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Pierre-Yves Pruvot Prudence et jouissive diversité d'un baryton lucide |
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On se souvient de la puissante faconde comme de l'émouvante intensité des prestations du jeune baryton français au Concours Reine Elisabeth 2000, dont il fut le quatrième lauréat. (Voir nos Archives CMIREB 2000). Ce qui ne lui a pas tourné la tête : quatre ans plus tard, il poursuit une trajectoire intelligente en ayant soin de ne pas brûler les étapes, du récital (avec son complice, le pianiste Charles Bouisset. Ce qui leur a valu de passionnants et minutieux enregistrements. Voir parmi la discographie ci-dessous.) à l'opéra, soucieux de travailler des personnages au rythme de sa voix, capable de soutenir avec aisance et brio des rôles-titres, comme celui de Falstaff à l'Atelier Lyrique de Tourcoing, sous la direction de Jean-Claude Malgoire. Humour, générosité, émotion, il avance avec son coeur sans être dupe des exigences commerciales du métier d'artiste. Entre deux rôles, de passage à Bruxelles, pudique et circonspect, il soulève légèrement le voile sur sa carrière... parallèlement à son épouse dans la vie et partenaire sur scène dans le Cosi Fan Tutte de Malgoire (Agenda des Concerts) la mezzo-soprano française Hjördis Thébault (voir notre entretien avec elle).
Pierre-Yves Pruvot, nous sommes en 2004 et vous n'êtes pas sans savoir que le Concours Reine Elisabeth reprend la session chant cette année. Après votre quatrième prix en 2000, que s'est-il passé pour vous en 4 ans ? Etait-ce utile de faire ce concours ? (Voir en archives notre Dossier CMIREB 2000)
C'est toujours utile de faire un concours et surtout quand on a un prix ! Il s'est passé plein de choses mais on ne peut pas dire qu'elles soient toutes arrivées directement par le concours. C'est plutôt un enchaînement de circonstances. Le CMIREB était une étape. La vie continue. La carrière continue...
Qu'est-ce qui vous a amené à ce concours en 2000 ?
D'une part, j'avais l'âge et ensuite je trouvais que le choix du répertoire était intéressant parce qu'on était confrontés à tous les styles en recevant les moyens de le faire : un orchestre baroque, un symphonique, un piano. La diversité m'intéressait. Le jury et la façon dont cela se déroulait aussi.
Vous le referiez ?
Oui.
Dans les mêmes conditions ?
Peut-être. Il y aurait des choses que j'aimerais faire différemment. Je pense que je ne ferais pas forcément le même programme non plus mais... je ne regrette rien.
Le concours a-t-il un impact dans votre CV ?
C'est toujours agréable de noter qu'on est lauréat du Concours Reine Elizabeth, c'est sûr. Parmi d'autres prix, il se remarque bien.
Dans l'évolution de votre parcours, y a-t-il un avant et un après ?
Pas vraiment car j'avais déjà commencé à travailler professionnellement. J'avais des engagements. Il y a un après dans le sens qu'une fois où j'ai eu ce prix, je n'en ai pas cherché d'autres. Aucun autre n'est vraiment au même niveau musical. Ca a donc marqué la fin des périodes de concours pour moi.
Après avoir traversé la diversité des exigences vocales du concours, pourriez-vous définir votre spécificité en tant que baryton ?
Avant le concours, j'ai fait beaucoup de récitals de mélodies et de lieder : des mélodies russes, françaises, anglaises, des lieder. Après, j'ai eu beaucoup d'engagements à l'opéra, ce qui lui était plus ou moins directement lié. Depuis 4 ans, cela a un peu changé ma ligne vocale. J'ai continué à donner des récitals mais à un rythme beaucoup moins soutenu, ainsi que de l'oratorio. Je suis actuellement tourné vers l'opéra : une telle opportunité ne se refuse pas.
Si vous deviez prendre une option de répertoire, ce serait laquelle ?
Je n'aimerais pas en prendre une justement. Ce qui m'intéresse, c'est ce que s'apportent mutuellement les différents répertoires. D'avoir beaucoup chanté la mélodie m'a donné une approche différente de l'opéra. Et maintenant, l'opéra me donne une autre vision de la mélodie. Le fait de jouer sur scène change également le rapport au public. Il est intéressant de pouvoir passer d'un style à l'autre, d'un genre à l'autre, à travers les époques. Il n'a jamais été aussi facile qu'aujourd'hui de pouvoir passer du baroque au contemporain, d'enchaîner avec un récital de lieder de Schubert, de faire une création puis de chanter une messe de Haydn. Autrefois, les chanteurs devaient se spécialiser. Maintenant on leur demande de plus en plus de se diversifier. Evidemment, on ne peut pas tout chanter très bien mais on peut chanter quand même pas mal de choses tout à fait correctement.
Quels sont vos grands rôles à l'opéra ?
J'ai beaucoup chanté les opéras de jeunesse de Rossini, ce qui est une très bonne école pour les rôles virtuoses, longs et exigeants sans être toutefois trop enregistrés donc on n'est pas tellement comparé à des versions précédentes. Je viens de chanter Don Alfonso dans le Cosi de Mozart (voir notre Agenda des Concerts). C'était un peu une expérience car je me rapproche davantage vocalement d'un Guglielmo, mais je trouvais que le rôle d'Alfonso était plus intéressant scéniquement et psychologiquement. Je vais bientôt chanter Le Barbier de Rossini et celui de Giovanni Paisiello, qui est moins connu. Sinon, j'ai chanté la saison dernière à l'Opéra de Lyon dans la production de Boris Godounov avec Ivan Fischer, Chtchelkalov qui a deux airs solo et une grande présence à côté de Boris. C'est une bonne expérience d'avoir côtoyé Vladimir Matorin. C'est impressionnant de chanter à côté d'interprètes de cette taille et de cette ampleur vocale ! Et puis, j'ai fait des seconds rôles, des opérettes, ma première Traviata avec mon premier Germont l'année dernière et j'aurai le plaisir de le rechanter cette année à la Réunion dans la mise en scène de Jean-Claude Auvray en avril... J'ai chanté aussi cette année dans un opéra de Gossec complètement inconnu qui s'appelle Sabinus, un rôle de baryton assez héroïque. Et dans la même optique je chanterai dans un opéra de Jean-Chrétien Bach l'année prochaine, Amadis de Gaule, le seul de ce compositeur qui soit en français, écrit pour l'Académie Royale. A plus long terme, je ne peux pas encore en parler...
Nous n'avons pas parlé de Wagner non plus...
Wagner ! Je ne vois pas ce que je pourrais chanter dans Wagner pour l'instant... Il y a beaucoup de choses que j'aimerais chanter plus tard mais pour l'instant, en l'état... non. C'est en plus un répertoire que je connais assez peu. Non qu'il ne m'intéresse pas, mais je n'ai pas rencontré quelqu'un qui m'ait donné envie de l'entendre. Les seuls opéras de Wagner que j'aie vus sont Tristan et Yseult et Le Vaisseau Fantôme. Je n'ai vu ni entendu en entier aucun volet de la Tétralogie... Je pense que le jour où je m'y plongerai, ce sera complètement. C'est la vie qui fait que par hasard on se trouve confronté à une oeuvre, à un genre... La voix wagnérienne demande bien sûr l'endurance physique et la puissance mais on ne trouve pas forcément chez Wagner les rôles les plus exigeants pour les barytons. Ses barytons-basses demandent effectivement davantage de maturité mais j'ai le temps... J'ai la chance d'avoir une voix qui arrive à maturité vers 45-50 ans. Donc ça me laisse une bonne dizaine d'années pour préparer ces rôles-là et je pense qu'entre-temps je passerai par les rôles verdiens. En partant du bel canto vers les rôles de Verdi les plus légers pour évoluer vers les rôles plus lourds et plus dramatiques. J'adore chanter en allemand, il n'y a donc pas de raison que si tout va bien, je ne continue pas à explorer le répertoire.
Existe-t-il un rôle dont vous rêviez ?
Je voulais faire à tout prix le Barbier de Rossini. C'est donc un rêve qui va s'exaucer l'année prochaine à l'Opéra de Lille avec Jean-Claude Malgoire. C'est pour moi une étape importante. Le rôle de Germont m'attirait beaucoup. J'ai eu la chance de pouvoir le faire en concert et maintenant sur scène, ce qui me motive énormément. Les grands rôles qui m'intéressent psychologiquement et vocalement sont pour dans 15 ou 20 ans donc... nous n'en parlerons pas tout de suite !
Vous citez Malgoire, qui semble être un révélateur de voix au fin fond du Nord de la France... Quelle est votre relation avec lui ?
Il m'a entendu chanter du Rossini dans une production d'Alberto Zedda et m'a proposé de refaire avec lui et sur instruments anciens La Scala di Seta, le premier opéra que Rossini avait écrit à 17 ans (voir nos archives agenda des concerts). C'était avec l'Orchestre de Picardie. Nous avons fait cette expérience ensemble ; ça reste un bon souvenir à plusieurs titres : travailler avec lui, chanter pour moi la première fois sur instruments anciens dans un diapason un peu plus bas, dans un rapport très différent de celui qu'impliquent les instruments modernes... On sent dans l'épanouissement de la voix que la partition a été écrite pour les instruments d'époque : l'orchestre moderne donne davantage de brillance mais implique une lutte contre la voix. J'ai eu la chance ensuite de chanter Mozart avec Malgoire et c'est vrai que c'est idéal. Et... j'oubliais de parler du Falstaff de Salieri ! Enregistré et fait sur scène avec un très bon metteur en scène, Alain Maratrat (voir Nouveautés Opéra). Jean-Claude Malgoire fait foncièrement confiance aux autres, a envie de découvrir des talents, du répertoire nouveau et se donne vraiment les moyens de le faire. On pourrait se dire : qu'est-ce que c'est que cette structure basée à Tourcoing ( NDLR : Atelier Lyrique de Tourcoing) ? Mais toutes les productions que j'ai eu la chance d'y faire ou d'y voir ont toujours eu un très bon metteur en scène, dans un vrai temps de travail. Et la notion d'atelier n'est vraiment pas usurpée : il s'agit de création commune. Jean-Claude Malgoire est très fort pour réunir les énergies, les fédérer et on travaille dans une ambiance qui n'existe nulle part ailleurs. Elle est familiale, les gens se connaissent, techniciens et musiciens d'orchestre. J'ai eu la chance de chanter dans pas mal d'endroits pour pouvoir comparer ! Dans certaines maisons d'opéra, chaque "corporation" a son ascenseur, les grands rôles ont un étage différent des petits, on ne se mélange pas, les maquilleuses ne sont pas les mêmes et... quand on se retrouve sur le plateau, c'est... physiquement ! Souvent il n'y a aucune connivence, et d'ailleurs pas de temps pour ça, etc. A Tourcoing, c'est autre chose ! J'avais un a priori contre l'opéra et le fait d'avoir vécu ces expériences me donne un autre goût de la chose. Et puis... grâce à Jean-Claude Malgoire, j'ai rencontré celle qui allait devenir ma femme (NDLR : la mezzo soprano française Hjördis Thébault. Voir notre entretien en parallèle avec cette future soprano, car elle change de tessiture.). Et cela reste un très bon souvenir... pour l'instant !
Sans vouloir entrer dans la polémique, quel est le statut du musicien en France actuellement ?
Celui d'intermittent du spectacle. Ce qui veut dire tout et rien. L'artiste est en France un salarié comme un autre, sauf qu'il change d'employeur à chaque nouveau concert et chaque nouvel opéra. Entre ses périodes de non-travail, il est inscrit au chômage et touche des indemnités qui correspondraient à compléter son salaire dans les "périodes d'inactivité". Or celles-ci n'en sont pas du tout car elles correspondent à la préparation des rôles, des concerts, des auditions... autant de choses qui ne sont pas payées. Quand vous préparez un rôle, ça vous coûte cher pourtant, car vous devez payer un pianiste. Lors d'une audition, vous vous déplacez, prenez le train ou l'avion, payez l'hôtel à votre charge... Vous achetez vos partitions, vous répétez... Tout cela n'est pas compris dans votre salaire. Ces périodes d'inactivité sont en fait des périodes de travail intense puisque c'est généralement là qu'on travaille le plus ! Le système est remis en cause parce que ce qui peut s'appliquer à un artiste lyrique n'est pas forcément la même chose que pour d'autres métiers et l'on est englobé dans un système qui n'a plus grand chose à voir avec les métiers du spectacle. La France est l'un des rares pays au monde où l'artiste est salarié ; dans beaucoup d'autres, il est travailleur indépendant, cotise et doit gérer ses périodes d'inactivité. Du coup, les cachets ne sont pas les mêmes, etc. En France, comme la loi oblige les employeurs à salarier les artistes, on ne peut pas passer pour l'instant par un autre système. La solution adoptée, c'est de réduire le nombre d'indemnisés. Ce qui n'est pas vraiment idéal ! Ceux qui vont en pâtir étant les artistes qui auront le plus de mal à trouver du travail et qui seront exclus. Je crois qu'on aurait dû trouver une solution intermédiaire, en créant pour certains une carte professionnelle et faire en sorte que puissent entrer dans le système de jeunes artistes qui débutent et que ceux qui sont déjà bien intégrés touchent peut-être moins d'indemnités. Je sais ce que je vais chanter dans un mois, deux et même douze mais ensuite, on est soumis aux lois du marché et je peux très bien me retrouver sans travail ni indemnité et ne plus pouvoir financièrement assumer mon métier. Quand on a du travail tout va bien mais on ne sait pas jusqu'à quand ça va durer.
Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 15 février 2004
Petit trajet biographique et discographique :
Pierre Yves Pruvot, baryton
Trompettiste et pianiste, c’est au cours de ses études d’ingénieur que Pierre-Yves Pruvot découvre le chant sous l’impulsion de Pascale Reynaud ; il intègre ensuite la classe de Margreet Honig au CNSMD de Lyon.
Lauréat des concours internationaux de ’s-Hertogenbosch aux Pays-Bas (1998), de Paris (1999) et Reine Élisabeth de Belgique (2000), il est invité par les grandes formations européennes : Orchestre philharmonique du Luxembourg, de la radio néerlandaise, de l’opéra de chambre de Varsovie, orchestres philharmoniques de Halle, de Nice, de la Monnaie…
À la scène, il chante le rôle-titre du Falstaff de Salieri dans la mise en scène d’Alain Maratrat (enregistrement Dynamic - voir notre page opéras), les rôles de Méphisto et Somarone respectivement dans La Damnation de Faust et Béatrice et Bénédict (Opéra-Comique, direction Marc Soustrot) de Berlioz, Germano de La Scala di seta de Rossini dans la production de Jean-Claude Malgoire et Christian Schiaretti (voir nos archives agenda des concerts), Allazim dans Zaïde de Mozart avec l’Orchestre national d’Ile-de-France sous la baguette de Jacques Mercier, Gunther dans Die lustigen Niebelungen d’Oscar Straus et Buonafede dans Il mondo della luna de Haydn. Chez Donizetti, il est Olivo dans Olivo e Pasquale (direction Alberto Zedda) et Procolo dans Viva la Mamma à l’Opéra de Montpellier. Au Palacio de Bellas Artes de Mexico, on l’entend dans A Scourge of Hyacinths de Tanya Leon dans la mise en scène de Bob Wilson. À l’opéra de Lyon, Pierre-Yves Pruvot a chanté entre autres les rôles de Chtchelkalov dans Boris Godounov de Moussorgsky sous la direction d’Ivan Fischer, de Bertolucci dans Il signor Fagotto d’Offenbach et a participé à la création mondiale du Premier cercle de Gilbert Amy dirigé par Michel Plasson (enregistrement MFA-Harmonia mundi).
Pierre-Yves Pruvot affectionne tout particulièrement le répertoire du lied et de la mélodie qu’il explore en compagnie du pianiste Charles Bouisset. Le duo est l’invité de nombreux festivals et leurs récitals sont régulièrement retransmis par les radios européennes. Ils ont réalisé plusieurs enregistrements discographiques, dont un, avec le quatuor Debussy, consacré aux compositeurs de Terezin, ainsi qu'un disque Poulenc (Timpani - voir nos archives Voix) et un disque Sauguet (Séléna).
Parmi les autres disques de Pierre-Yves Pruvot : Don Procopio (Dynamic) et Le docteur Miracle (BNL - voir nos Coups de Coeur) de Bizet, une intégrale des airs de concert de Beethoven (BNL), La Terre Promise de Massenet et L’Apocalypse selon Saint Jean de Jean Françaix (Erol).
Cette saison, après avoir été Don Alfonso de Cosi fan tutte sous la direction de Jean-Claude Malgoire (mise en scène de Pierre Constant - voir notre Agenda des Concerts), il chantera Giorgio Germont dans La Traviata et le rôle-titre de Nabucco. Au concert, on le retrouvera dans La Passion selon Saint-Jean et La Passion selon Saint-Mathieu (Théâtre des Champs-Elysées) de Bach, les Vêpres de Monteverdi à Crémone et Todesfüge d’Olivier Greif avec le quatuor Manfred.
La saison prochaine, il sera Figaro du Barbier de Séville de Rossini à l’Opéra de Lille. Il chantera également Figaro dans l’opéra du même nom de Paisiello sous la direction de Jean-Claude Malgoire et Leporello de Don Giovanni sous la direction d’Emmanuel Krivine à la Cité de la musique.
Pierre-Yves Pruvot est le fondateur des éditions musicales Symétrie.
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