Pierre-Laurent Aimard,

"un voyageur dans l'existence"

Photo Warner Classics

- A découvrir sur Ramifications : quelques instantanés de Pierre-Laurent Aimard par Jean Radel -

Le 17 mars 2007, dans le cadre du Festival Ars Musica, le pianiste Pierre-Laurent Aimard donnait un récital au Studio 4 de Flagey, présenté par le compositeur George Benjamin : au programme figuraient Olivier Messiaen (La Bouscarle), Elliott Carter (Two Diversions, Intermittences), George Benjamin (Piano Figures, Shadowlines) et György Ligeti (5 Etudes).

Les intuitions du pianiste français et cette intelligence patiente qui lui permet de les écouter et de les comprendre, structurent son parcours amoureux de la musique. Il voyage sans hâte d'un compositeur à l'autre, au fil des siècles, fidèle à chacun de ceux qu'il rencontre, et soucieux de développer, à travers leur multiplicité, la richesse de ses interprétations. Avec humilité et passion, il a rogné sur quelques heures de sommeil pour répondre à nos questions, disponible, ouvert et prêt à chaque instant à redéfinir sa vitalité artistique, permanente et toujours en mouvement.

 

Pierre-Laurent Aimard, quels liens faites-vous entre les compositeurs que vous présentez cette année à Ars Musica ?

C'est un programme que j'ai établi avec George Benjamin. Ce sont des paternités ou des environnements dans lesquels il se reconnaît. Il y en a une double : Messiaen et Carter, compositeurs de la même génération nés à un jour d'intervalle mais totalement opposés. Dans Messiaen, il y a le pédagogue. Nous y trouvons tous deux la dimension sonore et coloristique. Chez Carter, c'est la dimension polyphonique. Depuis quelques années, George Benjamin a enrichi sa façon de composer avec une maîtrise polyphonique impressionnante et originale. Les études de Ligeti, œuvres de référence pour l'instrument, sont le bouquet final.

Quelle est votre complémentarité pour ce concert-ci ?

George Benjamin est à l'origine pianiste, ce qui lui permet de composer pour un instrument si difficile aujourd'hui. Il peut aussi interpréter de façon remarquable ses propres pièces. Néanmoins, quelqu'un qui passe sa vie devant l'instrument acquiert une aisance instrumentale tout autre qu'une personne qui passe sa vie à penser et créer en musique et ne l'a pas toujours de façon aussi immédiate. Cependant, un créateur qui joue bien d'un instrument nous apprend toujours à imaginer l'instrument et à l'adapter à une pensée musicale.

Comment décririez-vous l'œuvre, inachevée bien sûr, de George Benjamin ? (Voir son parcours sur http://mac-texier.ircam.fr/textes/c00000006/)

C'est très difficile car c'est un compositeur d'une grande intensité et d'une grande exigence. Son intensité dans son engagement compositionnel donne à chacune de ses œuvres beaucoup de sens et de concentration. Son exigence le renouvelle énormément. Il a commencé comme un "enfant prodige de la composition", tel que le présentait Messiaen ; il avait à quinze ans une oreille, une impulsivité et une connaissance musicale ébouriffante  ! Mais ce que je trouve extraordinaire dans son parcours, c'est qu'il ne s'est jamais reposé sur ses lauriers. Il composé At first light, qui était une pièce de maître,  à un si jeune âge et il a toujours été plus exigeant envers lui-même. Il a évolué et ses compositions aujourd'hui honorent toujours son oreille fabuleuse, son sens des timbres et des situations sonores, mais elles ont trouvé une intensité subjuguante dans la polyphonie et le parcours de la forme et du discours. Pour lui, chaque situation compositionnelle est un enjeu nouveau. Il effectue des recherches poétiques et techniques qui témoignent de sa richesse intérieure très particulière.

A Paris, au Conservatoire, avec George Benjamin, vous étiez tous deux chez Messiaen, ...

George était officiellement élève de Messiaen, mais il allait se perfectionner chez Yvonne Loriod qui était dans la classe d'à côté. Moi je faisais l'inverse. Messiaen avait la gentillesse d'analyser des œuvres que je devais jouer ou travailler. Donc on circulait de la salle Massenet à la salle Gounod et réciproquement. On s'est très vite lié d'amitié, ce que légitimaient notre profil à tous les deux, nos affinités, notre façon de nous engager dans certaines voies musicales.

N'y a-t-il pas un troisième comparse dans votre équipe, du nom de Muraro ?

Roger est d'une autre génération. Il est venu plus tard. Je ne l'ai jamais connu au Conservatoire, mais pour des projets communs. J'avais programmé l'intégrale du Catalogue d'oiseaux au Portugal et je lui avais demandé que l'on se partage le "monument". Il est frappant de voir combien la loi des générations est véritable. Et je ne crois pas que Roger ait joué des œuvres de George...

Quel est votre sentiment par rapport à l'étiquette Messiaen que l'on pourrait vous coller ?

C'est une étiquette qui correspond à la réalité. J'ai eu la chance de connaître très bien Messiaen quand j'étais préadolescent. C'est un privilège extraordinaire, et qui m'a forgé. Surtout comme très jeune homme, car ce sont des années où l'on n'a pas encore tout le recul critique... J'avais pensé à l'époque que ce serait la griffe de mon existence musicale, et puis j'ai eu la chance de rencontrer d'autres personnalités fortes qui ont joué un rôle non moins grand... et c'est peut-être même un euphémisme. Après, tout est une question d'image. Selon les pays, on dit que je suis un pianiste lié au nom de Ligeti ; en Allemagne on me disait beethovenien quand j'ai sorti mes cinq concertos avec Harnoncourt... A d'autres endroits, ma passion pour l'oeuvre boulézienne et l'homme lui-même est mise en avant. Mais je crois que je suis un voyageur dans l'existence. Ce qui m'intéresse, c'est d'arpenter des territoires nouveaux. Qu'il s'agisse de la musique du passé ou de celle d'aujourd'hui. C'est comme ça que je me renouvelle... Cependant je crois être un voyageur fidèle, comme je le prouve souvent ; je ne laisse pas tomber l'œuvre des personnes qui m'ont beaucoup apporté. L'année prochaine, je fêterai le centenaire Messiaen d'une façon telle qu'on ne peut avoir aucun doute sur mon engagement même si c'est un maître qui a illuminé des années très anciennes.

Existe-t-il un fil conducteur qui vous guide dans les voyages musicaux que vous évoquez ?

Ce sont bien sûr des voyages métaphoriques, dans le sens où un voyage vous aide à découvrir une partie du monde et vous-même. Je pensais aussi aux voyages initiatiques... Je crois que quand on essaie de réaliser quelque chose dans la vie, on sent en soi une sorte de vecteur que l'on définit mais que l'on infléchit tout le temps, sans suivre un a priori, car la vie vous surprend toujours : les événements de l'existence, la transformation du monde, et puis soi-même, dans la façon surprenante avec laquelle on découvre que l'on se dirige vers quelque chose... On compose son existence avec ce mélange d'intuitions très insaisissables et de réflexion constante, qui permet de se réaliser artistiquement. Soi et son être intime, bien sûr, mais aussi soi parmi les autres, parce que nous sommes des êtres de communication, en va-et-vient constant entre la tour d'ivoire et la "place du marché" !

La musique dite "classique" n'est-elle pas une frontière à ces voyages ?

L'homme est fait de frontières ; il a un terrain délimité. Je crois que lorsqu'il essaie de voir large dans l'existence, il tente de les repousser ou de les transgresser. La culture, c'est cela : une définition identitaire toujours en mouvement. Avec des greffes dues aux échanges entre les cultures, les civilisations, les peuples, les individus... Je crois qu'il est tout aussi important de définir son monde, de savoir quel est le cadre que l'on se donne pour exister, pour manifester son identité et en même temps il faut être toujours disponible au mouvement pour que notre identité se transforme perpétuellement. Une identité définie et inamovible est figée, donc elle dépérit car le monde bouge, nous bougeons, nos cellules ne dorment pas... C'est pour cela que chaque journée peut être intéressante, comme une remise en question qui permet de mieux redéfinir les structures profondes auxquelles on tient. C'est l'intérêt d'un parcours culturel selon moi.

On vous dit spécialiste contemporain et musicien polyvalent. Quelle utilité accordez-vous à la musique contemporaine pour votre instrument ?

C'est plus pour moi-même que pour mon instrument. J'adore la création artistique ; les nouveaux champs que peuvent ouvrir les créateurs me font vivre et respirer... Je n'ai jamais imaginé vivre sans suivre ce que font les créateurs de mon époque ; ce qui ne veut pas dire que je n'envisage le monde qu'en fonction de sa contemporanéité. Ce qui est intéressant, c'est cette interface constante entre notre héritage et notre aujourd'hui, qui bouge tout le temps. C'est un peu de cette façon que j'ai essayé de définir mon activité, par nécessité personnelle. Je n'ai jamais été un spécialiste exclusif. Dans mes jeunes années, la musique contemporaine a été une priorité très importante ; c'était la partie la plus visible. Mais seule elle ne me suffit absolument pas. Je crois que si on veut bien faire quelque chose, on doit devenir spécialiste un certain temps, et quand on maîtrise relativement un sujet, on peut s'intéresser à autre chose. Ce qui ne veut pas dire qu'on abandonne cette spécialité, mais on essaie d'enrichir son univers d'autres spécialités. C'est comme cela que je fonctionne. J'ai eu une période Beethoven très concentrée, ce qui reste une dimension indispensable de mon existence. Ensuite, car les choses se tissent, j'ai commencé une période Mozart il y a deux-trois ans ; c'est un compositeur avec lequel j'avais beaucoup vécu dans ma jeunesse et j'ai eu besoin de revenir à lui... Ca va sûrement courir pendant des années. J'ai du reste conçu des projets : une intégrale des concertos par exemple, avec le Chamber Orchestra of Europe, que nous faisons à Graz. J'entre maintenant de plain-pied dans une période qui va être sûrement longue et jouer un rôle majeur ; je la planifie depuis toujours et je n'ai jamais encore osé vraiment y plonger, car il s'agit d'une œuvre infiniment impressionnante et sûrement tentaculaire... Celle de Bach. Il faut toujours penser que vers la cinquantaine, il est temps de commencer à régler un certain nombre de questions qui se posent avec ce compositeur de synthèse unique...

Qu'évoque Jean-Sébastien Bach pour vous, précisément ?

C'est un compositeur gigantesque dans son inspiration, sa connaissance et sa pratique. Il a tout fait pratiquement... sauf ce qui devait se faire ! Ou en tout cas, quand il a écrit du fonctionnel (et Dieu sait s'il en a fait !), il est tellement arrivé à le transcender qu'il le dépassait constamment. Il avait un regard tel qu'il lui permettait d'embrasser son époque et les époques passées. Il a eu ce regard de quelques rarissimes et immenses artistes de notre histoire, qui lui permettait de se positionner par rapport à tous les grands problèmes qu'il voulait considérer. Sa hauteur de vue est confondante !

Dans le cadre de l'anniversaire Shostakovich, avez-vous également apporté votre pierre angulaire ?

Non... Shostakovich est un compositeur sur lequel je me suis abondamment penché mais qui ne m'a jamais vraiment bouleversé, pour des raisons que je n'arriverai peut-être pas à expliquer... Il a un souffle symphonique et par moments une profondeur dans l'intention du message qui sont impressionnantes. Mais personnellement, je n'ai jamais accroché parce que je ne trouve pas que dans la façon de réaliser sa composition il ait la même dimension. On peut en accuser le système et l'histoire... mais les faits sont là. Les circonstances sont indéniables ; elles m'ont d'ailleurs toujours captivé au plus haut point. Or, dans d'autres domaines artistiques, comme l'écriture, les résultats étaient tout autres... Au bout du compte, je pense que la présence de ce compositeur sur la scène internationale est disproportionnée par rapport à ce que moi j'y trouve. Naturellement, d'autres se révolteront à mes paroles, mais je vous parle sincèrement, comme je sens et comme je réfléchis pour essayer de comprendre ce que je sens. Je crois qu'en tant qu'interprète, deux raisons vous poussent à faire quelque chose : une urgence intérieure irrépressible ou une sorte de service, compte tenu de la fonction que nous avons. Là, aucun des deux facteurs n'existe : Shostakovich est surreprésenté, donc il n'a pas besoin de quelqu'un de plus. A moins d'un pianiste qui mettrait plus en valeur les Aphorismes du jeune Shostakovich qui sont une œuvre loin d'être inintéressante, et beaucoup plus captivante que les Préludes et fugues qui, pour ma part, restent tout de même très académiques et bien larmoyants. Ce sont deux dimensions qui ne m'attirent pas dans l'existence mais qui en attirent d'autres ; de plus elles existent et il n'y a pas de raison que je ne les respecte pas.

Nous voici dans la dimension de l'œuvre musical en son entièreté... Quel intérêt accordez-vous au langage musical dont vous vous faites l'interprète ?

Ce qui m'intéresse, ce sont les multiples des langages musicaux que l'humain invente pour très souvent véhiculer des permanences. Mais naturellement, et ça n'est pas uniquement le fait du langage, ces permanences sont réalisées très différemment. Ce qui me passionne. Tenter de parler de nombreuses langues, être toujours apprenti de langues nouvelles et d'abord étrangères, cela me donne la joie d'être une sorte de linguiste amateur ! J'aime essayer de parler les différentes langues musicales de façon appropriée.

J'ai tenté de mieux saisir, en travaillant auprès de différents créateurs, les composantes d'un langage tel qu'on peut le parler de façon adéquate et cultivée. J'ai tenté de transposer cela pour des langues du passé, quand le compositeur n'est plus là, pour essayer de parler Bach, Mozart, Schoenberg ou Debussy dans le style. Ca paraît évident, parce qu'en principe, en apprenant à interpréter, on devrait apprendre le style. Or, on est loin de cela, à cause de l'enseignement musical qui est resté extrêmement passéiste, et à mon sens très inadéquat.

Dans une époque comme la nôtre, au sein de la transformation du monde à laquelle nous assistons et qui nous permet d'entrer en contact avec un nombre de cultures jusqu'ici inimaginable, nous n'en tirons pas toujours les conséquences. Musicalement, en ce qui concerne l'interprétation, très peu. En tout cas, pas toujours de façon suffisante dans les choix de répertoire, qui fonctionnent beaucoup par clivages. La façon d'interpréter est encore très dogmatique. Par exemple, une interprétation instrumentaliste est très souvent dire post-romantique. Ou alors on prend les choses à rebrousse-poil et on fait du périodique, de l'authentique, etc. On n'a pas encore suffisamment défini un ensemble de règles du jeu, qui reflète dans l'interprétation la richesse phénoménale des répertoires qu'on possède aujourd'hui. Elle doit nous dicter une attitude différente, beaucoup plus ouverte, mais aussi beaucoup plus réflexive sur le plan linguistique, puisqu'on ne peut pas avoir un comportement, une façon de jouer l'instrument, donc un son, un phrasé, une "gestion" unique (terme affreux) des émotions, de la projection sonore, du discours, du dialogue, de la forme... Au contraire, il y en a autant que de grands créateurs qui ont manifesté un état différent de ce langage. Donc la tâche est absolument captivante et je crois qu'à partir de ma génération, la "génération Rattle" comme je l'appelle, qui a commencé à avoir une autre vision de l'apprentissage culturel, il nous revient une tâche immense, notamment dans le domaine de la pédagogie où les conservatismes sont au moins, si ce n'est plus grands, que dans celui de l'exécution.

"Voyage... Langage..." Ces deux termes peuvent-ils susciter une frustration qui vous conduirait à devenir un pianiste créateur et compositeur ?

Je n'ai pas cette frustration-là. Je ne suis pas créateur, je suis interprète. Ce qui nourrit ma vie, c'est d'essayer de saisir la création des autres. Et de la faire revivre, par ce privilège que nous avons dans un instant donné, à un endroit donné, d'espérer qu'une certaine révélation s'effectue. Parfois, on a bien l'impression de la sentir, bien malgré nous. Les forces nous traversent même si on tente de leur être disponible.

Je continue d'aimer les voyages. Y compris les voyages physiques, réels. Il y a bien entendu des aspects, dans mon activité de voyageur, dont je me passerais bien. Parfois un excès de déplacements ou de stress. Je voyagerais dans une vie idéale avec un rythme un peu moins anguleux... Là n'est pas le problème. Pour ce qui est des langages, je continue de trouver passionnante leur découverte. C'est une chose qui dépasse toute existence. Si j'avais le temps d'apprendre plus de langues étrangères, non musicales, j'en serais très heureux également. J'aimerais découvrir davantage de poésies et de littérature en langue originale.

La frustration viendrait plutôt de ce côté-là : de ne plus vivre au XVIIIe siècle. Le rêve encyclopédique a été très vite révolu. Comment pouvons-nous aujourd'hui, c'est notre grand défi et je n'aimerais pas que ça devienne une frustration, embrasser ce monde, dans le sens où on pourrait l'accepter dans tout le potentiel de sa richesse, et essayer de le saisir, sachant bien cependant que nous ne pouvons être en contact qu'avec des partis infinitésimales de celui-ci ? C'est plus une inquiétude, un intérêt qu'une frustration en fait : comment pouvons-nous résoudre la question de notre apprentissage, non pas éclectique et déboussolé, mai ciblé, filtré ? Comment pouvons-nous réaliser notre identité culturelle de demain dans un monde qui nous fait des propositions qui ont changé de dimension ? C'est un défi qu'on peut trouver effrayant mais qui est extraordinaire. Puisqu'on est dans une période de révolution, au sens étymologique, souhaitons qu'elle soit de connaissance culturelle. Certains symptômes nous permettent d'avoir de l'espoir ; d'autres peuvent nous inquiéter... Les références que nous avions, notamment en ce qui concerne les personnes qui peuvent prendre en main ce défi, changent complètement. La mutation qui a lieu sous nos yeux concerne aussi les structures sociales, et notamment celle des élites. De véritables élites culturelles réussiront-elles cette renaissance sans pour cela être définies par ce qui nous faisait frémir auparavant : ce filtrage social et financier dont nous ne voulons plus ? Dans leur extrême flexibilité, parviendront-elles à communiquer ? En ce cas, nous pourrons faire un projet très intéressant.

Un rêve vous taraude-t-il ?

Photo Warner ClassicsLes rêves ne sont pas toujours saisissables ni définissables. On essaie de réaliser une existence qui fasse sens. On le fait avec des intuitions générales et de grandes visions, mais aussi avec du quotidien. J'ai la chance de vivre un moment fructueux de mon existence. Ce que j'ai préparé pendant des décennies se réalise bien. J'ai l'impression que les choses florissent mieux même que je n'aurais pu l'imaginer. Je peux m'exprimer, ce qui donne une très grande intensité à mon existence artistique. C'est au cœur de ce que je voulais faire dans la vie, donc je suis très comblé.

Vous pourriez alors me demander : "Est-ce que vous êtes très heureux ?" Et naturellement, je me dis : "Après cela, aurais-je encore quelque chose à dire ? Vais-je ne pas garder suffisamment de distance et de recul critique et être victime de ce que j'ai créé, ma propre institutionnalisation ? Ou d'une certaine institutionnalisation ?"

Le rêve, pour quelqu'un qui a choisi une voie artistique, c'est de tenter de la vivre jusqu'au bout. C'est-à-dire de trouver, à travers les différentes périodes de l'existence, une réponse aux défis qui se posent, y compris celui du succès. Avant je n'en avais pas, maintenant j'en ai. J'espère trouver de bonnes solutions à la chance de pouvoir m'exprimer aujourd'hui. Il me semble que c'est le cas, mais on peut toujours être victime d'une situation. Ensuite j'espère avoir la capacité de me renouveler, non a priori, mais parce que l'existence est faite de renouvellements. Je voudrais arriver à suivre ma route pour que la dimension artistique, qui a toujours été mon guide dans l'existence, soit assumée et vécue d'une façon adéquate. Comment, je n'en sais rien... Si je pouvais vous le définir, je ne serais plus créatif. Je serais prisonnier de mes modèles. Mais si j'arrive à garder au quotidien cette sorte d'inquiétude fondamentale et cette recherche d'une étincelle dans la réponse à donner... ce sera toujours l'inattendu. Si l'on y parvient, je crois qu'on n'a pas trahi un certain chemin que l'on s'est proposé.

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 17 mars 2007.

 

Petit trajet biographique :

Photo Mitch Jenkins pour Warner Classics


Élève d'Yvonne Loriod au Conservatoire de Paris, où il obtient quatre 1ers Prix, Pierre-Laurent Aimard vit dès l'âge de 12 ans dans l'entourage d'Olivier Messiaen, dont il est l'un des interprètes les plus recherchés. Après avoir complété sa formation auprès de Maria Curcio et de György Kurtág, il obtient en 1973 le 1er Prix au Concours Olivier Messiaen. Choisi à 19 ans par Pierre Boulez, il est durant dix-huit ans soliste de l'Ensemble Intercontemporain, où il participe à de multiples créations (dont les Sonates de Boulez et les Klavierstücke de Stockhausen).  Il crée également des ouvres pour piano de G. Benjamin, M. Stroppa ou G. Ligeti (qui lui a dédié plusieurs de ses Études).  Invité par les plus grands orchestres (Chicago, Cleveland, Boston, San Francisco, Paris, Philharmonie de Berlin, Philharmonia de Londres, Concertgebouw d'Amsterdam), il se produit dans un répertoire très varié, sous la direction de D. Barenboim, P. Boulez, C. Celibidache, C. von Dohnányi, P. Eötvös, B. Haitink, N. Harnoncourt, Z. Mehta, S. Ozawa ou H. Zender. Il se produit également comme soliste ou chambriste aux festivals de Salzbourg, Berlin, Cologne (Triennale), Lucerne, Tanglewood ou Paris (Festival d'Automne). Professeur de Piano et de Musique de chambre au CNSMDP, Pierre-Laurent Aimard enseigne également à la Hochschule für Musik de Cologne. Il a enregistré de nombreux disques (dont la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, avec la Philharmonie de Berlin).

Petit trajet discographique :

http://www.warnerclassicsandjazz.com/artistdiscography.php?artist=2575

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