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Nelson Freire, pianiste
la jeunesse éternelle d'un amoureux |
A 62 ans, Nelson Freire arbore le même enthousiasme qu'à ses débuts, la même ardeur à découvrir le répertoire qu'il n'aurait encore approché que trop peu. Son maître mot : "aimer" ! Il ne se lance dans aucune dissertation musicologique, délaisse les argumentations compliquées et se déploie avec bonheur dans le plaisir et la rigueur musicales du jeu. Toujours souriant, il devise volontiers et avec décontraction, de son parcours incroyablement riche et volontairement ouvert. Nous l'avons rencontré à la veille de son concert bruxellois avec Riccardo Chailly et le Gewandhausorchester.
Romantique parmi les romantiques, vous voici arrivé à Brahms. Qu'est-ce qui vous a conduit jusqu'à lui ?
Brahms est arrivé chez moi très tôt ! Dès mes quatorze ans, c'était mon compositeur préféré. Je voulais jouer toute son œuvre ! A cet âge-là, j'ai d'ailleurs joué en concert la Troisième sonate et j'ai commencé à travailler le Deuxième concerto. En même temps, j'étais si séduit que j'ai étudié le Premier, pour moi tout seul. Je me sens très proche de Brahms, comme s'il appartenait à ma famille. Il fait partie de mon univers.
Avez-vous une préférence entre ses deux concertos ?
C'est le jour et la nuit. Je les adore tous les deux : ils sont monumentaux et très différents. Le début du Premier, ces tutti, ce sont des coups de tonnerre incroyables ! Et le Deuxième, il le commence avec un instrument et quatre notes. C'est grandiose ! Brahms est hors série : sa façon de distribuer les thèmes est fascinante.
On peut parler de préparation mentale pour aborder les concertos de Brahms. Y a-t-il aussi une préparation physique ?
Il faut être en bonne forme. Je le comprends très bien maintenant. Une fois, un grand pianiste anglais, Clifford Curzon, m'avait dit de ne pas jouer à New York le Premier de Brahms, parce que là, il fallait le faire quatre jours de suite. "Or, disait-il, si je le joue aujourd'hui, je ne peux pas le jouer demain. C'est trop épuisant." C'est vrai émotionnellement aussi.
On compare souvent le Premier concerto de Brahms à une symphonie concertante avec piano. Qu'en pensez-vous ?
Je comprends mais... je ne suis pas d'accord, car c'est connoté péjoratif, non ? L'orchestre y est d'une importance vitale mais... c'est vrai pour tout concerto, je trouve. Chez Chopin, par exemple. Dans un cas comme dans l'autre, la partie pour piano est très difficile et exigeante. On pourrait comparer ce concerto à une œuvre de chambre monumentale : il y a des solos d'instruments à vent, des cordes, etc.
Vous faites une analogie avec Chopin mais... ne dit-on pas souvent, au contraire, qu'il s'est "contenté" d'orchestrer ses concertos ?
J'adore Chopin, surtout son Deuxième concerto. Etre interprète permet d'aimer des choses si différentes avec la même intensité !
Comptez-vous enregistrer les concertos de Chopin ?
Oui, mais d'abord je vais enregistrer quelqu'un que je n'ai jamais enregistré : Beethoven ! Très prochainement, quelques sonates. Si les circonstances le permettent, j'aimerais faire beaucoup encore !
Vous n'êtes pas uniquement romantique alors ?
Les romantiques aiment beaucoup de choses !
Revenons à Brahms ! Vous êtes en pleine tournée européenne. Comment s'est passée votre rencontre avec Riccardo Chailly ?
Je suis très heureux de le connaître. La dernière fois que j'ai eu un rapport très spécial avec un chef, c'était avec Rudolf Kempe, avec qui j'ai fait mon premier disque. J'étais très jeune. Après lui, Riccardo Chailly est le premier chef avec qui je ressens cette complicité sur la scène. Il est tellement inspirant et inspiré !
Qu'attendez-vous d'un chef ?
En général, je n'attends rien de personne, car si on a cette attitude d'attente, on peut être déçu et arrogant. Cependant...oui... j'attends ce qui va se passer, ouvert.
Car une carrière de musicien, c'est aussi croiser des personnalités qui partent ensuite dans leur propre direction...
Pas seulement avec les chefs, mais aussi avec mes amis, mon foyer, mes chiens... Il y a toujours des séparations et toujours des retrouvailles...
Comment avez-vous abordé ces deux concertos de Brahms avec Riccardo Chailly, lors de votre préparation commune ?
Avec lui, c'est génial, car avant les répétitions, il voulait toujours me voir seul. Il exprime exactement ce que je ressens. Du Premier, à propos des tutti, il a parlé de pulsations, un terme que j'aime beaucoup. Et de petits détails très importants. Avec lui et l'orchestre, on peut faire des pianissimos ! C'est très rare !
Qu'avez-vous fait d'autre avec lui ?
J'ai l'impression que nous sommes de vieux amis et pourtant, on se connaît depuis peu, en 2000. On a fait le Deuxième de Rachmaninov, le Deuxième de Chopin, le Deuxième de Brahms et maintenant... le Premier !
Vous n'avez pas enregistré le Rachmaninov ?
Non, on a fait une tournée un peu partout avec l'Orchestre Giuseppe Verdi de Milan, et on a fait le Deuxième de Brahms avec le Concertgebouw. Et le Premier, on l'a joué pour la première fois il y a un mois, pour l'enregistrement et le concert, à Leipzig.
Pensez-vous à un équilibre entre le lyrisme et l'exigence technique chez Brahms ?
J'ai posé la question à Chailly. C'est un mélange de liberté et de rigueur. Il faut faire le dosage en musique, pas seulement pour Brahms, mais pour tout ! La fantaisie sans la rigueur ne marche pas.
Nous sommes en 2006 et inévitablement, le nom de Mozart apparaît ! Quelles sont vos affinités avec son univers ?
J'adore Mozart. Je le trouve très romantique ! J'ai envie de l'enregistrer. Je joue surtout depuis toujours le Concerto Jeune Homme, et le Ré Mineur (20e K. 466). Mais vous savez, j'aime aussi beaucoup Bach ! Je le joue pour moi, comme Scarlatti aussi et Couperin. J'aime la musique !
Toujours sur piano moderne ?
Oui.
Vous n'avez jamais été tenté par le clavecin ou le pianoforte ?
Pas tellement, non... Je pense que si un piano moderne est bon, on peut s'arranger.
On mentionne souvent dans votre biographie que vous avez remporté le concours de Rio, dans lequel se trouvaient Marguerite Long, Lili Kraus et Guiomar Novaes ?
"Remporté", ça veut dire "gagné" ? Parce que ce n'est pas juste. J'ai été finaliste parmi 12. Et j'étais le plus jeune : j'avais 12 ans. J'ai joué le concerto L'Empereur, de Beethoven.
C'était le choix de vos professeurs ?
Non, c'était délibéré. Après avoir joué le Jeune Homme à 11 ans, j'ai choisi entre le Quatrième et le Cinquième de Beethoven. Car là, il s'agit du vrai Beethoven. Mon professeur me conseillait le Quatrième, mais à l'époque, j'étais plus ébloui par le Cinquième.
Avez-vous des souvenirs particuliers des grands pianistes qui étaient présents lors de ce concours ?
Surtout de Guiomar Novaes ! Je l'adore, c'est mon idole depuis mon enfance. C'était un événement très important pour moi, en plein début d'adolescence. J'ai découvert du répertoire, des collègues d'autres nationalités, une atmosphère magnifique !
Vous reste-t-il un peu de temps pour la musique de chambre ? Car vous avez un duo épisodique avec Martha Argerich... Duo ou duel ?
Un duel ? ! Non ! Chat et chien ! Selon elle. Tout le monde dit qu'elle est une chatte, mais au fond, elle a l'âme d'un chien, et moi c'est le contraire : en surface un chien, au fond un chat. (Rires) On est de très proches amis depuis une éternité. On se connaît depuis les années 50 et notre véritable amitié est née dans les années 60. On a toute une histoire ensemble. On jouait toujours à quatre mains quand un impresario en Hollande a eu l'idée de faire un concert. On s'est amusé et on s'amuse toujours sur scène. Il y a deux ans, on a été pour la première fois au Brésil. C'était un succès incroyable ! Le public a jeté des roses sur la scène !
Avez-vous des projets de disque en duo ?
Pour le moment, non, mais... pourquoi pas ? Ca peut venir ! Nous deux, on n'aime pas beaucoup les projets !
Si j'élargis cette notion de musique de chambre au trio, avez-vous le temps de vous y consacrer ?
Pour l'instant, non. Mais je pense qu'un jour viendra où j'aurai plus de temps parce que c'est une musique merveilleuse...
Vous arrive-t-il de faire des master classes ?
Je ne suis pas doué pour cela. Je suis doué pour le tête à tête mais pas pour parler devant un public.
Et l'enseignement ?
Oui, en tête à tête. Mais je n'ai pas le temps ni l'énergie. Et puis, j'adore aller au Brésil : c'est chez moi ; c'est là où je recharge mes batteries. En devenant plus vieux, on a moins de temps : on est toujours pressé, on a beaucoup de choses à faire. On n'a même pas le temps de respirer parfois.
Quels sont les compositeurs brésiliens qui vous tiennent à coeur, hormis Villa-Lobos, bien sûr ?
Il y en a plusieurs : Camargo Guarnieri, Claudio Santoro, Lorenzo Fernandez, Ernesto Nazareth et bien d’autres encore !
Pensez-vous avoir une mission de reconnaissance envers ces compositeurs ?
Je ne joue pas par reconnaissance : je joue parce que j'aime ! C'est une musique que j'aime et j'aimerais en faire un disque pour la faire connaître aux gens.
Vladimir Ashkenazy vient d'enregistrer Le Clavier bien tempéré de Bach... Serait-ce une aventure qui pourrait vous tenter ?
Qui sait, un jour ? Barenboim vient de le jouer aussi. Il y a d'autres choses que je n'ai jamais faites non plus, comme une sonate de Schubert... Et je pense que c'est peut-être le moment...
Avez-vous un vieux rêve que vous aimeriez réaliser ?
Les rêves changent aussi, n'est-ce pas ? Et s'ils deviennent réalité, ce ne sont plus des rêves.... Pour l'instant, je ne sais pas... Je n'ai pas de rêves professionnels. Vraiment...
Et hors profession ?
Là oui ! Je rêve tout le temps ! (Rires)
Donc vous avez encore du temps !
Pour ça, oui ! Je fabrique le temps, pour les rêves !
Avez-vous joué les quatre concertos de Rachmaninov ?
Le 2, le 3, le 4 et la Rhapsodie. J'adore le Premier... Ah ! Ca... c'est un des rêves que je n'ai pas encore réalisés : le Premier de Rachmaninov ! J'adore Rachmaninov : sa musique, le personnage et le pianiste qui est unique.
Quelle est l'importance de Schumann dans votre parcours ?
Enorme ! Pourquoi ? Je ne sais pas... C'est dans les veines ! C'est une émotion.
En un mot, la musique pourquoi ?
Je ne sais pas. Ca a commencé très tôt. Peut-être les circonstances y ont-elles contribué... J'étais un enfant très malade, hypersensible... J'avais besoin d'un refuge. Ma soeur jouait du piano. Je l'aimais énormément et... ça a commencé comme ça.
N'est-ce pas un peu dangereux d'être un enfant prodige ?
Oui, mais... à l'époque, je ne le savais pas. Et, le danger, ce n'est pas d'être un prodige, ce sont ceux qui s'occupent de l'enfant prodige. Dieu merci, j'ai eu la chance d'avoir un entourage très sain : mes parents, mes professeurs... J'ai donc échappé à ce problème. Mais c'est rare.
Ecoutez-vous vos collègues ?
Dès que je peux, oui ! J'aime beaucoup !
Suivez-vous certains pianistes de la jeune génération ?
Oui. Mais je n'ai pas le temps d'aller dans les concours comme membre du jury... Ces derniers temps, j'ai été très pris. Mais je suis toujours ouvert et curieux d'entendre de nouveaux pianistes.
Croyez-vous que vous dirigerez un orchestre derrière votre piano, comme Ashkenazy ou Barenboim ?
Non. Ca ne m'a jamais tenté. Mais je n'aime pas le Carnaval, je n'aime pas beaucoup le football et pour un bon Brésilien, ce n’est pas courant... Non, je n'ai pas envie de diriger en jouant. J'aime l'entente avec le chef. C'est une personne de plus avec qui faire de la musique, communiquer, avoir un contact et une complicité... même si ça peut aller mal. Non... faire tout soi-même, c'est un peu ennuyeux.
(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 8 mars 2006)
Petit trajet biographique :
Né au Brésil en 1944, Nelson Freire commence le piano à 3 ans et surprend tout le monde en rejouant par coeur les morceaux que sa soeur aînée vient de jouer. Au Brésil ses professeurs sont Nise Obino et Lucia Branco qui ont travaillé avec un élève de Liszt. A 5and, pour son premier récital public il donne la Sonate en la majeur K.331 de Mozart.
En 1957, âgé de 12 ans, il est lauréat du Concours International de Rio de Janeiro (jury : Marguerite Long, Guiomar Novaes, Lili Kraus) avec le concerto N°5 de Beethoven ? Dès lors, il part pour Vienne parfaire ses études avec Bruno Seidlhofer, professeur de Friedrich Gulda. En 1964, Nelson Freire reçoit à Lisbonne le Premier Grand Prix du Concours International " Vianna da Motta " et à Londres les Médailles d'Or " Dinu Lipatti " et " Harriet Cohen ".
Sa carrière internationale commence en 1959 et l'emmène de récitals en concerts dans toutes les grandes villes d'Europe, des Etats Unis, d'Amérique Centrale et du sud, du Japon et d'Israël.
Nelson Freire s'est produit avec les plus grands chefs tels que Pierre Boulez, Eugène Jochum, Lorin Maazel, Charles Dutoit, Kurt Mazur, André Prévin, David Zinman, Vaclav Neumann, Valery Gergiev, Rudolph Kempe (avec lequel il a fait plusieurs tournées aux USA et en Allemagne avec le Royal Philharmonic Orchestra), Kurt Mazur Gennady Rozhdestvensky, John Nelson et Seiji Ozawa.
Nelson Freire est l'invité de prestigieuses formations, Philharmonique de Berlin, Philharmonique de Munich, Bayerische Rundfunk, Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam, Rotterdam Philharmonique, Orchestre de la Tonhalle de Zurich, Symphonique de Vienne, Philharmonique Tchèque, Orchestre de la Suisse romande, London Symphony, Royal Philharmonique, Israël Philharmonic, Orchestre de Paris, Orchestre National de France, Philharmonique de Radio France, Orchestre de Monte Carlo, ainsi que les orchestres de Baltimore, Boston, Chicago, Cleveland, Los Angeles, Montréal, New York, Philadelphia… Le 17 octobre 1999 pour le 150 è Anniversaire de la mort de Chopin il obtient à Varsovie un véritable triomphe dans le concerto N°2.
D'autre part, il joue régulièrement en duo avec Martha Argerich avec laquelle il a gravé plusieurs enregistrements.
Nelson Freire a enregistré pour Sony/CBS, Teldec, Philips, DGG et récemment pour Berlin Classics les concertos de Liszt avec le Philharmonique de Dresde et Michel Plasson. Ses 24 Préludes de Chopin ont reçu le " Prix Edison ". Actuellement, il enregistre en exclusivité pour le label Decca
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