Paul van Nevel

Vers l'avenir

A sortir fin octobre 2006 chez Harmonia Mundi HMC 901954  "A 40 VOIX" (Nouveautés Ramifications)

© Luc Van Eeckhout

© Luc Van Eeckhout

Lire également notre interview précédente (septembre 2003)

L'Ensemble Huelgas fête ses trente-cinq ans d'existence et, plutôt que de prendre des rides, aiguillé par la recherche passionnée de Paul Van Nevel, il remet sans cesse en question les acquis de l'interprétation vocale de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, bousculant les idées reçues, plongeant dans les manuscrits d'époque, exigeant plutôt que la sacro-sainte et trompeuse authenticité, la justesse et la précision. Sur le sujet, Paul van Nevel est intarissable, à l'affût de techniques d'interprétation nouvelles, tirées des traces et des témoignages que nous a laissés le passé... "Originalité, personnalité, profondeur dans l'esthétique" : trois maîtres mots qui, pour lui, doivent autant se retrouver chez les compositeurs d'autrefois que chez nos contemporains. Trois repères essentiels pour approcher la qualité d'une musique. Trois garants contre toute forme d'académisme. Trois lois intemporelles qui font du musicien un artiste et l'affranchissent des modes du temps qui passent.

2006, c'est l'année Mozart, Shostakovich et... celle des trente-cinq ans de l'Ensemble Huelgas. Quel regard portez-vous sur le travail que vous avez accompli ?

J'ai surtout le regard tourné vers l'avenir. Ces trente-cinq ans sont passés très vite. On a eu la chance, sans le savoir, de traverser beaucoup d'étapes de la musique ancienne en Europe. On a commencé en 1971, quand tout devait encore être trouvé, les partitions, etc. C'était une aventure. On était heureux de tomber sur des partitions d'Ockeghem ou autres... Il faut savoir que la musique ancienne en Europe a commencé par l'orgue, et pas par la voix. Pour les quelques ensembles qui existaient, la musique ancienne était quelque chose d'exotique, utilisant surtout des instruments ou des copies d'instruments d'époque. Ensuite, après que je suis revenu de la Schola Cantorum à Bâle, c'était la quête des manuscrits d'époque pour trouver un vrai répertoire jusque là peu fouillé, ni de loin exécuté. Alors, on s'est posé la question, non pas de l'authenticité (qui, comme vous le savez, n'est pas possible) mais d'une approche de la vérité d'exécution de l'époque. Nous avons alors essentiellement évolué vers la musique a cappella, parce que la voix est le premier et le dernier instrument de la fin du Moyen Âge et surtout de la Renaissance. Ensuite, nous avons essayé de montrer que la musique de la Renaissance était surtout vocale. Et souvent, par manque de voix de qualité, dans chaque ensemble, on utilisait des instruments. Maintenant, nous n'utilisons un instrument que quand cela s'avère vraiment nécessaire, pour montrer une couleur du répertoire incontournable. Mais utiliser des instruments par excuse, c'est fini. Soixante-quinze pour cent du répertoire de la Renaissance sont a cappella, et le reste est instrumental. Toute la cour de Charles Quint, mis à part l'orgue, n'a guère utilisé d'instruments... Mais, en Bavière, à Munich, avec Lassus, c'est une autre histoire...

Peut-on faire un parallèle entre le mouvement des baroqueux et celui que vous avez initié en pionnier de l'interprétation de la musique de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance ?

Pour la musique, la période baroque était surtout une recherche des instruments, de leurs couleurs et, pensons à la Petite Bande (comme à ce que Jos van Immerseel fait maintenant pour la musique du XIXe siècle), de la façon dont on les jouait. Notre recherche était autre : nous questionnions les problématiques des œuvres a cappella de l'époque. Qu'est-ce qu'un contre-ténor quand il n'est pas baroqueux ? Il utilise les deux couleurs et les deux registres de la voix. Qu'est-ce qu'un soprano ? Il n'y a pas de répertoire dans la Renaissance où on ait vraiment besoin de soprano très haut comme dans le baroque. Qu'est-ce qu'une basse ? Car pour celles de l'époque, on n'en a plus tellement maintenant (je suis heureux d'en avoir trois !), un do, un ré ou un si bémol très graves ne sont pas un problème. J'ai donc dû trouver quelles étaient les fonctions des voix, comment elles chantaient... Il fallait transformer la voix et surtout la prononciation (l'équivalent de ce qu'est l'archet pour les cordes) picarde, latine, latine humaniste ou française. Au moment où j'ai commencé, ce questionnement n'existait pas le moins du monde ! On prononçait tout à la moderne. L'évolution c'est que la prononciation, donc la couleur, donc l'articulation ont beaucoup d'influence sur une polyphonie très transparente. C'est donc une recherche qui n'est probablement pas encore finie et pourrait être très intéressante encore dans le futur.

Avec l'Ensemble Huelgas et trente-cinq ans de pratique, existe-t-il des étapes marquées par différentes œuvres et différents compositeurs, ou des manuscrits qui évoquaient ce que vous n'aviez pas encore perçu ?

On découvre des choses à chaque manuscrit. Pour les nouvelles œuvres qu'on chante, on transcrit pour que chaque voix n'ait que ses propres parties et pas la partition entière. C'est une des dernières évolutions. On a commencé cela il y a deux ans pour des œuvres compliquées et actuellement on transforme de cette manière toute notre bibliothèque, qui est énorme !

Chaque musicien n'a donc plus la partition globale, mais ne possède que sa partie propre ?

Exactement.

Quels sont les avantages et les inconvénients ?

Il n'y a pas d'inconvénient. Même si ça prend plus de temps. Le grand avantage est que chaque chanteur n'a plus pour contrôle que ses oreilles. Pour l'intonation, il y a donc beaucoup moins de problème : on contrôle avec l'oreille et plus les yeux. L'oeil sur une partition exclut souvent l'oreille : "j'ai la tierce de l'accord, je dois faire ça, l'autre ceci". C'est une façon de travailler visuelle. Tandis que je suis convaincu que les chanteurs à l'époque ne connaissaient pas du tout la partition. Jusqu'à la fin du XVe siècle, même le compositeur n'avait jamais vu de partition ! Le contrôle auditif et le contrôle par l'audition est donc un grand avantage. On le sent : c'est plus juste qu'avant.

Qu'est-ce qui vous y a amené ?

L'évolution... Connaissant beaucoup sur l'interprétation, sur la mise en place du texte, on s'est demandé : comment chantaient-ils vraiment en pratique à l'époque ? J'ai essayé cela pour la première fois quand je donnais encore des cours au centre de musique ancienne de Genève. On faisait des exercices. Je prenais un madrigal ou un motet. Je donnais une partition moderne à un groupe d'élèves et la même, mais chacun ne recevant que sa voix et les annotations originales, à un autre groupe. Naturellement, au bout d'une heure, le premier groupe était toujours prêt et le deuxième prenait bien plus de temps, mais finalement ce qu'il faisait était beaucoup plus juste quant à l'intonation, au rythme exacts. C'est la dernière évolution même si les orchestres baroques et modernes, eux, l'ont toujours fait !

 

D'autres chefs vous ont-ils suivi dans cette pratique ?

Je ne sais pas. Vous comprenez bien : pour moi, ce n'est pas une condition sine qua non car, quand nous faisons des Gombert, nous ne possédons encore que des partitions modernes. Il faut du temps pour tout retranscrire. Je trouve qu'il est très bien de retrouver les attitudes que les chanteurs avaient à l'époque, même avec des problèmes et si ça prend plus de temps. Le résultat est clair ; le travail mérite donc d'être fait !

Lorsqu'on demande à un violoncelliste quel est le compositeur auquel il revient toujours un jour ou l'autre, il nomme souvent Bach. Quel est celui qui revient le plus chez vous ? Et pourquoi ?

Cyprien De Rore, sûrement. Plus que Roland de Lassus. Naturellement, on ne parle pas ici de qui est le plus grand ou le plus important. Lassus est un peu plus évident pour nous. Tandis que De Rore a vraiment changé notre vie : sans lui, l'évolution aurait été différente. Sa façon virtuose, mais surtout très profonde, de combiner des voix, jusqu'à 6, 7 ou 8. Et puis celle selon laquelle il a essayé de mettre l'émotion du texte dans la musique... c'est extraordinaire et exclusif. Tout comme son imagination et sa maîtrise du contrepoint. Après trente-cins ans, je me suis rendu compte qu'il fallait vraiment avoir des musiciens exceptionnels pour l'interpréter comme il se doit. Nous avons donc commencé avec de Rore il y a sept ans seulement.

Vous avez débuté avec du contemporain, et vous y revenez avec un cd à la rentrée. Quel est le lien entre les répertoires du Moyen Âge et de la Renaissance et celui du contemporain ?

Il est très simple : je n'aime pas la musique académique. Où les règles et les leçons du contrepoint maîtrisent le style et couvrent trop l'imagination du compositeur. Dans le contemporain (et je ne parle pas des compositeurs du XXIe siècle de troisième ordre, qui ne savent même pas ce qu'est le contrepoint), je pense à György Ligeti et Sofia Gubaïdulina, comme dans la Renaissance, les bons compositeurs ont toujours trahi une certaine forme d'académisme ou le goût même du maître pour lequel ils devaient écrire. Quand je vois ce que Gombert a fait en évitant l'équilibre presque pâle que Charles Quint préférait, c'est un grand compositeur ! C'est pour cela que le baroque (et je ne parle pas de Bach, qui n'est pas baroque, mais universel) et ses compositeurs locaux ne m'ont jamais beaucoup attiré, car on entend à l'avance ce qu'ils ont dû écrire pour avoir du succès. Je ne peux pas m'imaginer que c'était le cas avec Roland de Lassus, Guillaume Dufay ou Cyprien de Rore. Les quelques œuvres que nous interprétons des contemporains doivent remplir les mêmes nécessités : très originales, personnelles et profondes dans l'esthétique. Ce qui limite beaucoup notre choix.

Que vous reste-t-il alors ?

Nous ne sommes pas un ensemble de musique contemporaine vocale et ne prétendons pas la défendre. Quand nous le faisons de temps en temps, c'est pour ouvrir une fenêtre. Nous avons besoin de faire quelque chose d'autre, à côté, qui a d'autres exigences et suscite de nouvelles aventures vocales afin de rester très frais avec notre propre matériel. C'est le même problème pour un sportif : s'il fait des exercices à 2000 mètres de hauteur, il crée des équilibres qui ne sont pas nécessaires en bas. Pour notre trente-cinquième anniversaire, j'ai demandé à William Ceuleers (qui chante avec nous mais qui est également compositeur et organiste) d'écrire une œuvre à trente-cinq voix. C'est son opus numéro 600 et quelques. Il a toujours écrit dans le style de la Renaissance, pas comme un réactionnaire mais parce qu'il y trouve sa propre expression. Cela n'a donc rien à voir avec un esprit, une couleur ou une esthétique du XXIe siècle... On en fait quelques-unes, très modernes, mais cela reste très ponctuel, à côté du destin de notre ensemble.

Que se passe-t-il après ces trente-cinq ans ?

Nous avons de nombreux projets, comme celui de faire un répertoire plus élaboré en découvrant plus profondément les compositeurs dont nous avons déjà interprété des œuvres importantes. D'autre part, il existe des manuscrits qui ne sont qu'en partie fouillés (comme le plus grand et le plus complexe du quinzième siècle, le fameux Q15 à Bologne et qui n'est connu que pour une poignée de compositeurs qui s'y trouvent ! Or, on y dénombre plus de 300 oeuvres...), et des compositeurs qui n'ont pas encore recueilli toute notre attention, comme Antoine Busnois qui demande beaucoup encore quant aux tessitures et aux intonations, jusqu'ici chantées trop haut, semble-t-il. Ou d'autres comme Michelangelo Rossi, du XVIIe siècle, connu pour ses œuvres instrumentales et ses opéras ; or on a découvert deux livres de ses madrigaux, extrêmement intéressants... Dans ma bibliothèque, il y a des tas de choses... J'aurais encore besoin de cinquante ou soixante ans...

Dans le manuscrit Q15, avez-vous une idée du nombre de compositeurs qui s'y trouvent ?

Un peu moins de la moitié sont anonymes. Les autres sont théoriquement (et musicologiquement) connus, comme Estienne Grossin, etc. qu'on n'a jamais joués ni défendus... et qui sont pourtant de haut niveau. Leur musique est très aventureuse : elle lutte déjà avec une disposition des voix qui va évoluer... C'est parfois un peu choquant mais passionnant, d'autant que ce manuscrit couvre une cinquantaine d'années.

N'êtes-vous pas, dans l'Ensemble Huelgas, un des derniers représentants de votre groupe d'origine ?

Depuis les débuts, il ne reste personne ! Les voix changent à partir de vingt-cinq ans.  L'un des chanteurs qui n'était pas là dès le début mais qui a chanté très longtemps avec moi vient seulement d'arrêter il y a quelques mois. C'est Marius van Altena. Il était mon ténor, puis il est devenu baryton... Il a mis toute sa vie dans la musique, a parcouru tous les répertoires, donc je comprends qu'il ait dit : "Paul, maintenant, je vais dessiner et profiter de la vie". Il est resté une vingtaine d'années avec nous.

Le terme "authenticité", j'ai comme l'impression qu'il pourrait vous faire sourire...

Oui... ou pleurer ! Mais je vois quand même une évolution très saine dans les nouveaux groupes de musique ancienne, comme chez Roberto Festa avec l'Ensemble Daedalus et bien d'autres encore... En premier ordre vient l'idée : "essayons d'être honnêtes avec le répertoire". Ce qui n'a rien à voir avec  l'authenticité. A l'époque, on s'est trompé beaucoup en pensant que l'authenticité couvrait tout. La seule authenticité, c'est celle qui existe entre soi-même et la partition. Prétendre aux pauvres auditeurs qu'ils vont écouter la musique comme au XVIe siècle, c'est quand même un cauchemar qui heureusement se dissipe ! On doit utiliser autant que possible les données qu'on possède sur la musique... ce qu'on sait de la façon dont les chanteurs s'exprimaient au XVIe siècle. Or, "fort" ou "vite", c'est une notion qui change tous les cinquante ans ! On doit donc être à la hauteur de beaucoup de choses, puis prendre la partition, et une fois toutes ces idées digérées, faire la musique.

Vous êtes à Saintes une fois de plus cet été. Depuis combien de temps y allez-vous ?

Oh la la ! La première fois, c'était en 1978 ou 1979. On a arrêté cinq ans. Et depuis une quinzaine d'années, on s'y retrouve tous les ans.

Parmi les Belges qui s'y rendent, il y a vous, Marcel Ponseele, Jos van Immerseel, Philippe Herreweghe... N'y formez-vous pas une école franco-belge ?

Le nouveau directeur artistique, et c'est une bonne évolution, utilise quand même les possibilités françaises baroques et celles du XIXe. Mais vous savez, si on veut créer un festival où le fil rouge, ce sont des gens qui travaillent sérieusement avec un certain répertoire, en posant toujours des questions sans jamais être sûr de quelque chose, la quantité des groupes est alors limitée ! C'est simple. Et puis, il faut des gens qui n'ont pas peur de l'aventure ! Stephan Maciejewski prend le risque d'inviter des solistes, des instrumentistes qui luttent pour montrer qu'ils ont des idées. Cependant, si je devais débuter aujourd'hui avec un ensemble, je pense que je ne le ferais plus, parce que le droit d'exister pour un ensemble implique d'avoir une valeur de plus que celles qui existent déjà. C'est un problème. Malheureusement, les Italiens, pour leur valeur ajoutée, souvent débordent les limites du répertoire : plus vite, plus fort, plus virtuose, plus grand, plus petit... mais ce n'est pas ça ! On trouve une valeur supplémentaire en travaillant sérieusement le répertoire, en se posant des questions et en cherchant des solutions. La différence entre un musicien qui veut faire écouter une œuvre à un public et un musicologue, c'est que le musicien doit à tous les problèmes proposer une solution. Le musicologue, lui, doit trouver les problèmes.

 

Propos recueillis par Noël Godts à Leuven, le 10 juillet 2006

 

Petit trajet biographique :

Direction poétique, directions poétiques 

Si Paul Van Nevel avait pu décider de son propre destin, il aurait certainement choisi le métier d’écrivain. Il m’a raconté plus d’une fois que, en tant que musicien, il se consacre davantage à l’écriture qu’à la direction. De sa passion d’adolescent pour les vers de Jan Jacob Slauerhoff subsiste aujourd’hui non seulement son amour pour Lisbonne, mais aussi sa jalousie de tous les poètes.  

Paul Van Nevel exerce avec la polyphonie un genre qui, tout comme la poésie, suscite non pas l’hystérie collective, mais l’intimité, ce qui implique qu’il opte pour la lenteur dans tous ses gestes. Jusqu’au niveau culinaire, il est très conscient de la différence entre slow- et fast-food. Et, cigarier dévoué, il n’est évidemment pas un homme de cigarettes, mais de cigares, non pas de ces quelques bouffées fugaces, mais d’un souffle long. 

Paul Van Nevel (°1946) est le dernier-né d’une grande famille issue du Limbourg belge dont plusieurs membres étaient ou sont encore grands amateurs de musique. Les conséquences sont bien connues. Il suit d’abord une formation au conservatoire de Maastricht et se perfectionne ensuite, alors qu’il enseigne à la Schola Cantorum de Bâle, dans la notation. Non exempt du sens de la rébellion, il échange la prédilection paternelle pour l’agitation de Wagner contre l’intimité des Franco-Flamands tels Nicolas Gombert, Antoine Brumel et Cipriano de Rore. Et pour la musique plus récente, Béla Bartók devient son Dieu et non pas Gustav Mahler, pour ne citer qu’un exemple, « car Mahler – je n’aime pas toujours le lui entendre dire – Mahler a un côté trop Sachertorte. » 

Il s’est avéré que la naissance de Paul Van Nevel marque non seulement l’arrivée d’un chef éminent, mais aussi la venue au monde d’un homme qui tente de diriger la vie entière par son épicurisme contagieux. Un musicien n’a évidemment rien d’un agent de la circulation, mais qu’il me soit arrivé de le voir s’arrêter avec son incorrigible naturel en plein milieu d’un boulevard de Lisbonne, pour s’assurer que je puisse traverser en toute sécurité avec ma bien-aimée, n’est pas uniquement drôle. C’est surtout emblématique de son caractère généreux et charismatique. L’art et la vie, il essaie de les entrelacer, quoiqu’on ait assez souvent l’impression qu’il investit toute sa maîtrise dans la musique, et qu’il ne lui importe guère s’il n’en reste que peu pour la vie. Dans la musique par contre, il n’est quasiment personne qui incorpore à sa façon la grandeur du geste et la subtilité des moindres nuances.  

Il dirige comme si, à l’aube des temps, quelque chose avait – par malchance – terriblement mal tourné, comme si il devait à présent apporter les retouches nécessaires. Là aussi, il semble proche des poètes, car tout aussi conservateur qu’eux, il refuse d’accepter qu’une chose soit pour ainsi dire passée avant qu’elle n’ait eu lieu. C’est sûrement pour cette raison qu’il leur attribue si souvent des émotions qui sont pour lui essentiellement musicales. C’est pour cette raison également qu’il associe systématiquement les poètes à la mélancolie, l’émotion la plus musicale qui soit. La traduction de la notion portugaise de saudade par le mot « mélancolie » n’est inévitablement qu’un pis-aller. Mais l’amour que Paul Van Nevel porte précisément au fado, la mise en musique de cette saudade, est notoire. La musique qu’il dirige est par ailleurs, elle aussi, nourrie d’une saudade insaisissable dans les mots. Ou, paraphrasant Novalis, c’est une tristesse digne de fierté, une tristesse qui nous rappelle nos origines spirituelles.  

Paul Van Nevel est un homme de la nuit, moi du jour. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir au moment du petit-déjeuner un coup de fil au cours duquel il me confie qu’il doit aller se coucher. Quelque différente que soit notre attitude envers le jour et la nuit, nous partageons la même manie de la collection de moments. Bien que son crépuscule soit mon aurore, nos soleils caressent les mêmes horizons. Et entre temps, Paul est un homme du début, et moi de la fin. Ou est-ce l’inverse ? Sans doute aimons-nous avec la même intensité le début et la fin, les moments qui sont vraiment importants.  

Le lieu et le temps, voilà, si l’on veut définir son identité, les deux choses qui importent vraiment. Et ensuite, pour un artiste du moins, l’obsession de la collection qui les accompagne. Et aussi la manière dont la poésie rassemble, et la manière dont la musique rassemble. La vie est faite de morcellement, et un vers, un fado ou une église gothique tentent de restaurer l’ordre de ce qui est menacé d’éparpillement. L’artiste et la mort entrent en concurrence. L’art, la musique et sans doute chaque forme de créativité doivent offrir une forme sérénité en ordonnant le désordre. Un des charmes de Van Nevel est qu’il laisse l’absence s’infiltrer dans sa vie, pour la sublimer ensuite en un atout. Cet atout est sa musique, invariablement le produit d’un lieu précis et d’un temps précis. 

Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de choses qui animent davantage les gens que leur désir de trouver pour toute chose une place et un moment définitifs. Le définitif n’étant évidemment qu’une illusion. Paul Van Nevel me revient néanmoins à l’esprit, et ce n’est pas un endroit unique ni un moment unique qu’il recherche. Il veut que cet instant reste, que ce lieu reste. Il appartient à la terre et il veut l’éternité de cette terre, il veut défaire tous les instants de la terre de leur instantanéité. Tout comme un poète, en somme. Paul Van Nevel s’incline devant les poètes qu’il admire, convaincu de l’infériorité des notes. Je m’incline à mon tour devant le poète en lui, car je suis persuadé que ce ne sont jamais les notes qui sont inférieures, mais les mots.

Luuk Gruwez, poète belge (Traduction : Eva De Volder)

Petit trajet discographique :

A sortir mi septembre 2006 chez Harmonia Mundi HMX 2908196/98 : Le Chant de Virgile | Lamentations de la Renaissance | Richafort

A sortir fin octobre 2006 chez Harmonia Mundi HMC 901954  "A 40 VOIX" : Les sommets de la polyphonie / 40 voices, the peak of polyphony

http://www.harmoniamundi.com/

Prochains concerts à Bruxelles :

  • 01/12/2006 > Bruxelles / Flagey / 20h15 : De ontdekking van de verwondering (800-1400)

  • 02/12/2006 > Bruxelles / Bozar / 20h00 : « Concert Surprise : Huelgas and friends ».

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