Sergey Khachatryan

Exigence et pureté

Photo Naïve

 

Un an après avoir remporté le CMIREB 2005 de violon, Sergey Khachatryan affirme sa personnalité avec la même intensité que celle qui habitait ses apparitions sur les scènes du Conservatoire et du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Son album chez Naïve, consacré aux deux concertos de Shostakovich, explore une sensibilité puissante et extrêmement personnelle, ainsi que son passage à Bruxelles le 8 décembre avec l'ONB sous la direction de Reinbert de Leeuw. Le jeune artiste ne se laisse pas influencer par la mode, les traditions ni les règles d'interprétation, peu réceptif à la sacralisation des musiciens, confiant en son oreille et exigeant dans sa quête d'interprète, amoureux de la pureté d'intentions, respectueux et humble au service de la musique. Il s'ouvre avec conviction et fermeté, sans excès, dans cet envoûtant contraste qui anime sa musique, d'ardeur et d'assurance tranquille.

Sergey Kachatryan, le public belge vous connaît du CMIREB 2005. Pourriez-vous nous confier, un an après, vos souvenirs du concours ?

lauréat 2005 - Photo Noël Godts -Il y en a beaucoup ! Toute la durée de ma participation à ce concours a beaucoup compté, en dehors du fait que j'aie remporté le concours. La préparation aux éliminatoires, puis les demi-finales... etc. Je me sentais à une nouvelle étape de ma vie ; c'était un sentiment très fort. Bien sûr, le moment où j'ai entendu que j'avais le premier prix a été l'un des plus intenses, mais la finale où j'ai pu jouer le premier concerto pour violon de Shostakovich au moment où je le découvrais et commençais à l'aimer... c'était extraordinaire pour moi ! Je me souviens aussi qu'après avoir joué la sonate de Brahms, quand vint le moment de jouer l'œuvre contemporaine, j'attendais que cela finisse pour pouvoir commencer enfin le Shostakovich ! Ce n'est pas que l'œuvre contemporaine était mauvaise, mais pour moi, elle était interminable car j'attendais de pouvoir jouer mon concerto préféré ! J'étais si heureux, l'heure venue ! En jouant Shostakovich, je n'avais plus du tout l'impression de passer un concours : je donnais un concert, je pouvais tout simplement jouer la musique que j'aime profondément. Quand ce fut terminé, j'étais vraiment triste, car tout ce que j'avais fait depuis un mois m'est revenu à l'esprit, de l'instant où j'avais reçu mon numéro de passage, à celui que je venais de vivre. Je ne me sentais pas très bien, parce que je me sentais vide, comme si tout était fini.

Aviez-vous déjà joué le Premier concerto de Shostakovich avant le concours ?

Oui, trois fois, avec orchestre.

Qu'appréciez-vous particulièrement dans ce concerto ?

En fait, en ce moment, Shostakovich est l'un de mes compositeurs préférés. Ce concerto composé en 1947-48 est atypique de Shostakovich. Il se sentait très mal à cette époque, accusé de propagande par l'Europe de l'Ouest. Il vivait l'un des pires moments de sa vie. Même si en général sa vie n'a pas été très heureuse, sous la pression du régime. Mais là, il ne savait plus comment s'en sortir. Je suis ravi qu'il ait alors écrit ce concerto car dans la passacaille, il dévoile sa propre émotion et c'est très rare chez Shostakovich. D'ordinaire, sa musique est plus une réflexion sur son époque, un reflet de cette période tragique et passionnée.

 

Vous évoquez la Passacaille. N'était-ce pas un cadeau à David Oistrakh ?

Sans doute ! Oistrakh devait en être ravi ! C'était le plus grand et il a eu beaucoup de chance : Shostakovich lui a dédié de nombreuses oeuvres. Mais je ne suis pas sûr que Shostakovich ait écrit la passacaille comme un cadeau à Oistrakh... Je crois qu'il a écrit la musique qu'il ressentait à ce moment-là. Oistrakh s'est arrêté de jouer Shostakovich en 1948 jusqu'en 1955. Le Premier concerto a été mis de côté sous la pression communiste...

Vous n'avez pas peur d'être comparé à Oistrakh pour cette interprétation du Premier concerto ?

Non. Je crois que je joue différemment. Je le joue comme je le vois et le ressens. Pourquoi devrais-je avoir peur ? Bien sûr, Oistrakh est considéré comme son meilleur interprète parce que Shostakovich a travaillé avec lui. Mais je dois avouer qu'il y a de nombreux points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec Oistrakh... Cependant avant tout, je veux souligner combien je respecte Oistrakh en tant que musicien : il est resté pur envers son métier et la musique. Mais il est de ces personnalités qui se jouent davantage eux-mêmes que la musique qu'ils interprètent. Parce qu'il était aussi une sorte de "grand patron" à cette époque, une référence. Et je n'aime pas quand on ressent cela dans la musique. Je crois que nous, les musiciens, nous sommes davantage comme des... câbles, des intermédiaires entre le compositeur et le public. Et plus votre transmission est pure, meilleur artiste vous êtes, me semble-t-il. Car nous ne faisons rien de neuf : tout a été décidé par le compositeur. Nous ne faisons que transmettre sa musique au public, à travers nos yeux, notre talent... Et je ne vois pas cela chez Oistrakh. Pas seulement quand il interprète Shostakovich, mais dans tout ce qu'il joue. Je retrouve davantage Oistrakh que le compositeur dans ses interprétations.

Là où je ne suis pas très d'accord avec Oistrakh dans le Premier concerto, c'est cette façon de jouer Shostakovich très froidement... Bien sûr, il y a souvent une atmosphère macabre dans sa musique, mais comme dans la passacaille, il existe des moments très passionnés, et vous ne pouvez pas jouer tout cela sur le même ton.

Vous avez également enregistré, il y a quelque temps (comme Oistrakh) Khatchaturian et Sibelius...

Oui... Et Khatchaturian a aussi dédié cette pièce à Oistrakh, le plus grand à l'époque ! Mais je ne crois pas qu'il y ait eu beaucoup de points communs entre le concerto pour violon de Khatchaturian et Oistrakh... Il s'agit d'une musique typiquement arménienne, et le second mouvement en a été écrit séparément auparavant. Il était destiné à un film de propagande arménien. C'est le souvenir du massacre de 1915 qui me donne l'élan pour jouer ce second mouvement, car les images ressemblent à celles d'un film de l'époque où l'on voit comment nos parents ont été tués. La musique de Khatchaturian est profondément tragique. On y trouve aussi beaucoup d'éléments typiquement folkloriques, et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de points de contact avec Oistrakh...

Vous aviez pensé à passer le CMIREB juste après le Concours Sibelius que vous avez remporté. Bien avant 2005. Qu'est-ce qui vous en a dissuadé ?

Après le Sibélius, j'étais vraiment fatigué ! C'était en décembre 2000... Je venais de passer trois concours, Sibelius étant le point culminant... Mes parents m'ont aussi conseillé de me reposer...

Au CMIREB, vous étiez six à jouer le Premier concerto de Shostakovich...

J'étais surpris... Mais je ne me suis jamais mis en compétition avec un autre. Je sais que j'ai ma personnalité et ma propre individualité. Comme je vous l'ai dit, quand je joue, j'oublie qu'il s'agit d'un concours. Je me sens simplement en concert. Je veux juste servir d'intermédiaire au public et lui montrer ce que je ressens de cette musique... Je ne me suis donc jamais comparé aux autres candidats. J'étais juste surpris parce que Shostakovich n'est pas si populaire en concours. Je l'avais choisi parce que j'adore ce concerto. Je pourrais en mourir ! Encore aujourd'hui ! J'ai entendu que certains candidats l'avaient choisi parce qu'il n'est pas beaucoup joué d'ordinaire... Et tout le monde a pensé comme ça !

Vous avez enregistré Khatchaturian, Sibelius, Shostakovivch... Tchaïkovski sera-t-il le prochain ?

Non, ce sera Beethoven. Je le joue beaucoup et je commence à m'y installer. Je crois avoir quelque chose à exprimer...

Avec quel chef ?

J'aurai deux concerts à Leipzig avec Riccardo Chailly et de nombreux labels sont intéressés : Emi, Decca, Naïve... Nous verrons. C'est un choix difficile !

Comment s'est passée votre collaboration avec Kurt Masur pour les deux concertos que vous venez d'enregistrer ?

C'était magnifique. Ce n'était pas la première fois que nous travaillions ensemble. Nous avons commencé en 2004 quand nous avons fait une tournée au Japon. Puis aux Etats-Unis. Ce que j'aime beaucoup chez lui, en dehors du fait qu'il est l'un des plus grands chefs de notre époque, c'est sa simplicité. Vous pouvez parler avec lui (ce qui n'est pas le cas de tous les chefs, même si je n'ai pas encore connu cette situation), partager votre vision et la soulever auprès de l'orchestre également.

Etiez-vous d'accord avec le tempo qu'il a choisi chez Shostakovich ?

A dire vrai, au départ, il voulait un tempo un peu lent pour Shostakovich, mais il était d'accord avec ce que je lui ai suggéré. Nous avons beaucoup discuté. Au départ, il n'était pas très heureux mais nous avons trouvé une solution, un compromis.

Vous avez fait un concert à Flagey avec votre sœur avant votre participation au CMIREB... Est-ce que vous le faites encore ?

En famille - Photo Noël Godts -Bien sûr, de plus en plus ! J'ai de plus en plus d'occasions de travailler avec des pianistes très célèbres, mais ma sœur est l'une des musiciennes que j'aime réellement, en tant que personne et en tant que musicienne. Parce qu'elle est très sérieuse dans ce qu'elle entreprend ; la musique est aussi sa vie. Et sans vouloir faire de promotion ni de publicité, son approche de la musique est très pure. Sans doute est-ce l'influence de nos professeurs et de nos parents. Quand nous travaillons ensemble, j'ai beaucoup à apprendre d'elle également, et nous nous entendons très bien. Même si nous sommes très différents. Sur scène, nous sommes en harmonie, comme une seule personne.

Vous avez encore du temps pour la musique de chambre ?

Oui, bien sûr. La musique de chambre quand il s'agit de sonates. Les trios et les quatuors, pas tant que ça... Beaucoup de gens me disent : "Tu devrais le faire. Ce sera très bon pour toi..." C'est un peu une tradition de penser ça de nos jours. Je ne sais pas pourquoi... Car jouer en  soliste m'absorbe énormément. Pour moi, jouer en trio ou en quatuor doit être une réelle implication ; on ne se rassemble pas comme ça une ou deux semaines à l'avance pour improviser de la musique de chambre après quelques répétitions. J'adorerais jouer avec le Quatuor Shostakovich, parce que je les aime vraiment beaucoup, mais il ne s'agit pas seulement d'être ensemble, il faut aussi pouvoir partager les mêmes sentiments et trouver un équilibre. Je ne prends donc pas au sérieux la proposition de m'adonner à la musique de chambre de temps en temps. A Verbier, il y a quelques années, je suis allé écouter de grands artistes jouer ensemble : Vadim Repin, Ilya Gringolts, Martha Argerich, James Levine mais ce n'est pas ce que je recherche... C'est un jeu, ils ne jouent pas vraiment sérieusement.

Vous avez changé de violon après le CMIREB. Quelle est la différence entre ce Stradivarius et avec le Guadarnini que vous jouiez à Bruxelles ?

 

Elle est très grande ! C'était très difficile pour moi de l'accepter, cette énorme différence, car j'aimais tellement mon premier violon, le Guadarnini ! Toute la grande carrière que j'ai menée depuis le Concours Sibelius, je l'ai faite avec ce violon. J'y étais si attaché que c'était impossible d'en envisager un autre. Puis le Stradivarius est arrivé et je me suis demandé ce que je devais faire ! J'étais plutôt perdu... Je l'ai donc gardé chez moi un moment sans le jouer, car j'étais sûr que dès que je le toucherais, j'en tomberais amoureux... Et je n'avais pas envie d'abandonner le Guadarnini...

Et depuis, vous ne le jouez plus ?

Plus très souvent... Le Stradivarius me donne davantage de possibilités de m'explorer moi-même en trouvant des couleurs différentes dont j'ignorais encore l'existence...

 

Mais vous devrez le rendre dans trois ans ?

Oui... Je devrai ! Mais je ne veux pas y penser !

En quelques mots, la musique, pourquoi ?

La réponse est très simple en fait : la musique est le seul domaine où je peux explorer mes émotions. Si vous me connaissiez, vous sauriez que je parle pas beaucoup de moi, et qu'en fait je n'aime pas parler de moi. Je me sens mieux en moi-même, et la musique est la seule façon où je peux toucher ce qui est en moi et l'exprimer.

Pensez-vous, en tant que musicien, porter une certaine mission ?

On peut peut-être voir ça comme une mission aussi... La musique est plus haute pour moi qu'une religion. Elle est intouchable. Il est important de garder cette relation à la musique et de rester pur envers elle. Vous pouvez parler beaucoup et merveilleusement bien, mais quand vous êtes sur scène, vous êtes vraiment nu. Et la musique montre ce que vous êtes au plus profond de votre cœur.

 

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 7 décembre 2006.

 

Petit trajet biographique :

Né en Arménie en 1985, Sergey Khachatryan, à 21 ans, appartient à la jeune génération de violonistes à vocation internationale. Après l’obtention d’une bourse d’étude de la Fondation Anne-Sophie Mutter, il effectue ses débuts avec l’Orchestre Philharmonique de Londres en janvier 2004 en interprétant, avec la célèbre violoniste, le Double Cconcerto de Bach. Sa carrière internationale se développe par la suite en étroite association avec Kurt Masur : ils se produisent ensemble avec l’Orchestre national de France et l’Orchestre philharmonique de Londres, ainsi qu’avec le Philharmonique de New York et l’Orchestre de Cleveland. Les projets de Sergey Khachatryan comptent également des collaborations avec l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig et Riccardo Chailly, le Philharmonia Orchestra et Christoph von Dohnányi, le Philharmonique de Munich et James Conlon, l’Orchestre symphonique de Boston et Bernard Haitink. Il a remporté de nombreux concours, dont le Concours Louis Spohr puis, en décembre 2000, le huitième Concours international Jean Sibelius et, en 2005, le Premier Prix du prestigieux Concours Reine Elizabeth à Bruxelles. Ses deux premiers disques ont déjà fait parler de lui : un récital Bach, Brahms, Chausson. L’enregistrement des Concertos de Sibelius et Khatchaturian parus chez Naïve en 2003 a reçu un accueil très chaleureux de la part de la presse française et internationale. Il s’est vendu à 2600 unités en France, et 8400 exemplaires à l’international (il est entré en 1ère position des Charts Billborad à sa sortie aux USA !). Sergey Khachatryan joue actuellement sur le violon Huggins de Stradivarius (1708) que la Nippon Music Foundation lui a généreusement prêté depuis 2005.

Petit trajet discographique :

 http://www.naive.fr

http://www.emiclassics.com

Retour aux Interviews

Retour à l'éditorial (sommaire)