Philippe Jaroussky
Pétulance, lucidité et exigence d'un jeune talent en quête de maturité
Découvrez son album Un Concert pour Mazarin dans notre rubrique Nouveautés Voix
A quelques jours du verdict des Victoires de la Musique, le nom de Philippe Jaroussky, contre-ténor français de 25 ans à la voix pure et aérienne, court sur toutes les lèvres. Il est même invité ce dimanche 8 janvier 2004 chez Drucker auprès du comédien Jean Rochefort dont on connaît la passion pour le répertoire baroque ! Certes, le jeune musicien se trouve très médiatisé mais ce succès populaire ne lui tourne pas la tête : s'il rayonne, c'est de pouvoir chanter et de travailler son art auprès de personnalités qu'il respecte. Il sait par ailleurs quelles sont ses limites et compte aborder chaque oeuvre à son heure, à force de persévérance, d'effort, de travail. Apprendre, voilà un mot qu'il aime et un acte entier auquel il s'applique. Découvrir, explorer, partager en découlent chez lui tout naturellement. Il se dévoile sans fard ni chichi avec une spontanéité et une vivacité contagieuses, et un sérieux d'une belle simplicité.
On susurre que vous avez toutes les chances d’obtenir une Victoire de la Musique dans la catégorie "révélation lyrique de l'année". (Le verdict est tombé le soir du 11 février et Philippe Jaroussky a bien été sacré "révélation lyrique de l'année". Nous l'en félicitons vivement ! ) Qu’est-ce que cela signifie pour un jeune chanteur ?
Dans cette catégorie précisément, le public vote, et c’est d’autant plus émouvant pour un jeune talent qu’un jury l’a déjà sélectionné. Cela lui donne plus de crédit encore. Quant à ce que peut apporter une telle Victoire, je crois que c’est variable. Un passage à la télévision est toujours important mais il faut bien gérer ce qu’on en fait. Pour Patricia Petibon, par exemple, ça a beaucoup joué. Lorsqu’elle a chanté aux Victoires, une telle magie s’est dégagée de sa prestation que cela a fait décoller certaines choses.
Sans vouloir faire des Victoires de la Musique un rêve pour un musicien, comment y arrive-t-on ?
Il existe plusieurs chemins. Pour moi, c’est en partie le disque Ferrari qui m’a valu cette nomination ; beaucoup de gens du métier ont dû en apprécier la qualité musicologique et j’ai reçu plusieurs prix qui l’ont distinguée. Ce n’est pas un travail commercial et je crois que cela a porté ses fruits quant à la crédibilité que je pouvais avoir dans un répertoire qui n’est ni forcément évident, ni tellement chanté.
On vous dit le « nouveau contre-ténor français ». Que cela implique-t-il ?
Je fais partie de la nouvelle génération des contre-ténors français mais pas de ses traditions. Citons Henri Ledroit et Gérard Lesne : ils avaient une voix très grave et très profonde et pouvaient justement interpréter de la musique française baroque. Gérard Lesne a enregistré David et Jonathas, Henri Ledroit a fait beaucoup de Charpentier, d’airs de cour… Je ne me situe pas vraiment dans ce créneau-là. Je me rapproche davantage de leur recherche musicologique, comme celle de Gérard Lesne dans sa discographie : il voulait faire découvrir des œuvres. Je n’ai pas trop envie d’être un contre-ténor qui passera son temps à enregistrer des compilations d’airs de Haendel…
Vous étiez dans l’enregistrement du Sedecia de Scarlatti par Gérard Lesne. N’était-ce pas oppressant de vous retrouver face à une de ces deux références ?
Si, parce que tout s’est fait très vite. Comme j’étais violoniste de formation, j’ai commencé le chant et découvert le répertoire avec Gérard Lesne. Ce qui m’a poussé à vouloir faire son stage à Royaumont. C’était un peu un conte de fées parce que je ne pensais pas qu’il allait m’engager. Le hasard a joué aussi. Il était en train de préparer cet oratorio et quand il m’a entendu, il a pensé à me proposer le rôle du fils de Sedecia, très virtuose et très aigu. C’était un peu inconscient de ma part, au bout de trois ans de chant, d’accepter un rôle aussi exigeant techniquement !
Comment avez-vous découvert votre voix de contre-ténor ?
Un peu par hasard… En fait j’ai toujours chanté mais c’était pour moi plus un amusement qu’autre chose. J’ai travaillé le violon et le piano et je chantais, par jeu, en voix de tête. Plus tard, je suis allé voir un concert d’un contre-ténor et je me suis dit que c’était en réalité ce que je voulais faire ! Ca s’est imposé à moi de manière assez évidente !
Qui était ce contre-ténor ?
Fabrice di Falco, avec qui j’ai fait Agrippine il y a peu. Il est sopraniste, en fait. A l’époque j’avais 18 ans et une voix beaucoup plus aiguë qu’aujourd’hui. D’abord, j’ai senti que je pouvais chanter aussi, que j’en avais les capacités. Et cela m’a libéré de nombreuses frustrations d’instrumentiste, car il y a un rapport à l’âge très fort avec le violon et le piano : on est toujours pénalisé de n’avoir pas commencé suffisamment jeune. Tandis que pour le chant, on me disait que je n’avais que 18 ans ! Or, j’avais toujours instinctivement chanté. Je savais que je voulais faire de la musique mais je ne savais pas comment. J’ai eu la chance, en plus, de rencontrer mon professeur tout de suite : Nicole Fallien, qui a d’ailleurs fait travailler Véronique Gens et Gérard Lesne. Cela m’a fait gagner du temps, je n’ai pas été ballotté entre différents professeurs. Je crois que la différence entre un chanteur et un instrumentiste, c’est que le chanteur a un rapport beaucoup plus subjectif avec son instrument. Les sensations sont extrêmes et l’on a tendance à s’écouter, si bien que l’on peut compenser certaines choses beaucoup plus violemment qu’avec un instrument où un contrôle visuel interfère. Je pense qu’un chanteur a donc davantage besoin d’un professeur qu’un instrumentiste : il a besoin d’un contrôle extérieur, d’un regard et d’une oreille. On ne se rend pas compte parfois que l’on a tendance à vouloir trafiquer un son, à l’assombrir, le rendre plus gros qu’il n’est, etc. On aura toujours un travers de cet ordre !
Jean-claude Malgoire, qui dirige L’Atelier Lyrique de Tourcoing, dit que le public du Nord de la France vous porte bien dans son cœur...
J’ai eu la chance de rencontrer Jean-Claude Malgoire à peu près à la même période que Gérard Lesne, et il m’a engagé pour la trilogie de Monteverdi. Je n’avais jamais mis les pieds sur une scène d’opéra et il m’a fait découvrir tellement de choses en quelques jours ! C’était énorme, surtout que je travaillais le rôle de Néron dans le Couronnement, qui est quand même vocalement et dramatiquement très complexe ! Et Jean-Claude Malgoire m’a engagé par la suite dans de nombreuses productions, donc je suis souvent apparu à Tourcoing.
Vous avez donc fait vos armes avec Jean-Claude Malgoire ?
Oh oui ! En fait, il m’a fait comprendre que je pouvais vivre de ce métier. Et c’est grâce à lui que j’ai pu en vivre rapidement. C’est très important : cela débloque plein de choses dans la tête d’un jeune chanteur. Et l’on a moins de doutes pour travailler et progresser. De plus, Jean-Claude Malgoire m’a fait confiance. Et il a une grande intelligence du développement d’une voix : il m’a fait travailler en sopraniste mais il a été le premier à m’engager dans des rôles plus graves. Il a compris que ma voix devait s’y épanouir aussi. Mon premier engagement alto, c’était avec lui, dans la Messe en Si. Je le retrouve toujours avec bonheur. Là, nous serons de nouveau ensemble pour la Saint Matthieu. Il a une générosité incroyable !
Auriez-vous pu rêver d’un tel parcours ?
Je ne crois pas car même mes quelques erreurs de parcours ont été positives avec le recul. J’ai peut-être la chance aussi, par rapport à d’autres, que cela soit venu sans que je fasse trop d’efforts. J’ai été engagé, j’ai commencé à chanter, tout s’est enchaîné. En ce moment, les bonnes nouvelles affluent mais il est vrai que cela peut être très perturbant pour un jeune artiste. On peut oublier certaines choses, comme de se dire que l’important, c’est de chanter le mieux possible, d’avoir un idéal artistique et de garder les pieds sur terre. Je pense avoir acquis une sérénité que je n’avais pas il y a trois ans sur certaines choses, le travail vocal notamment.
Après le Scarlatti de Lesne, vous êtes arrivé avec votre propre ensemble dans un disque consacré à Benedetto Ferrari que personne ne semblait vraiment connaître à ce moment-là. (Musiche Varie a voce sola, Philippe Jaroussky, Ensemble Artaserse, Ambroisie, AMB 9932) D’où est venu ce projet ?
Je me suis intéressé la première fois à Ferrari parce que l’on est quasiment sûr que c’est le compositeur du duo final du Couronnement de Poppée de Monteverdi. C’était un librettiste et un théorbiste virtuose et l’on a perdu tous ses opéras. Il existe un oratorio, Il Sansone, qu’a enregistré Alain Curtis chez Virgin. Un éditeur formidable de Florence, qui édite des partitions de musique ancienne, a publié ses trois volumes de Musiche Varie. C’est une musique incroyable de modernité, d’une inventivité, d’une richesse harmonique et d’un rapport au texte très forts. La plupart des textes sont de lui d’ailleurs, ce qui entraîne une homogénéité incroyable. J’étais heureux de construire un programme de disque qui soit le plus varié possible. C’est passionnant et très exigeant. Je me dis, quand je le réécoute aujourd’hui que j’aurais pu faire 10000 choses de plus ! Je trouve que la musique du XVIIème est une excellente école, d’une immense exigence stylistique, qui permet de varier les couleurs de la voix. Dans un récitatif de 8 minutes, il faut chercher des variations. J’avais envie d’avoir mon ensemble pour que l’on fasse un travail de couleur commun, à partir d’un réel dialogue avec les musiciens.
Y aura-t-il une suite ?
Au Ferrari, je ne pense pas. Il contient quelques tubes, en tout cas des airs très importants. Ensuite, je me suis axé sur le sujet masculin. Je n’ai pas fait le magnifique lamento d’Andromède. Maintenant… je cherche déjà des idées pour continuer avec un autre compositeur. Legrenzi peut-être…
Vous enregistrez maintenant un disque dont le titre porte sur Mazarin ? (Un Concert pour Mazarin, sortie prochaine chez Virgin Veritas. Voir notre rubrique Nouveautés Voix)
Oui, mais je n’en suis pas ici le responsable artistique. C’est Jean Tubéry qui a fouillé dans toutes les bibliothèques de Paris et de Province pour trouver des manuscrits de musique italienne en France à l’époque de Mazarin. Il a trouvé quelques petits trésors, notamment une cantate de Bassani à la bibliothèque de Carpentras, dont j’avais enregistré un oratorio avec lui. Même si on a l’impression que la France résistait à la musique italienne à l’époque de Mazarin, beaucoup de curieux ramenaient de leurs voyages des choses passionnantes !
Mais en fait, Philippe Jaroussky, pourquoi la musique ?
C’était très instinctif chez moi lorsque j’étais tout jeune puis j’ai été très attiré par le dessin et la peinture. Or, j’ai eu un prof de collège extraordinaire, quand j’avais 11 ans, qui m’a poussé à m’inscrire dans un conservatoire. Et là, j’ai eu un choc. Je passais mon temps à faire de la musique toute la journée dès que je rentrais de l’école. Je ne le regrette pas car c’était un choix délibéré. Je n’ai pas eu à m’approprier dès mon adolescence une décision qui m’aurait été imposée quand j’avais 4 ou 5 ans et que j’aurais pu bêtement rejeter par réaction à l’autorité parentale. En ce qui concerne la voix de contre-ténor, quand j’étais violoniste, je n’étais pas, honnêtement, porté là-dessus ! En voyant le film Farinelli, je n’ai pas du tout été saisi par la musique, je me suis un peu ennuyé même… Et trois ans après, ça me fait rire : c’est devenu ma spécialité. On aime les choses quand on les apprend, quand on les travaille et les découvre.
Un compositeur guide-t-il votre parcours ?
Je suis un passionné de Haendel mais curieusement, la plupart des gens me disent que Vivaldi me va mieux ! J’adore Vivaldi mais… peut-être que Haendel demande une maturité supérieure. Vivaldi est plus immédiat, plus instinctif. Bach me fait un peu peur, parce que, du fait de ma tessiture un peu aiguë, je me suis pour l’instant beaucoup concentré sur le répertoire des castrats italiens et j’ai beaucoup de travail à faire sur l’allemand. J’ai également beaucoup travaillé la légèreté et la virtuosité. J’ai déjà une première expérience de la Saint Matthieu qui est intéressante pour moi parce qu’elle est assez aérienne. De nouveau, Jean-Claude Malgoire a été le premier à me faire travailler les partitions en allemand. Je n’ai pas encore beaucoup touché Purcell ni le Haendel anglais, dont certains rôles d’oratorio m’attirent beaucoup. Mais j’ai encore un petit complexe au niveau du travail vocal et de la langue. De plus, peut-être est-ce dû à mon âge, j’ai tendance à être attiré par des partitions assez extraverties, démonstratives. Pour Haendel, Purcell et Bach surtout, il faut arriver à une simplicité dans l’émission vocale.
(Propos recueillis par Noël Godts à Paris, le 5 février 2004)
Repères biographiques :
- Né en 1978
- Etudes musicales de violon (premier prix du CNR de Versailles), puis de piano, d'analyse et d'écriture musicale.
- Depuis 1996 : étudie le chant auprès de Nicole Fallien.
- 1997 : entre au département de musique ancienne du Conservatoire national de la région de Paris où il obtient en 2001 son diplôme avec félicitations du jury.
-1999 : commence sa carrière de soliste aux festivals de Royaumont et d'Ambronay dans l'Oratorio inédit d'Alessandro Scarlatti, Sedecia, avec Gérard Lesne (enregistré chez EMI - voir nos archives opéra)
- Dès 2000 : remarqué par la critique musicale dans la Trilogie de Monteverdi, se produit dans l'opéra Celos, a un del aire matan de Juan Hidalgo, des productions toutes dirigées par Jean-Claude Malgoire avec qui il chante la Saint Matthieu et la Messe en si Mineur de Bach. Il travaille également avec Gabriel Garrido pour le Couronnement de Poppée. Dès lors, il interprète Arbace dans Catone in Utica de Vivaldi, Gloria chez Bassani, participe en 2002 à la tournée de l'ARCAL avec l'ensemble Matheus et Jean-Christophe Spinosi dans La Verita in Cimento de Vivaldi, prend part aux Vêpres de la Vierge avec Jean Tubéry, interprète le Nisi Dominus de Vivaldi avec l'Ensemble Matheus, etc;
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