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Peter MATTEI (baryton) "Sculpter la matière brute" |
Bruxelles, 4 décembre 2002 (en vue du spectacle La Bohème, au TRM, dans lequel il incarne Marcello)
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Le baryton suédois Peter Mattei (né en 1965) retrouve l'équipe Pappano-Loy à la Monnaie pour y interpréter Marcello dans La Bohème. Souvenons-nous, à cette occasion, de la séduisante fourberie de son Almaviva dans Les Noces de Figaro, irrésistible et ridicule, manipulateur anéanti, trop sensuel pour être honnête... Charismatique, Peter Mattei conquiert la scène avant même d'avoir ouvert la bouche, d'une présence indéniable, intense, tout entière vouée à l'invention d'un personnage. Puis, sa voix, chaude et puissante, atteint sans effort apparent les profondeurs les plus rauques, les aigus les plus touchants, les murmures brisés. Rappelons-nous Eugène Onéguine (Loy-Zagrosek, TRM, 2001) dont il tenait le rôle titre du passionné qui joue avec le feu, se brûle, s'aveugle lui-même...
Peter Mattei, vous êtes un familier de la Monnaie où vous retrouvez une fois encore Christof Loy et Antonio Pappano. Quelle est l'histoire de cette collaboration et de votre "trio" ?
La première raison pour laquelle je suis venu à La Monnaie n'était liée ni à Pappano ni à Christof Loy. C'était en 1994 ; Bernd Loebe m'a pris pour chanter dans Carmen. Plusieurs années ont passé avant que je ne rencontre Christof. J'aime la façon dont il travaille. Mais nous ne formons pas un trio, Pappano, Loy et moi ! Je crois qu'ils forment un vrai duo. Je suis un chanteur, je fais mon métier et s'ils m'appellent, je suis heureux de le faire de mon mieux.
Voyez-vous un lien entre Mozart et Puccini, puisque vous passez avec eux des Noces à La Bohème ?
Je n'en vois aucun jusqu'à maintenant. Mais ce n'est pas un jugement de valeur. Je trouve très différent et très agréable de travailler Marcello, de trouver son caractère, de le chanter. C'est très beau. C'est un personnage très physique, très basique : il a de la sueur sur le visage, de la peinture sur les bras...
Vous aimez ce genre de personnage ou, en tout cas, vous incarnez vos rôles avec une présence toujours très sensuelle...
Peut-être. Mais chez Mozart, vous avez une liberté qui n'existe pas chez Puccini. Une liberté excitante de créer votre personnage dans le sens de ses paroles ou a contrario ; vous pouvez explorer toutes les directions pour trouver quelque chose d'intéressant. Et je le fais avec curiosité. Mais Puccini tient serrés le texte et la musique dans un concept très défini. Il y a très peu de place pour l'interprétation. Christof me disait qu'il se sentait comme l'avocat de Puccini. C'est aussi ce que j'éprouve pour moi-même. Si vous vous écartez de sa conception, ç'est dissonant, ça ne va pas avec la musique.
Avez-vous votre propre vision de La Bohème ou devez-vous suivre celle de Christof Loy ?
Je dois avouer que je n'ai jamais vu La Bohème sur scène. Je n'en ai pas de vision mais je comprends, je ressens les exigences de cette oeuvre. Cinq jours avant la Première, je pourrais peut-être vous répondre plus précisément mais maintenant, tout est en train de naître, tout doit sortir... C'est donc une période pleine de tension et de défis. C'est magnifique.
Puis-je vous demander comment vous voyez votre propre rôle, Marcello dans La Bohème, à cette étape de votre recherche ?
Je crois que tous les personnages de cette oeuvre sont tout à fait égoïstes. Ils veulent faire quelque chose de leur vie mais ils sont si obsédés par eux-mêmes ! Le reste ne vient qu'après ! Par exemple, quand Rodolfo dit que Mimi est mourante, elle est là, elle l'entend. Puis Musetta trouve prétexte à rire, ce qui est peut-être une façon de sortir de cette affreuse situation. Mais ils ne se préoccupent tous en fait que de leurs propres sentiments. Cela change un peu au quatrième acte... Ce n'est peut-être pas visible dans cette production, mais dans ma tête, je crois que quand quelque chose arrive aux gens, quand le pire vous tombe dessus, vous pouvez parfois tirer le meilleur de vous-même. Il reste de l'énergie à sauver. C'est peut-être ce que j'ai appris dans ma famille !
Qu'est-ce qui vous intéresse dans un rôle d'opéra ? Choisissez-vous vos propres rôles ?
Je ne choisis pas. Si vous me demandez ce que je veux jouer, je ne le sais pas vraiment car vous devez respecter une certaine chronologie des rôles en fonction de votre voix. C'est très compliqué. Je ne veux pas accepter de monter sur scène pour chanter ce que ma voix est incapable d'assumer maintenant, même si on me propose le rôle pour dans 4 ou 5 ans. Je ne sais pas si je le pourrai alors de toute façon. D'un autre côté, si je pouvais voir Les Noces de Figaro, sans doute me dirais-je que j'ai pu imprimer mon rôle et comprendrais-je pourquoi alors j'ai été choisi. Mais dans certains opéras, il n'y a pas de place pour le faire, pour donner quelque chose qui vient directement de vous, de votre corps même, votre propre sensualité. Il y a des chanteurs qui peuvent interpréter magnifiquement de tels rôles et je vois difficilement sous quel nouvel angle je pourrais les aborder.
Comment dosez-vous, à l'opéra, votre jeu scénique et votre interprétation vocale ?
Parfois c'est l'opéra lui-même qui règle cela. Par exemple à Aix Don Giovanni n'était pas très physique, c'était plus intériorisé. Il ne s'agissait pas de courir sur scène. Cela donne un autre caractère au spectacle et une autre façon de chanter aussi. Si vous exagérez le chant ou surfaites l'interprétation, c'est mauvais pour la pièce. Il faut aussi trouver un équilibre avec les autres interprètes. Si vous en faites trop sur scène, vous devez être aidé par un oeil attentif qui vous surveille et vous conseille, vous maîtrise et vous retient. J'aime m'emporter pour un personnage et lui donner énormément, puis en travaillant, je sculpte cette matière brute. J'aime beaucoup interpréter Mozart car il me laisse utiliser une part de moi-même, de ce que je suis.
Vous avez chanté avec Solti à la fin de sa vie. Que vous a apporté cette expérience ?
J'étais très jeune. Mais de ce que je pouvais comprendre à l'époque, il était très exigeant et ne laissait rien passer, tout entier voué aux musiciens, conscient de chaque instrument, d'une énergie folle. Quand je ne réussissais pas à chanter un passage, il m'encourageait et si je n'y parvenais toujours pas, il me laissait respirer. Il était très respectueux des personnes mais... il l'était tout autant de la musique !
Vous avez chanté les Passions de Bach et vous revenez souvent à lui. Est-il pour vous une source d'inspiration ?
Je chantais Bach avant de chanter à l'opéra ! Si je n'avais pas Bach dans mon calendrier pendant deux ou trois ans, je serais déprimé. J'essaie toujours de chanter les Passions et les cantates.
Qu'est-ce qui vous attire chez Bach ?
La musique. Je peux vous raconter une histoire ... Je jouais avec l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Même les plus brillants musiciens du monde avaient des difficultés à trouver le son juste, la clé idéale et chacun était emporté par la musique de Bach ! C'est pourquoi j'adore Bach : sa musique est si excitante à jouer, si difficile, si belle ! Je crois vraiment qu'elle est divine ! Dès que j'ai découvert la musique classique, j'ai découvert Bach.
Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 4 décembre 2002.
Petits trajet biographique :
Peter Mattei naît en Suède en 1965 et entreprend ses études musicales à Stockholm. Il débute en 1990 dans La finta giardiniera de Mozart et chante en 1992 dans Falstaff de Salieri. Il crée son premier Figaro à l'opéra royal de Stockholm en 94-95 et son premier Don Giovanni au Gothenburg Opera House. On le retrouvera en Guglielmo dans Cosi fan tutte, Don Fernando dans Fidelio sous la baguette de Solti, basse soliste de la Passion selon saint Matthieu dirigée par Abbado, Papageno dans La flûte enchantée, Lionel dans Jeanne d'Arc de Tchaikovski. La Monnaie linvite pour être Harlekin dans Ariadne auf Naxos. On l'y retrouve en Almaviva dans Les Noces de Figaro, et en Eugène Onéguine dans l'opéra du même nom. Soulignons ses nombreux récitals, qu'il interprète Zemlinsky, Mahler ou Sibelius.
Lire notre entretien parallèle avec Christof Loy, qui met en scène La Bohème au TRM.
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