Simon Murphy

L'Australien qui rêvait de la Hollande

 

www.newdutchacademy.com

info@newdutchacademy.com

C'est à l'occasion de la sortie de son disque Corelli (Pentatone Classics : http://www.pentatonemusic.com) et de son concert à Bruxelles (lundi 13 septembre 2004 au Palais des Beaux-Arts : http://www.bozar.be) que nous avons rencontré le chef et altiste australien Simon Murphy, un homme courtois au caractère bien trempé qui vit sa passion à fond en évitant de torturantes questions existentielles. La musique, indispensable à sa vie rythme ses échanges et ses expériences. 

Simon Murphy, comment conciliez-vous la direction d'ensemble et la pratique de votre instrument, l'alto ?

J'aime avoir le choix, mais cela dépend vraiment de la taille de l'orchestre et du répertoire. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est l'homogénéité au sein d'un ensemble et pas seulement l'aspect soliste au sens strict du terme. C'est tout l'intérêt de jouer ensemble. Le centre de la communication doit forcément passer par une personne et cette personne est un chef. Quand je suis arrivé en Europe pour étudier à Utrecht, j'ai commencé à explorer la musique européenne et spécialement la musique baroque dont j'ai commencé à découvrir les instruments dits d'époque. Je joue toujours comme soliste mais dans l'optique du répertoire de chambre.

Comment choisissez-vous votre répertoire avec votre orchestre ?

Il se fait que Corelli est l'un de mes compositeurs favoris et j'ai songé à un disque l'an dernier. Nous avons eu l'opportunité de fêter les 350 ans de sa naissance ! Nous avons cherché avec les membres de mon ensemble comment il aurait pu être joué à l'époque. Ce projet était un défi que nous avons fait évoluer au fil des rencontres, notamment avec le directeur du festival d'Utrecht qui ne parlait que de Mannheim, mais je suis quand même parvenu à placer le mot "Corelli" et c'est comme ça que tout a commencé. En fait, j'ai toujours été tenté par les grands orchestres avec plein de continuos et d'improvisations. C'est cette dynamique du grand ensemble que je voulais explorer et façonner dans Corelli. Je voulais un Corelli au son bien rempli, à la fois sensuel et intellectuel, et je pense que le résultat final valait le coup ! Quant au projet Dutch Music, c'était un peu un hobby, motivé par mon grand intérêt pour cette musique depuis mon premier séjour à Amsterdam. J'avais déjà lu plein de livres en Australie sur le sujet mais ce qui me fascinait c'était les peintres qui régnaient dans l'Amsterdam musicale. Ce qui m'étonnait aussi, c'est que la culture flamande de cette époque ne semblait par éveiller un grand intérêt et j'ai donc commencé à fouiller et chercher autour de moi. Il me fallait débuter avec quelque chose. Ce furent Johan Stamitz, Franz Xaver Richter et Joseph Schmitt...

Comment se fait-il qu'un Australien vienne faire son parcours musical en Hollande ?

Vous savez, du fin fond de l'Australie, la Hollande et la Belgique occupent une place de prédilection pour la pratique de la musique ancienne. C'était tout simplement la place évidente où je devais aller pour poursuivre mon cheminement musical. J'ai aussi eu la chance d'entendre les enregistrements des baroqueux lorsqu'ils en étaient encore à leurs débuts dans les balbutiements de la pratique sur instruments anciens... J'ai sans doute suivi mon rêve...

Avez-vous l'intention d'enseigner, vous qui donnez des conférences sur la pratique de la musique ancienne?

Vous voulez savoir si je préfère garder ma connaissance pour moi ? Mes deux parents sont dans le métier de l'éducation musicale et si l'on considère que chaque chose mène à une autre, sans faire de séparation et en gardant à l'esprit la notion de complémentarité des expériences, je pense que j'enseigne malgré moi sans m'en rendre compte. Ce que nous faisons avec le New Dutch Academy, c'est offrir à une sélection d'étudiants la possibilité de se frotter au répertoire que nous jouons. Nous commençons une nouvelle série où des groupes de différents âges se trouvent dans les conditions les plus adaptées à leur niveau pour les confronter à un environnement qui les enrichit. Ce n'est pas vraiment un cursus scolaire mais un encadrement stimulant avec concerts à la clé le soir pendant notre festival. Enseigner revient pour moi à apprendre davantage et dans cette optique-là, c'est un simple partage d'expériences et de connaissances qui est très stimulant. Si la combinaison expérience-connaissance permet d'évoluer j'ai enseigné quelque chose de valable. J'aimerais faire d'avantage de conférences et de démonstrations par la pratique bien concrète de l'instrument mais le temps n'est pas extensible !

Vous avez cité les compositeurs qui vous attiraient le plus sans mentionner le nom de Bach ? Avez-vous l'intention de l'enregistrer?

Oui mais je suis plus attiré par les fils de Bach qui, à mon sens, ont intégré son style mais n'ont pas forcément écrit dans ce style. Ils auraient pu mais ils ont justement choisi de ne pas le faire, et c'est cette particularité là qui m'interpelle et me tente. Les clés de la musique de Bach, la simplicité et la pure beauté de ses combinaisons musicales me fascinent mais je cherche encore la manière de mettre en évidence son influence et pas seulement par ses fils. Je pense à un mixte de compositeurs influencés par Bach...   

(Interview réalisée le 25 août 2004 à Bruxelles par Noël Godts)

Propos de Simon Murphy extraits de son nouveau disque consacré à Corelli :

Au 18ème siècle, la culture italienne dominait le nord de l’Europe

Aucune cour du nord de l’Europe ne semblait alors complète sans une multitude de musiciens italiens à son service. Les collections d’art des salons nord européens regorgeaient de peintures italiennes. Partout en Europe, et même en France, les maisons d’opéra italiennes poussaient comme des champignons. Des foules de voyageurs venus du Nord partaient pour l’Italie à la reconnaissance des villes légendaires de Rome, de Milan, de Florence et de Venise, entraînant dans leur sillage une nouvelle sorte de pèlerinage, le Grand Tour. Nombre de villes septentrionales toutes entières (comme Saint-Pétersbourg) furent créées sur le modèle italien. Dans l’Europe septentrionale du 18ème siècle, les œuvres du compositeur et violoniste romain Arcangelo Corelli (1653 – 1713) représentaient par excellence la musique de style italien. Corelli était la définition même de cet « Italianissimo » dont le reste de l’Europe s’abreuvait. Sa musique était considérée comme l’ultime exemple classique de la virtuosité, de l’expression et du goût instrumentaux italiens. Corelli devint un phénomène et acquit un statut de star internationale sans précédent. Il était considéré comme la personnification d’un style au même titre que des compositeurs/interprètes tels que Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Jimi Hendrikx ou Angus Young personnifient de nos jours un certain genre musical. Corelli était le hardrocker de son époque – une figure culte aux nombreux adeptes qui, après sa mort, continua d’être vénéré. Son œuvre a servi de modèle à des milliers de sonates, son style a inspiré une myriade d’interprètes, ses figuration et ornementation improvisées ont été matière à légendes. Aucun autre compositeur n’a été si régulièrement réédité tout au long du 18ème siècle. Aucun autre interprète non plus n’a été aussi frénétiquement imité à titre posthume.

Corelli dans son contexte – L’art

Si la musique de Corelli fut aussi populaire auprès des Nord-Européens au 18ème siècle, c’est parce qu’elle résonnait de la splendeur artistique de son environnement d’origine – la Rome de la seconde moitié du 17ème siècle. La musique de Corelli les transportait par la voie sonore dans la monde visuel éblouissant de Borromini, Cortona et Bernini. Il leur inspirait des visions de palazzi, d’églises, de fresques, de sculptures et de tableaux de la ville de la magnificence. Corelli était également un fervent amoureux de l’art qui, à sa mort, ne possédait pas moins de 150  toiles. Sa collection de peintures nous donne un aperçu fascinant de son goût personnel. Bien que nous ne connaissions pas le nom exact de la plupart des œuvres de cette collection impressionnante, nous savons exactement qui a peint chacune des toiles et combien de tableaux de chaque artiste il possédait. Il avait par exemple 22 toiles de Gaspard Dughet (G. Poussin), 22 de Trevisani, 6 d’Onofri, 4 de Cignani, 4 de Maratta et 7 de l’artiste néerlandais/italien Van Wittel (Vanvitelli). Tout comme ses tableaux, l’esthétique musicale de Corelli est, tel le maître italien, érudite mais aussi hautement sensuelle, débordante de riches couleurs, vibrante d’expression émotionnelle rhétorique et d’amples gestuelles. Il affichait une préférence pour l’extraverti et les extrêmes, se délectait du spectacle et de l’ornementation. Sa musique est académique et étudiée mais elle n’est jamais ennuyeuse. Elle est spontanée et ardente mais jamais incohérente. Elle connecte l’intellectuel et le sensuel, et combine pragmatisme et spiritualité. Corelli unit tous ces éléments avec un sens impeccable de l’équilibre et de la structure. Dans les limites de son style, son esthétique n’en est pas une de la richesse dans la sobriété, mais une où aucune fioriture ne peut jamais être superflue.

Corelli dans son contexte – La musique

Actuellement, nous avons tendance à associer l’improvisation au jazz. Toutefois, l’improvisation (ou « extemporisation », « figuration » ou « ornementation ») occupait une place très importante dans la musique de la tradition corellienne. Corelli fournit le plan, le cadre, les idées initiales et l’inspiration. Le reste – c’est-à-dire savoir ce qu’il faut faire et l’ardeur à y mettre - appartient à l’interprète. Pour les solos de violon (concertino) du Concerti Grossi, nous avons choisi des exemples du 18ème siècle et nous sommes inspirés d’ornements improvisés de Corelli lui-même. Ils sont pour le moins fleuris. L’autre raison pour laquelle nous comparons la musique de Corelli au jazz, est l’importance accordée à la basse continue. Comme la section des rythmes d’un orchestre de jazz, le continuo de l’orchestre fournit la ligne de basse, la structure harmonique et la rythmique. Corelli aimait que son continuo soit ample. Nous l’avons rendu grâce à un continuo étoffé et varié pour de nombreuses basses et multiples grooves que Corelli aurait aimés. Comme dans le jazz, la partition des joueurs du continuo est squelettique, avec seulement des notes pour la basse et des symboles d’accords. Le reste est le produit de leur improvisation.

Le lien hollandais

Cet enregistrement est un hommage à Corelli et à celui qui le rendit célèbre au 18ème siècle – l’éditeur de musique néerlandais Estienne Roger. C’est notamment Roger qui attira l’intérêt du public sur les œuvres de  Corelli à l’époque et qui fit de ce dernier une figure culte au 18ème siècle. C’est aussi grâce aux nombreux morceaux de musique de chambre et aux multiples œuvres orchestrales de ce dernier publiées par Roger que l’on connaît le compositeur de nos jours. En tant que Nords-Européens toujours impressionnés par la culture italienne, nous rendons également hommage au rôle historique de la Hollande dans l’histoire de Corelli. Pour cet enregistrement, nous avons choisi d’interpréter les œuvres dans le registre élevé du nord de l’Europe habituel de l’époque à laquelle les premiers Concerti Grossi furent publiés à Amsterdam (aux alentours de A=415Hz plutôt que plus que dans registre romain bas ou bien autour de A=397Hz), mais avec un grand orchestre du même genre que ceux qu’affectionnait Corelli.

Corelli 1653 – 2003

Cet enregistrement de la New Dutch Academy célèbre les 350 ans de présence dans le monde de l’immortel Corelli. Ce projet met en lumière l’estime dans laquelle il a été tenu au 18ème siècle et le  l’ampleur de son héritage musical légué à la postérité. L’interprétation s’inspire du monde sonore et visuel de Corelli, et combine certaines de ses œuvres préférées à des trésors moins connus. Son objectif est de rendre ces œuvres dans toute leur splendeur et ainsi, de rendre hommage au grand maître lui-même – Corelli, qui fut et est toujours « l’Orphée de notre temps ».

Simon Murphy, septembre 2003.


 

Petit trajet biographique :

Simon Murphy - Directeur Artistique de la New Dutch Academy

Simon Murphy (1973) a étudié l’alto auprès de Leonid Volovelsky, l’interprétation, la musicologie et la théorie artistique à l’Université de Sydney (Australie) et, après son arrivée aux Pays-Bas, en 1996, l’alto baroque et classique auprès d’Alda Stuurop au conservatoire d’Utrecht (Pays-Bas). Ces études ont fait l’objet d’un soutien financier de la part de la Fondation Ian Potter, du Fonds pour les Arts de la scène et de la Caisse néerlandaise de prévoyance des artistes. Il se produit régulièrement en tant que soliste de musique de chambre au cours de divers festivals internationaux. Il a joué avec des ensembles tels que l’Orchestre du Dix-Huitième Siècle et l’Association néerlandaise J.S. Bach. Il est l’initiateur de la New Dutch Academy et a participé en tant qu’invité à des conférences et à des ateliers organisés par divers instituts pédagogiques internationaux, tels que le Conservatoire royal de La Haye (Pays-Bas). Il est en outre professeur en histoire de la musique et théorie culturelle à l’Université Webster de Leyde (Pays-Bas). Il est également membre du Quartet à cordes d’Amsterdam avec Alida Schat, John Wilson Meyer et Thomas Pitt.

La New Dutch Academy

La New Dutch Academy (NDA), une initiative unique, a été créée par les principaux membres de la nouvelle génération de spécialistes de l’interprétation de la musique ancienne aux Pays-Bas. Inspirée par les idéaux visionnaires et éclairés du dix-huitième siècle et par ceux des pionniers néerlandais de la musique ancienne, la NDA désire stimuler à la fois la recherche et l’interprétation en vue de pouvoir proposer au niveau international de passionnants programmes de concerts et des projets multidisciplinaires. La NDA espère ainsi créer une plate-forme qui favorisera l’exploration de l’esthétique du dix-huitième siècle et l’échange d’idées à ce sujet. A travers ses activités internationales et son rôle d’ambassadeur culturel, la NDA travaille de façon autonome tout en coopérant étroitement avec d’autres instituts culturels internationaux. Lancée en mars 2002 pendant son propre festival, donné dans la plus ancienne salle de concert des Pays-Bas (la Felix Meritis à Amsterdam), la NDA s’est rapidement développée et occupe à présent une place exaltante sur la scène culturelle internationale. Le premier festival de la NDA, articulé autour de différents thèmes, a proposé au public aussi bien des concerts didactiques traitant du lien entre l’art, la musique, la théorie culturelle et l’esthétique, que des concerts de musique de chambre et de musique orchestrale durant lesquels les deux ensembles de la NDA - l’Orchestre de Chambre et les Solistes de Chambre - ont été introduits. Le premier enregistrement de la NDA - Volume I de la série de SACD « Mannheim » - qui est sorti au début du second semestre 2003, a soulevé en Europe une tempête d’acclamations. Diverses revues se sont enthousiasmé pour cet enregistrement, le décrivant comme une véritable révélation musicale impeccable, fraîche et énergique, porteuse d’un nouveau son, captivante et entraînante, audacieuse et convaincante. Le numéro de la revue 2003 consacrée aux Gramophone Awards en a également parlé en ces termes : « vibrant et énergique » et « un enregistrement somptueux ». Dans la presse néerlandaise, « Klassieke Zaken » l’a décrit comme « à vous couper le souffle… absolument sublime » tandis que « Luister » conseillait vivement à ses lecteurs de monter le son de leurs stéréos et « d’entrer dans ce rock ’n roll du 18ème siècle », et que le magazine « Tijdschrift Oude Muziek », véritable bastion de l’authenticité, le déclarait «convaincant à tous les points de vue ». Récemment, le CD a remporté un Edison, le prestigieux prix de l’industrie néerlandaise du disque. Depuis, outre les nombreux concerts donnés aux Pays-Bas, la NDA a été invité à jouer dans toute l’Europe ainsi que dans d’autres parties du monde, telles que la Russie et le sud-est de l’Asie. 

Discographie :

site de l'éditeur : http://www.pentatonemusic.com

 

Retour aux Interviews

Retour à l'éditorial (sommaire)