Philippe Jaroussky

Flamme et sens des réalités

(Propos recueillis par Noël Godts, mai 2005)

 

 

 

Le jeune contre-ténor Philippe Jaroussky, que le milieu musical ne quitte pas des yeux, garde la tête sur les épaules tout en suivant ses passions sans faillir. On connaît son goût pour le XVIIe siècle italien qu'il interprète avec justesse et sentiment ; on découvre sa constance et sa ténacité lorsqu'il réunit son propre ensemble, Artaterse, dans des disques originaux, passionnés et aboutis, et lui destine très sérieusement d'alléchants projets. Extrêmement exigeant, il veut "jubiler" en chantant : sa technique, son âme et sa ferveur emportent le public en partage, avec sourire et générosité. Et son avenir ne l'inquiète nullement : si sa voix un jour faiblissait, il serait certainement fin prêt pour la direction, qu'il aborde déjà avec intensité, discipline et rigueur...

Philippe Jaroussky, Vivaldi semble plutôt vous convenir, actuellement...

J'en ai fait beaucoup, oui, dans l'opéra, les cantates et les motets. Ce qui est dû au renouveau qu'on lui reconnaît actuellement et à certains ensembles comme Matheus ! Le public a un rapport très direct avec cette musique, mais là... je pense que j'ai eu ma dose. Quoique j'aie d'autres projets Vivaldi avec Matheus. On va faire La Griselda en automne. Mais mes projets discographiques Vivaldi ne sont pas pour maintenant. Je voudrais explorer d'autres répertoires et d'autres compositeurs.

Cependant, avec Spinosi, vous avez abordé L'Orlando. Aujourd'hui, vous sortez un disque de cantates peu connues de Vivaldi. Comment change-t-on son registre, de l'opéra à la cantate ? (Voir notre rubrique nouveautés Voix)

Curieusement, chez Vivaldi, on n'en change pas vraiment, car les cantates sont assez opératiques. Les récits sont denses, très courts et dramatiques. Même s'il existe des plages plus pastorales. Le travail est un peu le même : lyrique mais raffiné dans les nuances et les détails. Avec Matheus, on fait aussi un travail de chambre Je ne me sens jamais trop en péril en ce qui concerne le plan sonore de l'orchestre ; Spinosi s'attache énormément à ne jamais couvrir le chanteur pour lui laisser cette marge de nuance instantanée. Ce qui donne un grand confort. On retrouve cette impression dans les cantates mais de façon plus naturelle, car il y a moins d'instrumentistes. Mais le travail de couleurs de Jean-Christophe m'a beaucoup inspiré pour essayer de varier le continuo.

Vous dirigez votre ensemble (Ensemble Artaterse) dans ces cantates. (nouveautés Voix) D'où vient-il ? Et comment déterminez-vous son répertoire ?

Il est né d'un constat. Au début, il y avait très peu de rôles d'opéra pour moi. Soit c'était trop aigu, soit très grave. Or, je suis passionné par le XVIIe italien, ce qui se fait moins. Donc je n'allais pas forcément trouver des chefs qui m'engageraient pour faire ces pièces, et je ne voulais pas attendre. J'avais envie de chanter la musique qui m'attirait. J'ai donc pris le problème à la racine pour assouvir ma curiosité envers ce répertoire, et j'ai créé une sorte de laboratoire qui me permettrait d'explorer tout cela. J'ai rencontré des musiciens avec lesquels je me suis beaucoup fidélisé et dont certains sont très engagés dans l'ensemble, et m'aident énormément aux recherches... Ce qui me permet d'asseoir cette entreprise commune : on a déjà fait deux disques. Mais je reste prudent ; j'ai par exemple restreint l'ensemble à un continuo parce que j'estime que c'est sa pierre angulaire. Pour qu'un ensemble soit fort, il faut un continuo cohérent. Je vais essayer de ne pas aller trop vite car nous avons déjà vingt concerts par an. C'est beaucoup. Je ne veux pas m'empêcher de faire d'autres choses à côté. Mais nous avons déjà des projets : dans le prochain disque, il y aura deux violons, des instruments plus mélodiques et... Marie-Nicole Lemieux ! Il s'agira de motets du XVIIe italien. Marie-Nicole viendra enregistrer deux duos. Je suis ravi ! Ca va être formidable ! On a aussi des projets de concerts pour quatuors, cordes et ensemble continuo. Tout se met en place. C'est une demande de Versailles pour un concert sur des airs d'opéras de castrats. Je suis extrêmement intéressé par la direction, plus tard... C'est donc une façon de faire mes armes petit à petit et d'enrichir mes connaissances dans différents domaines. J'aimerais peut-être un jour diriger en chantant, comme a pu le faire Gérard Lesne, même dans l'oratorio de Scarlatti, qui était déjà une grosse formation. Il a pu se le permettre car la plupart des musiciens étaient des fidèles d'Il Seminario depuis des années. Ca marchait tout seul. J'aimerais beaucoup monter de petits oratorios à plusieurs voix...

Vous semblez roder le programme du disque après son enregistrement...

C'est faux ! Car on a fait dix concerts avant le disque. On a donc à peu près le même nombre de concerts avant et après l'enregistrement. Mais c'est vrai qu'on n'a pas la même perception. Faire un disque, ça demande sur une semaine un effort énorme de concentration et d'écoute. On va plus loin dans le travail. Ensuite, les concerts se passent différemment : on n'en a plus tout à fait la même conception et on aurait bien envie de refaire le disque... mais c'est trop tard ! Car souvent les idées viennent après l'écoute du disque. Il est donc important de roder ses disques avant l'enregistrement. Certains peuvent se faire dans l'instant mais moi, j'aime bien avoir du recul... C'est un travail de six mois ou un an pour que ça tienne le coup. Pour le prochain, Salve Regina, on a établi toute une tournée de concerts cet été dans le programme du disque pour arriver prêts, calmes et sereins à l'enregistrement. Ce qui fait gagner beaucoup de prises.

Vous avez travaillé Monteverdi avec René Jacobs. Comment s'est passée votre collaboration ?

René Jacobs a une connaissance encyclopédique. Il transpose à vue le continuo au piano. Il chante les autres parties et trouve encore le moyen de corriger l'italien du chanteur. C'est très impressionnant ! Il a une grande rigueur et un grand respect de la partition, tout en faisant le travail qu'on lui connaît de réécriture musicale. Son travail est très scrupuleux et fonctionne merveilleusement bien. Les concerts sont efficaces, les distributions splendides.

La production du Vlaamse Opera  vous emmène maintenant chez Haendel pour son Rinaldo, dirigé par Andreas Spering. Est-ce une étape de plus dans votre parcours musical ? 

copyright Vlaamse OperaJe ne l'aborde qu'aujourd'hui, après le XVIIe et Vivaldi, alors que beaucoup de contre-ténors commencent par lui. Le premier opéra de Haendel que j'ai chanté, c'était Agrippine, avec Jean-Claude Malgoire. Je fais maintenant le Rinaldo à Anvers, qui était à l'origine dirigé par René Jacobs et qui est repris par Andreas Spering, mais avec la même mise en scène. Je chante Eustazio, un rôle pas très grand ; bien que très présent sur scène, je n'ai que trois airs mais qui sont très agréables ! De plus, ils sont relativement graves, avec juste un continuo, ce qui me permet d'aborder ce registre sans le souci d'un orchestre qui m'écrase. C'est très intéressant. D'autant plus que je vais incarner Rinaldo en octobre avec Jean-Claude Malgoire. On connaît la lourdeur de ce rôle. Je peux donc l'assimiler, m'immerger dans l'œuvre entière pendant deux mois. La mise en scène ici est très ludique, chorégraphiée avec précision, extrêmement minutée et codée. Ca me plaît beaucoup, car je n'aime pas les mises en scène où l'on est un peu désœuvrés. J'aime l'encadrement très ciblé. C'est très agréable de répéter dans le théâtre de Gand, dont les dimensions sont très intéressantes, comme celles d'un petit théâtre à l'italienne baroque.  (Voir http://www.vlaamseopera.be/)

Y aura-t-il une suite discographique ?

Pas que je sache.

Ni le projet d'un disque Haendel avec les airs d'opéra ou d'oratorio ?

Si ! Comme beaucoup de contre-ténors, je suis extrêmement intéressé... On a moins le complexe d'enregistrer des airs connus, parce qu'il y en a moins pour nous... sauf dans le cas de Haendel et de Bach ! Là, ils faut se sentir prêt si on veut apporter quelque chose... car tous les contre-ténors l'ont fait ! En ce qui concerne un cd Haendel, d'autres y sont très bien parvenus. Je pense au premier disque de David Daniels, qui est une très belle réussite. Je ne vois donc pas l'angle sous cet aspect. En revanche, j'ai le projet d'enregistrer un disque sur le castrat Carestini en y incluant trois airs de Haendel, dont il a créé des opéras.

Peut-on un jour vous rêver chez Bach ?

Oui, oui ! Pour l'instant, peu de chefs me l'ont demandé, à part Jean-Claude Malgoire. On a fait la Saint-Matthieu et la Messe en Si, mais pas en allemand. Peut-être que de travailler un peu plus dans le Nord, en Belgique et en Allemagne, me le permettra. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre de Bach, notamment en ce qui concerne la langue et la diction. Mais c'est en le faisant que j'y parviendrai, et pas en étudiant dans mon coin tout seul. C'est en me confrontant à des productions avec des Allemands que je pourrai développer ça. J'ai quelques projets... mais que l'on ne dévoilera pas tout de suite. (Sourire) Bach m'intimide beaucoup, car son écriture n'est absolument pas vocale et demande que l'on soit très contenu et très riche, ce qui ne correspond pas encore tout à fait aux qualités ni aux "défauts" que j'aie pu développer dans Vivaldi... Il faut donc être prudent, et le faire avec des germanophiles.

Vous venez de remplacer pour trois concerts le sopraniste américain Michael Maniaci. Peut-on clarifier le terme de "contre-ténor" par rapport à celui de "sopraniste", car il n'est pas toujours évident, en ce qui vous concerne, de les identifier...

C'est le problème de beaucoup de chanteurs. Voyez Kozena qui se dit mezzo-soprano et qui enregistre Cléopâtre, ou Bartoli qui fait de même... L'important, c'est la couleur. La mienne est aiguë mais je ne suis pas un sopraniste très aigu. J'ai reçu dernièrement de la part d'un ami polonais, un disque d'un sopraniste qui s'appelle Darius Paradowski, qui a enregistré Mozart avec plus ou moins de bonheur mais des moments incroyables ! Des si aigus filés, une rondeur de son extraordinaire. C'est vraiment un sopraniste. Le répertoire que j'ai fait ici pour remplacer un sopraniste conviendrait à des mezzos femmes. Les castrats dits sopranos avaient de même une certaine largeur dans le grave et se rapprochaient des mezzos colorature, type Von Otter ou Bartoli. Une voix très claire de soprano léger ne convient pas forcément à des rôles de castrats. Cela dit, moi, j'ai de plus en plus envie de chanter en contre-ténor, et... point ! Pour ma santé vocale. Or le répertoire de ces trois derniers jours m'a demandé de "remonter la machine", mais ma clarté assez naturelle et qui vient de ma technique, me permet d'aborder parfois des rôles aigus sans trop de dommages vocaux. Ce qui ne veut pas dire que je vais pousser des contre-ut ! Ce qu'on pourrait penser quand je chante des fa ou des pianissimos. Mais ce n'est pas le cas, même si c'est déroutant. Je peux faire des demi-teintes dans les hauts médiums et dans les cadences, que certains ténors qui montent plus haut en fortissimo ne font pas. Ce qui crée une confusion. Par exemple, à l'opéra, on me propose souvent des rôles de sopranistes que je dois refuser, parce que ça monte jusqu'au si bémol aigu et que je n'ai pas ces notes-là.

Vous évoquiez votre projet de diriger un jour...  Sans vouloir être irrévérencieux, quelle est, selon vous, votre durée de vie vocale ?

Ce n'est pas irrévérencieux. J'aime beaucoup le chant. Mais j'aime surtout la musique. Quand j'ai décidé d'en faire, je ne savais pas du tout si je me tournerais vers la direction, le violon, le chant... J'ai fait de l'harmonie, de l'écriture, du piano pendant plus de dix ans, du violon pendant douze ans, du chant, du répertoire baroque. J'ai la ferme intention de me mettre au clavecin continuo. Pas pour devenir un claveciniste continuiste mais pour avoir un peu cette souplesse très impressionnante qu'a René Jacobs. Je l'ai vu diriger un opéra du clavecin, avec lequel il faisait tous les récits. J'ai envie de développer cette diversité. Je ne sais pas jusqu'à quelle échelle... mais j'ai fait aussi du violon baroque. J'ai donc des notions de phrasé et d'articulation pour diriger un orchestre baroque. J'ai une connaissance assez intéressante pour la direction.

Le chant est très exposé. On est soumis à des contraintes de santé, des pressions énormes du public. C'est une lutte de tous les jours. Dès qu'on baisse la garde, les vieux tics reprennent et c'est assez éprouvant. Quand on a une carrière relativement remplie, on ne fait pas tous les concerts en forme. Or moi, je veux garder la jubilation de chanter ! Mais avec la fatigue, on la perd. Le jour où j'aurais l'impression de ne plus avoir tout bêtement cette envie de chanter, je préférerais arrêter. Ca montre une saturation. De plus, la jubilation est très importante dans la technique du chant. Comme je suis très curieux de musique et d'autres chanteurs, je me dis que j'adorerais collaborer avec eux, plus que les diriger encore. Apporter un cadre et échanger des idées. Gérard Lesne, par exemple, s'est jusqu'à présent attaché à la direction en chantant.

Quand on  commence à faire des recherches, on tombe sur des opéras inconnus, et on a envie de les monter en entier ! Par exemple à Berlin, j'ai trouvé un Orfeo de Graun sublime ! Je me vois bien le monter un jour avec mon ensemble, trouver les chanteurs qui correspondent aux autres rôles et tout faire ! Cette envie vient spontanément.

Ce que je n'aimerais pas faire, c'est commencer à diriger sans en être capable. Si un jour je dirige sans plus chanter, j'aurais pris des cours de direction. Jean Tubéry le fait, et on sent la différence. Beaucoup de chefs baroques, instrumentistes ou chanteurs se sont mis à diriger de façon aléatoire parce qu'ils avaient une personnalité très forte ou une richesse musicale énorme. Mais je pense que, même là, on a besoin d'un travail technique pour être le plus clair possible, éviter de perdre du temps en d'en faire perdre à tous. Pour se sentir plus sûrs aussi vis-à-vis d'un orchestre.

Tout ça ne se fait pas n'importe comment !

 

Repères biographiques :

Philippe Jaroussky - contre-ténor
Victoire de la musique 2004
Nominé aux Victoires 2005

- Né en 1978

- Etudes musicales de violon (premier prix du CNR de Versailles), puis de piano, d'analyse et d'écriture musicale.

- Depuis 1996 : étudie le chant auprès de Nicole Fallien.

- 1997 : entre au département de musique ancienne du Conservatoire national de la région de Paris où il obtient en 2001 son diplôme avec félicitations du jury.

-1999 : commence sa carrière de soliste aux festivals de Royaumont et d'Ambronay dans l'Oratorio inédit d'Alessandro Scarlatti, Sedecia, avec Gérard Lesne (enregistré chez EMI - voir nos archives opéra)

- Dès 2000 : remarqué par la critique musicale dans la Trilogie de Monteverdi, se produit dans l'opéra Celos, a un del aire matan de Juan Hidalgo, des productions toutes dirigées par Jean-Claude Malgoire avec qui il chante la Saint Matthieu et la Messe en si Mineur de Bach. Il travaille également avec Gabriel Garrido pour le Couronnement de Poppée. Dès lors, il interprète Arbace dans Catone in Utica de Vivaldi, Gloria chez Bassani, participe en 2002 à la tournée de l'ARCAL avec l'ensemble Matheus et Jean-Christophe Spinosi dans La Verita in Cimento de Vivaldi, prend part aux Vêpres de la Vierge avec Jean Tubéry, interprète le Nisi Dominus de Vivaldi avec l'Ensemble Matheus, etc

Philippe Jaroussky a brillamment confirmé qu'il était bien l'une des étoiles de sa génération, vainqueur notamment aux Victoires de la Musique 2004 dans la catégorie Révélations Lyriques (un événement s'agissant d'un contre-ténor). A la tête de son ensemble Artaterse ou entouré d'orchestres prestigieux (au premier rang desquels l'explosif ensemble Matheus de Jean-Christophe Spinosi), Philippe Jaroussky captive immanquablement son public par une alliance rare de qualités essentielles : virtuosité époustouflante, intelligence musicale, il sait comme nul autre exalter aussi bien le bel canto le plus étincelant (Vivaldi, Haendel) que le raffinement expressif du premier baroque (Benedetto Ferrari, Claudio Monteverdi ou Barbara Strozzi).

"Les contre-ténors qui comptent, on les connaît : ils sont allemands (Scholl), américains (Daniel, Mehta, Asawa), mais rarement français. Un constat que Philippe Jaroussky est en passe de bousculer et de rendre caduque. Une technique souveraine, un timbre souple et pénétrant aux tons mordorés, un legato glané sans doute au cours d'années de violon (...) le destinent à l'oratorio comme aux furies de Vivaldi. A suivre pas à pas."
Alain Duault, classica

Repères discographiques : Voir interview précédente

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