Philippe Herreweghe

Exigence et foi

 

 

En 2006, sous l'initiative de Philippe Herreweghe, le Collegium Vocale Gand initie "l'Académie Bach". Cette année, l'ensemble est en résidence alternativement au Bozar et au Conservatoire de Bruxelles, au Singel de Gand ou au Concertgebouw de Bruges. Il se penche avec d'autres musiciens renommés sur l'œuvre de Johann Sebastian Bach (1685-1750), multipliant les concerts, ateliers, conférences, répétitions ouvertes, masterclasses et film ! A 60 ans, comme il aime à le souligner, Philippe Herreweghe ne transige pas sur l'amour et le respect de la musique, et ce vif bouillonnement, il le distille avec intelligence et sensibilité, sagace, patient, intègre. Toujours porté par de nouveaux projets.


 

Philippe Herreweghe, qu'est-ce qui vous a motivé à faire une Academie Bach  au Conservatoire de Bruxelles ?

Mes motivations sont diverses et de tout ordre. La première peut paraître accessoire mais elle est importante pour les musiciens : la façon traditionnelle de travailler du Collegium Vocale depuis 30 ans, c'est de répéter deux, trois, quatre jours un programme et de donner une dizaine de concerts dans dix villes européennes. Ce qui devient pesant, ce sont les voyages : 80 % de notre énergie y passe. Cette motivation est triviale, mais l'idée c'est de passer au moins une semaine dans une ville belge, Bruxelles, Anvers, Bruges... et une deuxième à l'étranger, à Varsovie, Prague, etc. On fait un seul déplacement et nous pouvons dépenser la même quantité d'énergie pour la musique uniquement !

Deuxième motivation : j'ai été pendant longtemps responsable d'un festival en France, à Saintes, et j'ai constaté que le type de contact avec le public, dans ce festival essentiellement axé sur Bach (nous interprétons chaque jour une cantate), était plus investi. Le public assiste aux répétitions, prend connaissance du texte, des explications du chef... Il est très bien préparé. Sur 500 auditeurs, 300 ont assisté aux répétitions. La communication est bien plus intense et se rapproche un peu de la communication idéale qui existait à l'époque de Bach, quand le public comprenait le texte qui avait directement un sens pour lui. On peut jouer un concerto de Rachmaninov par lequel le public n'a qu'à se laisser séduire, mais dans le cas d'une cantate de Bach, il risque d'écouter un discours dans une langue qu'il ne connaît pas s'il n'est pas prévenu de son sens. Même si j'exagère un peu.

Troisième motivation : les musiciens ont souvent une activité si dense que nous avons très peu l'occasion d'écouter nos collègues qui pratiquent le même répertoire... Or, ces échanges peuvent être très enrichissants, fertilisants même, surtout pour les jeunes.

Quatrièmement, il y a eu une "révolution baroque" (même si ce genre d'appellation à la louche est un peu vide de sens) qui révèle des éléments constants d'interprétation d'une cantate de Bach parmi les groupes divers. Le risque de ce style, qui a été mis au point dans les années 70, ce serait de ne plus réfléchir aux bases mêmes de ce style et de cette façon de faire. Je voudrais donc organiser lors de ces académies des séances de réflexion sous forme de petites conférences sur des points bien précis d'interprétation, et sous la houlette de musicologues très sérieux. Ça se faisait il y a quarante ans, mais peut-être y a-t-il un déficit de réflexion de base actuellement. Je ne dis pas que ces quelques académies suffiront mais elles peuvent être positives.

N'y a-t-il pas une espèce d'essoufflement de la dynamique des baroqueux des années 70 ? Comme si une nouvelle génération avait intégré leur travail pour aller plus loin...

Ça ne bouge plus beaucoup. Mais je ne crois pas qu'il y ait un essoufflement. Je suis moins satisfait que jamais de la façon dont nous, le Collegium et moi-même, sommes très loin de l'authenticité d'ailleurs impossible à retrouver. Nous ne pourrions pas dire, malgré de très beaux concerts, que nous avons atteint un point précis d' idéal. Cela vaut pour toutes les musiques, ceci dit. Chez Stravinsky, par exemple, tout est écrit dans les partitions (même les indications métronomiques), néanmoins entre chaque interprétation existe un monde de différences, même lorsqu'il les dirigeait lui-même ! Dans les années 80, nous étions dans l'assurance juvénile de penser que la façon dont nos maîtres (comme Gustav Leonhardt) dirigeaient, détenait une sorte de vérité absolue. Or, la plupart de ces interprétations s'avèrent démodées, ce qui n'est pas du tout dépréciatif, mais cela prouve que la notion d'interprétation musicale bouge toujours beaucoup. Cependant, dans les années 70, on jouait pour la première fois la Passion Saint Matthieu sans orchestre symphonique, choeurs démesurés ni chanteurs d'opéra (je caricature un peu), mais avec deux petits choeurs de douze personnes, des violons et des flûtes baroques... Macroscopiquement, un tel choc ne peut se reproduire dans les cantates de Bach ! Même si, comme Pierre Hantaï, on peut faire un travail d'approfondissement. Mais le public non averti n'aperçoit pas de différences aussi énormes. On continue de faire un travail, mais il donne des résultats moins spectaculaires. Ce qui bougera certainement, ce sera la typologie des chanteurs : je ne crois plus moi-même que la façon idéale d'interpréter soit de faire chanter un choeur par le choeur ou un solo par un soliste... Comme à l'époque, je crois que chaque chanteur doit être soliste au sein même du choeur, ce qui implique des voix plus précises, plus fortes et qu'idéalement tout le monde sur le plateau ait des connaissances intuitives très fortes du contrepoint. Un choriste qui fait ce que le chef de choeur dit de faire, tue déjà cette musique. La qualité d'interprétation peut donc encore beaucoup s'accroître. Cela dit, Gustav Leonhardt, qui a été mon maître, avait une qualité intrinsèque : sa noblesse morale et sa force rythmique inimitable. Certains petits garçons ont chanté des airs de soprane d'une façon unique. Mais globalement, la qualité augmente, non pas au niveau du contenu mais plutôt de la forme.

Pour vous titiller, n'en avez-vous pas assez de jouer Bach ?

Non ! Jamais, comme j'imagine que personne ne pourrait en avoir marre de Shakespeare ou de Della Francesca ! Je n'en aurais jamais marre des quatuors de Beethoven, de la musique de Kurtag ou des cantates de Bach ! Cela dit, nous sommes poussés, par des tas de raisons (notamment économiques), vers une spécialisation et je ne comprends pas que certains de mes confrères arrivent à s'y cantonner. Car malgré tout, les cantates de Bach ne sont plus mon monde, pas plus que les symphonies de Brahms ou celles de Mahler, etc. Pendant une certaine période de ma vie, c'était au centre de mon existence : une découverte totale et j'avais 20 ans ! Aujourd'hui, faire Bach deux fois par an me suffit amplement. Davantage, ce serait dangereux car je n'aurais plus les forces intérieures nécessaires pour en retrouver la fraîcheur. C'est pourquoi j'ai diversifié mon répertoire.

J'ai  60 ans et l'un de mes plaisirs, outre la musique elle-même, c'est de découvrir de jeunes talents et transmettre une certaine expérience. C'est riche et stimulant.

Pensez-vous qu'une personne non religieuse puisse apprécier le texte qui accompagne les cantates de la même manière que le pratiquant ?

Non, j'en suis absolument sûr. Je connais des endroits où les cantates de Bach se donnent encore dans un contexte religieux, comme à Rotterdam dans une église lors de services d'une très grande qualité musicale, avec un bon niveau. Tous ceux qui chantent sont croyants et ceux qui écoutent tout autant. C'est ainsi que Bach était joué et l'est optimalement. Le pire, c'est de le jouer au Théâtre des Champs-Elysées devant un parterre de Parisiennes parfumées qui passent une belle soirée... Maintenant, peut-on, sans être croyant, apprécier cette musique ? Je ne crois pas être croyant (c'est une vaste question) mais il est évident qu'on peut toujours apprécier la beauté à tous niveaux musicaux, même si les textes des airs sont parfois d'une grande pauvreté littéraire... Cependant, en ce moment je suis dans le Knaben Wundernhorn de Mahler et les textes me semblent beaucoup plus proches. Quand les textes d'une cantate disent : "Jésus, tu es mort et grâce à ta mort, je vis une liberté", c'est magnifique pour le croyant mais c'est difficile à interpréter quand on ne l'est pas. J'avoue que c'est une de mes difficultés, pour moi-même d'abord et plus encore quand je sens que cette musique est un peu prostituée dans un concert où seule n'en ressort que la beauté formelle. Une symphonie de Brahms ou les nocturnes de Debussy, c'est fait pour. Pas une cantate de Bach ! J'avoue avoir un problème à ce sujet.

Y a-t-il un équilibre entre le texte et la musique chez Bach ?

En ce qui concerne la facture, c'est le miracle de Bach : l'union est parfaite. Le but de l'interprétation est de la retrouver. C'est pourquoi je trouve important de travailler le texte avec les solistes, même si l'allemand est leur langue maternelle. La rhétorique, la forme que prend la musique, etc. Il faut essayer de ne pas trahir l'union parfaite de la musique et du texte chez Bach.

Avez-vous déjà abordé toutes les cantates de Bach ?

Je ne sais pas, parce qu'il y en a au moins deux cents... J'en ai enregistré plus ou moins 80, et dirigé 150 peut-être. Mais toutes... non.

Y a-t-il pour vous une cantate qui se démarque des autres ?

C'est un peu trop difficile. Tenez, il n'y a que quatre symphonies de Brahms et il est dur de choisir celle que vous préférez ! Ça dépend des moments dans la vie, des saisons et des lieux où j'ai répété... La madeleine de Proust intervient là aussi... Et oui, il y a des cantates plus émouvantes pour nous, public d'aujourd'hui, que d'autres. A l'époque de Bach, certains airs étaient plus austères car leur but n'était pas de séduire, mais de dire. Pour nous qui voulons être séduits ou envoûtés par la beauté, nous pouvons rester sur notre faim quelquefois.

Impossible, quand l'on évoque votre parcours, de ne pas penser à votre formation de psychiatre. Y a-t-il une dimension introspective qui vous aiguille différemment dans la manière d'aborder Bach et tout son univers ?

Non, je pense que d'avoir fait la médecine pour la psychiatrie fait partie de ma personnalité : je suis intéressé par cette démarche et j'aborde, selon cette même démarche, la musique. Mais ce n'est pas la psychiatrie qui modifie mes travaux et me permettrait d'éclairer les profondeurs de... etc. Pas du tout ! C'est plutôt une construction mentale qui est la mienne. L'enseignement de psychiatrie que j'ai reçu était fragmentaire, or je crois qu'un bon psychiatre construit sa science pendant toute une vie. Comme on devient médecin en pratiquant la médecine, après en avoir acquis les rudiments. Je n'ai donc pas du tout à ma disposition un arsenal de techniques qui me permettrait de voir à travers les gens ou les musiques. Simplement, avec mes quelques notions, dans le cas de Schumann, quand je lis une biographie avec les plus grandes inepties, je me dis qu'un musicologue qui se mêle de psychologie n'est pas toujours avisé...

Vous diversifiez votre répertoire, avant et après Bach. Y a-t-il un rêve qui vous taraude ?

J'ai la chance, dans ma vie, de réaliser mes rêves. Je suis très intéressé par la musique renaissante que je trouve extraordinairement belle, comme la peinture. Seulement, on ne peut pas tout faire. Je me sens par exemple habilité à faire la musique de Lassus, dans laquelle certains problèmes typiques de la musica ficta, comme les tempi ou l'instrumentation, jouent un rôle de premier plan. Là encore, le rapport du texte et de la musique m'intéresse et j'aimerais m'y pencher mieux qu'autrefois. Sinon, je veux continuer Bach deux fois l'an et essayer d'aller plus loin. Je ne fais plus pour le moment de musique contemporaine, ce que je regrette pas mal, mais je brosse tout le pan XIXe. je viens de faire le tour de Schumann et j'ai l'impression de commencer à le comprendre un peu. Brahms aussi, Bruckner, Mahler. Comme j'ai 60 ans, si je fais déjà Bach, Schütz et la seconde partie du XIXe, je suis assez content ! Mais... quand même... j'aimerais être plus actif dans la musique des compositeurs d'aujourd'hui. Oui, c'est un rêve ! Je voudrais mettre mon expérience au service de cette musique !

Quelle est, selon vous, la place du musicien dans la société d'aujourd'hui ?

Grande question ! Je ne suis qu'un interprète et je crois que Machaut, Schütz, Bach, Haydn, Beethoven, Debussy et Kurtag sont des univers sonores et mentaux qui nous aident à vivre, à rendre la vie... supportable, ou plus compréhensible. Pour que cette musique sonne, il faut que des interprètes la jouent. Les compositeurs ont pour rôle d'ajouter à cet édifice en construction depuis des siècles. Nous, interprètes, nous rendons possible l'écoute par le public de cette musique. J'y crois. C'est pour cela que je pense primordial de jouer des musiques que je trouve importantes. Et j'espère garder toujours la même ferveur que celle de mes vingt ans, lorsque je dirigeais pour la première fois la Saint Matthieu de Bach. Depuis je l'ai dirigée 300 fois, voire 400 si l'on compte les générales. C'est difficile de la reprendre pour le moment. Il faut un silence. En ce moment, je fais huit fois de suite la Quatrième de Mahler et c'est une aventure fantastique.

Oscar Wilde dit que la musique met l'âme en harmonie avec tout ce qui existe. Comment le percevez-vous ?

C'est une des jolies choses que l'on peut dire sur la musique, mais ce qu'elle dit en sonnant est bien plus fort.

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 19 octobre 2007.

 

Petit trajet biographique :

Philippe Herreweghe

Après des études de piano au Conservatoire de Gand, sa ville natale, Philippe Herreweghe se consacre à des études de médecine et de psychiatrie. C’est durant ces années universitaires qu'il fonde le Collegium Vocale de Gand et se fait remarquer par Nikolaus Harnoncourt et Gustav Leonhardt qui l’associent à la gravure de l’intégrale des Cantates de Bach. Afin de servir de façon adéquate un répertoire s’étendant de la Renaissance (Ensemble Vocal Européen) à la musique moderne et contemporaine, Philippe Herreweghe a été amené à créer plusieurs ensembles “à géométrie variable”, avec lesquels il a enregistré pour harmonia mundi près de soixante disques. Le Collegium Vocale fêtait en 2000 le 30e anniversaire d’une vocation entièrement consacrée à Bach et à ses précurseurs ; avec La Chapelle Royale, tournée vers la musique française baroque et les œuvres vocales classiques ou romantiques, ces deux formations se sont associées à plusieurs reprises à l’Orchestre des Champs-Élysées. Philippe Herreweghe dirige aussi fréquemment comme chef invité d’autres formations telles que l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, le Mahler Chamber Orchestra, l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam, l’Orchestre Royal Philharmonique des Flandres et l’Orchestre Symphonique de Stavanger. Directeur artistique du Festival de Saintes de 1982 à 2002, il a été élu Personnalité Musicale de l'année 1990, Musicien Européen de l’année 1991 et Ambassadeur Culturel des Flandres avec le Collegium Vocale Gent en 1993. Il est nommé Officier des Arts et Lettres en 1994, Doctor honoris causa de l’Université de Louvain en 1997 et Chevalier de la Légion d'Honneur en 2003. En octobre de cette même année, Philippe Herreweghe a été anobli par le Roi des Belges.

Extrait du site http://www.harmoniamundi.com

Petit trajet discographique :

Trois nouveautés chez Harmonia Mundi :

/clic sur les images/

http://harmoniamundi.com/france/artistes_disco.php?artist_id=126

http://www.orchestredeschampselysees.com/

http://www.collegiumvocale.com/

 

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