Roberto Giordano

pianiste

 

 

Une volonté patiente et chaleureuse

 

"Ce n'était peut-être pas mon choix d'être musicien, mais c'était la chose que j'aimais le plus." Roberto Giordano

 

dans notre rubrique Archives Piano

 

Quatrième lauréat du Concours Musical Reine Elisabeth de piano 2003, Roberto Giordano rayonne, heureux, épanoui, reconnaissant envers la Belgique qui l'a quasiment "adopté" avant même les résultats du CMIREB. A l'occasion de la sortie de son premier disque soliste chez Cyprès (CYP 1642) et de la diffusion du documentaire de Jean-Pierre Berckmans (Roberto Giordano, d'un monde à l'autre, documentaire de Jean-Pierre Berckmans, sous la direction artistique de Gérard Corbiau), le pianiste italien nous parle volontiers de son itinéraire et des aspirations.

Roberto Giordano, Peut-on parler d'un avant et d'un après le CMIREB ?

Tout à fait. Disons même que "l'avant-concours" se divise en deux : bien avant et juste avant ! La préparation d'un concours se passe quelques mois avant mais bien évidemment on accumule le répertoire pendant des années. Au moment où l'on décide de se présenter, le travail est un peu plus aigu sur le répertoire demandé. "L'après-concours" est évidemment dans mon cas, quelque chose de très beau. J'ai eu ce que je voulais, c'est-à-dire un prix et j'ai joué en finale, comme je le souhaitais. Une carrière nouvelle s'est alors ouverte à moi. J'ai voyagé davantage, j'ai visité des pays que je n'avais jamais visités : la Russie, la Turquie, le Japon la semaine dernière. Le niveau d'une carrière se hausse. Mais l'après-concours, c'est aussi beaucoup de travail : ce n'est pas seulement une suite de concerts mais aussi une exigence plus élevée encore. Le public attend toujours plus. Pour faire fructifier le prix, il faut se dépenser énormément, pas seulement accepter les concerts qui arrivent sans arrêt, et parfois dire non. Il s'agit de toujours garder un certain équilibre musical dans sa vie professionnelle.

Qu'est-ce qui vous avait amené au CMIREB, car vous aviez passé d'autres concours avant ?

C'est mon premier grand concours, en fait. Deux ans auparavant, j'avais présenté le concours Busoni et je suis allé en finale. J'ai connu Cécile Soyez quand je faisais un concert à Rome à 15 ans ; c'était mon deuxième récital. Cécile est venue m'écouter. Elle m'a parlé de ce concours et nous sommes restés en contact pendant plusieurs années. Je l'invitais toujours à mes examens à Paris, à l'Ecole Normale Alfred Cortot. Pour le dernier, en 1999, elle était libre de venir m'écouter et un mois après je venais en Belgique pour des concerts. Notre amitié a commencé. Elle me parlait toujours de ce concours et m'envoyait les programmes pour que je me rende compte de ce qui s'y passait. J'ai d'ailleurs suivi celui de 1999, en Belgique puis en Italie grâce à la correspondance de Cécile. Je ne pouvais pas le présenter à l'époque, car j'avais beaucoup d'examens à l'Ecole de Paris et au Conservatoire. J'ai donc envisagé de le passer en 2003. De fil en aiguille, il y a eu les concerts pour le préparer. J'ai travaillé les épreuves une par une avec mon professeur. Et voilà...

Vous dites que le CMIREB a été votre premier grand concours. Sera-t-il le dernier ?

Pour le moment, je crois que oui. Il faut dire qu'il est difficile de trouver un autre concours qui ait le même niveau que le Reine Elisabeth. A mon avis, le seul serait le Concours Chopin à Varsovie. Je réfléchis mais je ne suis pas encore sûr... C'est une possibilité envisageable. On verra avec le temps.

Le quatrième prix au CMIREB, vous vous y attendiez ou vous l'espériez tout simplement ?

Je l'ai surtout voulu ! Je voulais absolument arriver en finale. Au moins j'avais ça : cette grande force de volonté, celle de bien faire, de garder mon but bien clair. Le prix n'avait aucune importance pour moi. Je voulais avoir un prix comme un autre, l'important étant d'en avoir un. Et je savais qu'à ce moment-là, je pourrais prendre un nouveau départ. Une nouvelle carrière et une nouvelle vie.

Juste après le Concours, en 2003-2004, vous avez entamé une tournée avec les Jeunesses Musicales. Comment s'est passé ce projet ?

Il remontait aussi à très longtemps et s'est casé entre les autres projets du Concours. C'était une tournée de dix concerts. Il faut dire qu'en 1999, quand je suis venu ici en Belgique pour la première fois, j'ai connu grâce à Cécile le directeur des Jeunesses Musicales du Hainaut occidental. Il m'avait invité à faire trois séances dans les écoles et un concert public. Mais à la dernière séance avec les écoles, il avait invité la responsable des Jeunesses Musicales de la Communauté française. Elle m'a écouté et apprécié, et une nouvelle tournée est née pour l'année 2000. On a fait beaucoup de concerts pour les jeunes dans les écoles, et deux concerts publics. Ensuite, comme j'ai gardé un bon contact avec l'équipe, j'ai fait une autre tournée avec Feng Ning qui était cinquième lauréat du CMIREB. Vous voyez, c'est quand même grâce à eux, et à Cécile, que j'ai eu au début les possibilités de me produire en Belgique plusieurs fois. Nos rapports sont très amicaux. Récemment, je disais que je voulais trouver une façon de les remercier en leur offrant un concert pour les jeunes dans une très grande salle. Les Jeunesses Musicales ont cru en moi avant même le Concours. Ce concert, c'était un peu un événement, parallèlement à la sortie du disque et du film (NDLR : Roberto Giordano, d'un monde à l'autre, documentaire de Jean-Pierre Berckmans, sous la direction artistique de Gérard Corbiau). L'enthousiasme des jeunes était incroyable ! Quand vous les voyez à 12 ou 13 ans vous applaudir et vous montrer leur joie, cela vous donne vraiment envie de continuer. C'est aussi une énorme satisfaction car c'est le public de demain. Et j'aime imaginer que certains d'entre eux seront mon public dans vingt ans, car aujourd'hui, il il y a un peu un trou entre les générations.

Pourrait-on vous imaginer enseignant ?

Je crois que oui et je l'envisage dans le futur. Je ne sais pas quand ce sera le bon moment mais depuis toujours j'aimerais transmettre ma passion envers la musique. Et j'espère trouver quelqu'un qui puisse partager cela avec moi. C'est mon plus grand souhait envers les jeunes aujourd'hui.

Pianiste chambriste, soliste, accompagnateur. Comment considérez-vous ces trois branches de votre art ?

Bien évidemment, la partie soliste me prend presque la totalité de ma carrière. Mais mes expériences en musique de chambre et en accompagnement de chant ont été très précieuses et m'ont permis d'épanouir ma carrière de musicien. Car j'ai eu la chance de collaborer avec des grands, comme José Van Dam, Leo Nucci  ou Feng Ning. Les concerts de musique de chambre sont un moment de rencontre avec ces grands amis qui sont de grands artistes.

N'est-ce pas une énorme de chance de pouvoir accompagner José Van Dam ?

C'est vrai. Et c'est encore arrivé grâce à Cécile. En fait, quand je suis revenu en 1999, elle connaissait la femme de José Van Dam. Nous avons été invités dans leur château en France et là, il a voulu m'écouter parce qu'il a un très beau piano dans son salon. C'est comme ça que nous avons fait connaissance, professionnellement et personnellement. Nous sommes devenus amis. En 2001, José, qui devait participer au Festival de Wallonie, m'a proposé comme accompagnateur en m'offrant  une partie soliste. Il voulait me donner l'opportunité de jouer en solo, comme il le fait toujours très généreusement. On n'a pas toujours la chance de connaître un grand artiste, et José en est un véritable. Pouvoir travailler avec lui, c'est grandiose et ça vous enrichit beaucoup.

Cette répartition "récital de lieder et partie solo du piano" n'est-elle pas un peu une révolution dans la tradition du récital de chant ?

Peut-être, mais ce qui est intéressant dans un concert avec José, c'est que la partie solo qui m'est destinée colle toujours assez bien avec son répertoire. S'il joue des lieder de Schubert, je joue des transcriptions de Liszt des lieder de Schubert, etc. On essaie toujours de garder un fil rouge. Mais je dois dire, d'après mon expérience personnelle, que le public apprécie beaucoup ce compromis. Peut-être parce qu'il sait que je ne suis pas seulement accompagnateur et qu'il a envie de comprendre mieux nos deux personnalités.

Vous accompagnez aussi Marie Hallynck, violoncelliste...

Le premier concert avec elle s'est fait grâce au directeur des Jeunesses Musicales du Hainaut Occidental, Jean-Paul Deman, parce qu'en 1999, il organisait un spectacle  avec la collaboration d'autres organisations locales dans la région de Ath. Elle a joué un solo, moi aussi et dans la seconde partie, je l'ai accompagnée. Je l'ai fait aussi avec Feng Ning. Comme avec d'autres grands artistes (José, Feng ou Leo Nucci), ça a marché tout de suite avec Marie Hallyncq. On a répété un jour et on a fait le concert. Nous étions heureux d'échanger nos visions, de les faire nôtres pour élaborer la partition.

Votre disque sort maintenant pour le label Cyprès. Un disque relativement éclectique, puisque vous mêlez Beethoven, Brahms, Balakirev, Borodine et enfin Scriabine. Comment et pourquoi les rassemblez-vous ?

Je n'avais pas l'intention de faire un disque monographique. J'étais même loin de cette idée. J'avais envie d'un fil rouge mais surtout de jouer des morceaux que j'aimais et qu'on n'entend pas très souvent. Chaque œuvre a représenté un tournant dans la production pianistique des auteurs. Le disque s'ouvre sur la Sonate n°27, écrite à la fin de la deuxième période beethovenienne, de crise et de recherche, qui aboutira à l'équilibre de la troisième période. Il est aussi amusant de voir comme l'opus 90 et l'opus 111 n'ont été construits que sur deux mouvements dont les premiers sont un allegro assez fort et contrasté et les deuxièmes, une ariette dans le 111 et un rondo dans le 90. J'ai cru y voir cet esprit contrasté, ce combat dont Beethoven parle lui-même "entre la tête et le cœur". Les pages choisies de Brahms sont d'une beauté extraordinaire, nées d'un texte, et viennent tout de suite après la Sonate op.5 qui était son premier chef-d'oeuvre. La particularité de l'opus 10, c'est son inspiration littéraire, l'absence d'élaboration thématique (ce qui est assez rare chez lui). Le reste n'est qu'un trait d'union : j'ai choisi le groupe des cinq, important dans l'histoire de la musique. Et comme je ne voulais pas quelque chose de lourd, j'ai choisi des petits bijoux. Je ne pouvais pas choisir Moussorgski et les Tableaux d'une exposition. Ce trait d'union nous amène à Scriabine, qui avait, disait-il, "une autre façon d'être russe", s'éloignant de la tradition musicale pour se rapprocher de l'Occident. Il relie la musique russe et le nouveau siècle de la musique contemporaine. Cette cinquième sonate se trouve entre l'influence de Liszt et de Chopin et cette recherche d'une musique nouvelle qui 'éloigne de la tonalité. C'est le point de changement.

La diversité semble vous convenir parfaitement. Avez-vous toutefois des compositeurs de prédilection ?

Mon répertoire est assez vaste mais j'essaie toujours de garder un certain caractère... qui est le mien d'ailleurs. aujourd'hui, à la radio, nous avons écouté le magnifique Debussy de Arturo Benedetti Michelangeli. Or je ne m'en suis jamais approché moi-même. Il faut reconnaître parfois que l'on est plus porté à jouer certaines choses mieux que d'autres. J'aborderai de toute façon ce répertoire, parce que je l'adore, et si je ne le joue pas en public, je le pratiquerai pour enrichir ma personnalité musicale.

Considérez-vous Michelangeli comme un modèle ou n'aimez-vous pas l'idée d'un référent musical ?

C'est très difficile d'avoir un modèle. Michelangeli a représenté quelqu'un de très important pour moi. A 13 ou 14 ans, j'ai reçu en cadeau une cassette vidéo de ses enregistrements à Turin en 1962. J'ai étudié près de la télévision sa façon de toucher le piano, son habileté, son élégance et j'ai visionné cette cassette des milliers de fois. Ca ne fait donc aucun doute : il a été absolument un modèle pour moi ! Mais j'adore plusieurs grands musiciens, plus ou moins connus, comme des Russes que le public connaît moins mais qui ont fait aussi l'histoire du grand piano. Je pense à Grigory Ginsburg ou Vladimir Sofronitsky. Actuellement... oui, j'ai un modèle qui à mon avis est le plus grand pianiste de notre époque : Grigory Sokolov.

Musicien... pourquoi ?

Ca a commencé sans que je le sache. Comme José le dit parfois : "On est ou on n'est pas musicien." A mon avis, on l'a en soi quand on naît. Bien évidemment, il faut le faire ressortir. Ce n'était peut-être pas mon choix d'être musicien, mais c'était la chose que j'aimais le plus. J'ai commencé par jeu et quand j'ai rencontré la personne qui m'a permis de comprendre que j'avais cette passion en moi et l'a fait ressortir, je l'ai suivie avec le plus grand plaisir.

Pensez-vous avoir une certaine mission, en tant que musicien ?

C'est très immodeste de dire cela. Pourtant si l'on parle de communication, c'est la seule chose que l'on ait envie d'obtenir dès qu'on monte sur scène. Mais la communication de quoi ? Des sensations, de l'amour, ou d'autres valeurs importantes. Quand quelqu'un ensuite vient vous saluer avec émotion, touché par votre travail et votre but, c'est le plus grand résultat qu'on puisse attendre, tout en continuant ce travail infini jusqu'à la mort.

Vous arrive-t-il d'être insatisfait de vous-même sur le plan musical ?

Souvent. Presque toujours. On est toujours content d'un résultat et d'un succès, évidemment. Mais je garde une insatisfaction, et heureusement, car c'est la seule chose qui puisse conduire un artiste à s'améliorer. Tous les grands ont essayé de le faire jusqu'à leur mort, pourquoi pas les plus petits ?

(Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts le 12 novembre 2004)

Petit trajet biographique et discographique :

Roberto Giordano

Né à Tropèa en 1981, Roberto Giordano commença à étudier le piano avec Angela Masneri. Dès l’âge de 14 ans, il fut admis à l’Ecole Normale de Musique A. Cortot de Paris, dans la classe de Marcella Crudeli. Il obtint les diplômes du cours d’Exécution Pianistique à l’unanimité et avec les félicitations du jury. En 1999, à 18 ans, il termina le conservatoire G. Rossini de Pesaro avec la plus grande distinction et la mention d’honneur. Actuellement il étudie à  l’Accademia Pianistica Internazionale Incontri col Maestro d’Imola, avec les professeurs Piero Rattalino et Leonid Margarius. Dès son plus jeune âge, il fut lauréat de plusieurs concours de niveau international, tant en Italie qu’à l’étranger. En 2000 à Livourne, lui fut attribuée la bourse d’étude « Silio Taddei ». Finaliste du Concours Busoni en 2001, il participa l’année suivante à la première édition du Festival Busoni. En 2003, sa quatrième place à la finale du Concours Musical International Reine Elisabeth de Belgique le révéla à l’attention de la critique internationale et le propulsa immédiatement sur les plus grandes scènes de concert d’Europe. Roberto Giordano est régulièrement invité en Italie, Belgique, France, Hollande, Russie, Allemagne, Suisse, Turquie, Roumanie, tant comme soliste qu’avec des orchestres de renommée internationale (State Hermitage Orchestra Camerata de S.Petersburg, Orchestre d’Etat de Roumanie, Filarmonica Marchigiana, Orchestre National de Belgique, Orchestre Philharmonique de Liège, Jonge Filharmonie van Vlaanderen, Orchestra di Padova e Veneto, Orchestre Philharmonique de Bucarest, Orchestra da camera « B. Marcello »), sous la direction de chefs tels que Gilbert Varga, Pavel Kogan, Jean-Pierre Haeck, Christian Brancusi, Domonkos Heja, Anton Nanut. Il participe à des festivals de renom tels que le Festival de Wallonie, Festival van Vlaanderen, Istanbul Music Festival, Settimane Musicali di Stresa, Europalia, Musical Olympus Festival (Russie), Festival de Stavelot, Oberhausen Music Festival, Festival di Ravello, etc. Son expérience artistique s’enrichit d’une belle collaboration en musique de chambre avec d’éminents musiciens comme les barytons José Van Dam et Leo Nucci, la violoncelliste Marie Hallynck, le violoniste Feng Ning. Il a été invité pour une longue tournée en 2003-2004 par les « Jeunesses Musicales de Belgique » pour lesquelles il avait déjà donné plusieurs concerts auparavant. Pour la saison 2004-2005 il fera ses débuts en Amérique du Sud, au Japon et en Chine. En octobre 2005, il se produira entre autres à l’Opéra de Frankfort. Aux deux CD déjà à son actif, vient de s’ajouter ce dernier opus publié sous le label « Cyprès » (sortie prévue le 18 octobre en Belgique). Un film-portrait, réalisé par Jean-Pierre Berckmans sous la direction artistique de Gérard Corbiau (Farinelli, Le Maître de Musique, …) produit par Capricorn TV/Krenotec, lui est consacré et diffusé sur la deux (RTBF) le 12 novembre 2004.

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