore où l'on est plus contemplative, on attend, on doit se nourrir... Il y a des moments où l'on apprend, et ça demande du temps. Et puis, je crois que l'on peut tout partager ; la vie passe de façon à ce que l'on puisse réunir chacune de ces facettes, chacun de ces instants dans le tout.

La soprano que vous êtes, passionnée de Mozart autrefois...

Toujours passionnée de Mozart ! (Grand sourire)

Comment cette soprano s'est-elle tournée vers un répertoire aussi spécifique que le vôtre, du Moyen Âge à la Renaissance ?

La vie est faite de rencontres. Celle de Jordi naturellement a été très importante, mais avant de le connaître déjà, j'étais dans un groupe de musique ancienne à Barcelone, où mon père était violoncelliste amateur. Il jouait aussi de la viole. C'était donc, à côté de mes études, déjà en moi. Très jeune, j'ai chanté du Monteverdi. Quand j'ai entendu Alfred Deller, j'avais 16 ans, j'ai été profondément émue. Andrea Von Rahm, Thomas Binkley à Barcelone m'ont touchée par la façon de dire un texte médiéval... Victoria de Los Angeles, dont j'étais proche dans cet ensemble Ars Musicae de Barcelone, m'impressionnait par le naturel, la compréhension et l'émotion avec lesquels elle chantait Debussy, Ravel ou une pièce de baroque espagnol, de vihuela. Au moment où l'on a commencé notre vie ensemble avec Jordi, on avait un même désir de dévoiler un pan du répertoire espagnol oublié dans la poussière. On vient d'une époque où nous sommes un peu les pionniers. Il y avait beaucoup à faire : il fallait se jeter à l'eau, sans chemin tracé. Aujourd'hui, on peut séparer les mécanismes des différentes manières de chanter. A l'époque, tout était à découvrir. La finesse de ce qu'une voix doit chanter à côté d'une viole de gambe, accompagnée par un luth ou un théorbe... On lisait des manuscrits merveilleux qui disaient des choses merveilleuses qu'on ignorait jusqu'alors. Comment une voix devait-elle se marier à un instrument ? Pour réussir à interpréter cela avec spontanéité, comme si cela nous était naturel, ça prend énormément de temps.

Vous parlez "rencontre", c'est forcément celle de Jordi Savall...

Oui.

... et "instrument" : c'est forcément la viole de gambe. Ce qu'on sait moins, c'est que dans les années 60, Jordi Savall pratiquait le violoncelle, et vous aussi !

Oh, très peu ! (Rire) Mon père jouait du violoncelle. C'est un instrument très proche de la voix et je chantais depuis toute petite. J'ai joué aussi du piano, de la guitare. Cependant, ça ne me convenait pas : je n'avais pas les mains assez fortes pour tenir les cordes. Jordi et moi nous sommes connus quand je faisais partie de ce groupe, Ars Musicae, qui cherchait quelqu'un qui puisse aborder la viole de gambe. Nous étions en classe ensemble et il était beaucoup plus avancé que moi. Sa manière de jouer Bach au violoncelle était si sobre, si noble que j'ai pensé qu'il aimerait la viole. Quand le directeur d'Ars Musicae lui en a parlé, il désirait déjà le faire. Alors nous avons beaucoup partagé et nous partageons toujours.

On a tendance à voir la soprano à travers l'image moderne de la diva. Ce que vous n'êtes pas. Quelles sont les spécificités vocales de votre répertoire, très ciblé dans celui d'une soprano ?

Quelqu'un comme Tossi ou Garcia, ces grands savants qui ont parlé de la voix, ces maîtres de chant qui ont écrit des livres, des traités du XVIIe au XIXe siècles, faisaient toujours référence aux Anciens, car la musique relie au texte, à la poésie, à la signification du texte, à quelque chose de beaucoup plus profond qu'une façon de prononcer un texte. On le cherche chez Mozart, chez Bach, partout dans l'histoire de la musique. Mais parfois, on oublie... Evidemment, ce sens est très présent chez des humanistes tels que Debussy, Lully, dans les lieder du répertoire allemand... Mais parfois les grands orchestres dans les grandes salles pleines de décibels nous font oublier le texte. On le sacrifie un peu. La relation entre la musique et les mots est toujours présente, mais à notre époque, il n'y a plus cette ouverture à des voix qui doivent passer dans des endroits très grands. Cela n'arrivait pas au Moyen-Âge ou à la Renaissance, du premier baroque jusqu'à Monteverdi, où la poésie et la parole, le recitar cantando, étaient intimement liées. Monteverdi disait : "Si je dois renoncer à la parole, je ne peux plus faire de musique". Invité à la Cour de Gonzague pour écrire un opéra bucolique avec des vents, des lieux et des animaux qui parlaient, il répondit qu'il ne pouvait pas être inspiré par un opéra où aucun être humain n'intervenait. C'est pour moi significatif de la musique confrontée à la misère humaine, à ce que l'homme est. On doit parfois répondre à des mesures inhumaines : remplir une salle, c'est avoir la voix pour le faire. Et il y a des voix pour cela. C'est donc parfait. Mais si on n'a pas la voix pour remplir une salle de 2500 personnes avec un texte qui doit se faire entendre, il vaut mieux ne pas le faire. Et moi, je ne le peux pas. Je n'ai pas ces décibels. J'ai donc pris cet autre chemin : plus je restais dans les époques anciennes, plus je trouvais ce mélange plus équilibré. J'ai fait aussi de nombreuses années de musique contemporaine et j'ai beaucoup aimé. Quand je chante la sibylle, je projette ma voix. Il y a un contexte d'intimité différent quand on dit un texte, une poésie, qu'on chante une musique mystique, un lamento de Monteverdi, de Caccini ou de Frescobaldi, un madrigal... on dit aux gens de s'approcher.

Une sérénité très féminine se dégage de votre voix... Quel est le rôle de la femme dans le répertoire que vous pratiquez, du Moyen Âge au contemporain ?

Tous, hommes et femmes, nous avons à la fois la féminité et la virilité. Bien sûr, la femme a davantage accès à la féminité. Ses qualités féminines se rapprochent peut-être d'un langage ferme et fragile à la fois. L'homme aussi peut être fragile, mais la fragilité féminine repose sur la connaissance de la douleur de l'enfantement si elle est mère ; elle s'adapte à un monde que, déjà très jeune, elle regarde davantage du dehors que les garçons. En général, la fille veut apprendre très tôt tandis que le garçon est plus fermé. La femme doit éduquer ses enfants et elle apporte l'écoute car elle doit développer la patience, et comprendre davantage le dialogue... Ouverte à la contemplation, elle l'est aussi au mysticisme. Mais ce ne sont pas des qualités exclusivement réservées aux femmes : elles sont féminines, ce qui signifie que tout homme peut les avoir, et d'ailleurs tout homme les a. En tant que mères nous sommes cependant davantage confrontées à l'apprentissage de notre féminité, d'autant que la femme veut parler et que ce n'est pas si facile... Il y a l'histoire des siècles qui nous précèdent : la femme avait la lumière mais ne pouvait pas la montrer. Dans les monastères, les nonnes devaient être riches, car elles entraient avec leur dot. Seuls les riches avaient accès à la connaissance. Sainte Thérèse a dû lutter contre l'église avec une force incroyable pour créer son monastère, un nouvel ordre... Hildegard von Bingen aussi. Et je parle de femmes religieuses, car c'était presque le seul accès autrefois. Il y avait aussi des Trobayritz, des Andalouses qui étaient comme Sappho dans la Grèce ancienne. Elles avaient étudié, mais on les trouvait souvent parmi les filles de Roi, ou des femmes mariées à des troubadours, des princes... Elles avaient déjà une place pour s'exprimer.

Vous évoquez des religieuses du passé. Avez-vous eu l'occasion de rencontrer Soeur Marie Keyrouz ?

J'ai eu celle de l'écouter mais pas de parler avec elle. Je l'admire beaucoup. Elle dit déjà beaucoup dans son chant... Je parle des femmes du passé parce qu'on vient de toutes ces époques où, pour trouver une Barbara Strozzi au XVIIe siècle, c'était difficile.

Percevez-vous une évolution dans le rôle musical de la femme à travers les siècles ?

Dans les époques anciennes, elle avait toujours le désir de parler par elle-même après avoir été tellement invoquée par les hommes, de la Vierge Marie inspiratrice des compositeurs, à la femme de Dante, comme Beatrice... L'amour courtois ou l'amour impossible, mystique, qui ne veut pas se dévoiler et reste désir. Alors, dans l'histoire des Lumières, la femme éprouve le désir de parler d'elle-même. La trobayritza raconte de quelle manière elle aime : Sappho dans les poétesses, des femmes arabes ou andalouses, Barbara Strozzi, etc. La différence aujourd'hui, c'est qu'il n'y a plus la contrainte, ni ce désir puissant et parfois douloureux de s'exprimer. Le langage est plus équilibré, naturel...

Votre disque Lux feminae s'étale de 900 à plus ou moins 1600. Quel était le but de cet album ?

 

Parler un peu de la femme d'une manière très naturelle, en évoquant la musique que j'ai chantée le plus. La musique espagnole. Et j'ai toujours trouvé un très fort équilibre dans cette musique féminine : le sacré, la profondeur, la maternité, la sensualité, la danse, le ludique, la douleur, la perte... Je voulais toucher aux symboles, aux métaphores qui sont proches de cette musique sacrée et profane, mélange de trois cultures que nous avons vécues en Espagne : les branches musulmanes, chrétiennes et juives, toutes issues d'un même tronc et d'un même sol, ibériques. C'est une musique savante mais aussi pleine des traditions d'une histoire encore très vivante, très présente. J'ai pris beaucoup de plaisir à expliquer ce que je chantais, à trouver les mots pour justifier ce choix.

Quel a été l'accueil de ce disque auprès du public ?

Très bon ! C'est une fête où l'intimité, ce jardin clos et cet espace intra-muros, se chante comme on chanterait une berceuse, ou comme l'on transmettrait un message de la Sibylle, en relevant un voile mystique... à la recherche de Dieu, ou de cet être supérieur indépendant d'une religion ou d'une autre, d'une spiritualité, de cet amour impossible pour la beauté d'une chose qu'on ne peut pas acquérir au risque de se corrompre. C'est bien sûr une idée poétique. La vérité est aussi dans la danse, dans la femme qui invite son amant à venir la visiter quand son mari est loin... Tout est dans tout.

L'enfant est également très présent dans votre parcours... Votre album précédent était Nina Nanna...

Je n'ai que deux enfants, mais je leur ai chanté tant de berceuses et de musiques que j'apprenais au moment où j'étudiais encore ; je les transformais en berceuses ! Surtout pour Arianna. Etre mère m'a beaucoup touchée et j'éprouvais le plaisir de chanter pour mes enfants et de leur transmettre ce qu'on peut faire avec une voix. C'est vrai que je ne leur ai pas appris à chanter, car je trouvais que cela aurait été trop, pour eux comme pour moi. Je suis un peu loin de ces idéaux indiens et arabes où la mère et le père transmettent tout ce qu'ils savent à leurs enfants. Je crois que Jordi et moi leur avons transmis certaines choses de façon plus naturelle dans la vie quotidienne : ils ont partagé beaucoup de répétitions et de concerts avec nous. Mais ça aurait été trop de vouloir être aussi leurs professeurs.

Si on parle d'un "clan Savall"...

Alia Vox - AV9841

 

Je préfère le mot "famille", parce que "clan", c'est un peu dur peut-être...

Quel regard portez-vous sur le parcours de vos deux enfants qui jouent maintenant avec vous, en concert et au disque ?

C'est un privilège, parce qu'on dialogue en musique à un moment où normalement les enfants partent vivre leur vie et ont un autre contact avec leurs parents. C'est une autre approche que celle de la famille. De même, nous avons une autre famille : celles des musiciens avec qui nous avons partagé des moments musicaux. Faire de la musique avec quelqu'un, c'est vivre avec lui quelque chose de sacré, de très grand... C'est partager beaucoup de soi-même, de ses émotions, d'une autre manière. Avec nos enfants, c'est très beau, car ça va au-delà du lien parental.

 

Votre fille Arianna s'est orientée vers la harpe, mais chante également. N'y a-t-il pas une sorte de miroir qui, à travers elle, vous projette l'image de ce que vous étiez à vos débuts ?

Elle a une philosophie proche de la mienne en ce qui concerne ce qu'elle cherche dans la vie, ce qu'elle désire. Mais elle est très elle-même. Son approche de la musique lui est très personnelle. On reconnaît peut-être au timbre, à sa manière de projeter la voix, à sa vision du chant, ce qu'elle a entendu pendant toute sa vie. Mais je pense que c'est sa voix et sa façon à elle : elle est très poétique, très fine... Moi, je n'étais pas comme ça. Elle a sa recherche selon sa nature, au-delà d'un héritage de couleurs, comme on a parfois la même peau ou les mêmes yeux, ou le même sourire...

Et votre fils ?

Ferran a le désir de chanter très intimiste également. Comme Arianna, il chante avec beaucoup de finesse. Il est autodidacte ; naturellement, il a beaucoup de maîtres, mais il cherche essentiellement en lui-même. Comme Arianna, il compose. Les programmes que nous faisons en famille lui vont très bien, parce qu'il peut accompagner au théorbe ou chanter une musique ancienne. Il pourrait chanter beaucoup de choses, mais il est peut-être le rebelle de la famille : il ne veut pas faire le même chemin. Il a besoin d'en prendre un autre, mais toujours avec beauté. Sa voix est très belle et très sensible, pleine de ressources créatives. Arianna et lui ont chacun leur chemin personnel, même si parfois on partage la même musique. Arianna effectue seule ses propres recherches, tellement elle est inspirée par son père et sa mère. Ferran aussi. Ils ont tous deux des caractères forts et beaux. Ils veulent être et ils sont eux-mêmes.

Il y aura bientôt quarante ans que vous pratiquez la musique avec Jordi Savall. Pendant cette période, il y a eu la formation de l'ensemble Hesperion, votre parcours de chanteuse, le rassemblement de vos complices musicaux, vos enfants, la fondation d'Alia Vox... Vous êtes-vous déjà demandé ce qu'il serait advenu si vous n'aviez pas rencontré Jordi Savall ?

Ce sont naturellement des choses auxquelles on pense, des réflexions qu'on se fait. Il est sûr que je serais restée dans la musique et la voix.. Peut-être aurais-je fait le même répertoire, d'une autre manière et avec plus de difficultés sûrement. Peut-être aurais-je davantage chanté Mozart et la musique contemporaine...

Chez Mozart, y a-t-il un rôle qui vous intéresserait ?

La Comtesse ! Fiordiligi !

Montserrat Figueras, nous avons parlé de la femme, de la mère, de la musique... qu'en est-il de la spiritualité dans votre travail musical ?

La spiritualité, la sagesse et le corps comptaient beaucoup dans la définition humaniste. C'est toujours d'actualité. Pour moi, le corps sans esprit est sans intérêt. Si l'esprit ne mène pas une danse ou un corps, ceux-ci sont pauvres. L'apprentissage de ce qu'on cherche dans la vie, du rythme de la vie, on les retrouve très bien mêlés dans la musique espagnole. Dans tout lamento, danse ou fête à trois temps d'ailleurs, il y a le désir de l'esprit, le corps qui danse et la connaissance d'un style harmonisant le tout. Le naturel et la connaissance voisinent et l'esprit est partout. Il est très important que dans toute musique profane également, on trouve le sacré. J'en suis convaincue. Il s'agit du désir d'aller au-delà de ce qu'on sait. De Dieu, de Yahvé, ou d'Allah...

(Propos recueillis par Noël Godts le 5 septembre 2006 à Bruxelles)

Parcours biographique de Montserrat Figueras :

http://www.alia-vox.com/

 

Montserrat Figueras est l’une des références essentielles et la principale interprète d’un vaste répertoire vocal des époques médiévale, renaissante et baroque. Née à Barcelone dans une famille de mélomanes, elle collabore dès son plus jeune âge, avec Enric Gispert et Ars Musicae.


Elle étudie le chant avec Jordi Albareda et suit des cours d’interprétation dramatique. Depuis 1966, elle étudie les anciennes techniques de chant, des troubadours au baroque, développant ainsi un concept très personnel nourri directement aux sources originelles, historiques et traditionnelles, en marge des influences post-romantiques.

À partir de 1967, une union artistique et humaine s’établit avec Jordi Savall, tout particulièrement fructueuse dans différentes activités pédagogiques, de recherche et de création. De cette collaboration, une empreinte mutuelle et réciproque va naître, particulièrement évidente dans le développement d’un style d’interprétation novateur. En réussissant à combiner une parfaite fidélité aux sources historiques et une extraordinaire capacité créative et expressive, Montserrat Figueras et Jordi Savall ont marqué l’évolution de tout le mouvement de la musique historique.

En 1968, elle termine à Bâle (Suisse) ses études avec Kurt Widmer, Andrea Von Rahm et Thomas Binkley à la Schola Cantorum Basiliensis et à la Musikakademie. Dès les années soixante-dix, Montserrat Figueras apparait comme l’une des plus grandes, car dans cette génération de musiciens, il était évident que la musique vocale d’avant 1800 avait besoin d’une nouvelle approche technique et stylistique dans son interprétation, où la beauté et l’émotion de la voix – expression humaine par excellence – récupèrent l’équilibre nécessaire entre le chant et la déclamation, donnant la priorité à la projection poétique et spirituelle du texte.

Entre 1974 et 1989, Montserrat Figueras participe à la fondation des ensembles Hespèrion XX, La Capella Reial de Catalunya et Le Concert des Nations.Elle aborde, avec eux et en tant que soliste, la récupération d’un patrimoine exceptionnel et éclectique.Grâce à une merveilleuse interprétation, Jordi Savall et Montserrat Figueras mettent à l’ordre du jour des œuvres aussi injustement oubliées que le très ancien Chant de la Sybille, aux plus récentes Lux Feminae, Ninna Nanna, Misteri d’Elx et Isabel I, sans oublier les légendaires Trobayritz, Llibre Vermell de Montserrat, Romances Sefardíes, Cancioneros del Siglo de Oro, Tonos Humanos del Barroco Hispánico, ainsi que des monographies dédiées à Milán, Mudarra, Narváez, Guerrero, Victoria, Marín, Merula, Monteverdi, Frescobaldi, Caccini, Charpentier, Mozart (Requiem), Sor et également les Opéras de Monteverdi (L’Orfeo) et Martín y Soler (Il Burbero di Buon Cuore et Una cosa rara).

Montserrat Figueras se produit régulièrement dans les principaux festivals d’Europe, d’Amérique ou d’Orient. Parmi les plus de 60 CDs que Montserrat Figueras a enregistrés, nombreux sont ceux qui ont reçu de prestigieuses distinctions, comme le Grand Prix de l’Académie du Disque Français, Edison Klasik, Grand Prix de la Nouvelle Académie du Disque et Grand Prix de l’Académie Charles Cross ; elle a été nominée aux Grammy Awards (2001 et 2002) et elle a reçu en 2003 le titre d’«Officier de l’ordre des Arts et Lettres » de l’état français".

Texte d'Antoine Ballard

 

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