Thomas Quasthoff, baryton-basse

L'intransigeance lumineuse

© KASSKARA  DG

En récital à la Monnaie, le 11/10/04 : Winterreise de Schubert (voir notre agenda)

Page discographique

Propos recueillis à Bruxelles,le 10 octobre 2004, par Isabelle Françaix

A 45 ans, Thomas Quasthoff connaît une indéniable consécration : trente années d'un travail passionné et rigoureux abondamment récompensées, deux rôles sur une scène d'opéra (Don Fernando et Amfortas), deux documentaires dévoilant son parcours, une autobiographie... Mais loin de lui tourner la tête, cette reconnaissance le conforte dans des choix de vie profondément mûris dont l'entretien qu'il nous a gentiment consacré dévoile quelques principes intangibles. La franchise, la rectitude, l'engagement, l'amitié, l'amour, la recherche, le sérieux et un extraordinaire sens de l'humour jaillissent de ses propos exigeants et constructifs. Cet amoureux des contrastes et des nuances, d'une sensibilité inassouvie, découvre la transparence et l'éclat en sondant l'obscurité : "je suis une personne positive", dira-t-il. Lucide, perçante et d'une contagieuse soif d'explorer le chaos du monde, ajouterons-nous. Car Thomas Quasthoff affûte son regard autant que sa voix, refusant d'être dupe mais avide d'émotions. A recevoir, à donner, à partager.

Vous arrivez à Bruxelles ce 10 octobre juste après la première mondiale sur la chaîne ZDF du documentaire de Michael Harder, Der Traümer, second film qu'il vous consacre, après Die Stimme (2000). Comment s'est passé le tournage ?

Très bien. Il y a eu des interventions de Daniel Barenboim, Simon Rattle et Seiji Ozawa, qui étaient vraiment très émouvantes. Nous sommes bons amis et quand vous entendez parler trois des plus grands chefs du moment de la façon dont ils vous voient en tant qu'homme et musicien, c'est vraiment touchant. Je les aime encore plus après le film ! (grand éclat de rire !) Ils n'ont vraiment pas été méchants, au contraire très gentils et chaleureux !

Avant ce film, votre autobiographie, Die Stimme, est sortie...

Oui, en Allemagne, il y a une semaine. Ensuite, il y a eu ce documentaire. Puis j'ai reçu une récompense allemande très importante : le Quadriga Preis. Tout ça représente beaucoup de travail mais c'est très bien.

Cela signifie-t-il que vous arrivez à un sommet de votre carrière ?

Vous savez, je n'ai jamais été intéressé par l'idée de faire une "carrière". Je n'aime pas ce mot. En fait, il s'agit plutôt de mon travail. Si le terme de "carrière" signifie travailler avec les grands orchestres et les chefs les plus extraordinaires, alors oui, je fais ce qu'on appelle une "carrière"... Vous savez, je n'ai jamais passé d'audition avec Ozawa ou Rattle. Avec Barenboim, si, mais c'était au moins il y a 10 ans. Et nous avons attendu trois ans avant de faire quelque chose ensemble. Non parce qu'il ne m'avait pas apprécié,  mais nous ne pouvions jamais trouver une date ! Vous savez comme il est occupé. Maintenant nous sommes très proches et nous travaillons beaucoup ensemble. J'en suis très heureux. Mais voilà, je n'ai jamais cherché à faire une carrière !

© KASSKARA  DGVous avez d'abord été attiré par le piano. Qu'est-ce qui vous a fait prendre conscience de votre voix et vous a poussé vers le chant ?

Je chante depuis que je suis enfant. Mon père a également étudié la musique et le chant. Pour lui, c'était très difficile car il a commencé après la seconde guerre mondiale. Dans les années 50, l'Allemagne était totalement détruite. Quand mon père a rencontré ma mère, c'était un homme très gentil dans un environnement professionnel terrible. Il a donc fait autre chose mais il m'a vraiment beaucoup soutenu dans cette voie. Personne à cette époque ne s'attendait à ce que je fasse une... "carrière" ; c'était plutôt un jeu, comme quand les enfants font du foot, apprennent la guitare ou autre chose...

 

Depuis, vous avez chanté Schumann, Schubert, Liszt, Brahms, Mahler... et vous enregistrez aujourd'hui les trois cantates solo de Bach ? Qu'est-ce qui vous a conduit jusqu'à lui ?

J'ai grandi avec Bach. Je l'ai chanté à la chorale de l'église. J'ai fait partie des choeurs jusqu'à mon baccalauréat. Bach était comme mon lait maternel. Je le buvais littéralement. Maintenant, avec les années je le comprends mieux encore. Je l'ai beaucoup enregistré avant ces trois cantates : j'ai fait la Passion selon Saint-Matthieu avec Helmut Rilling, puis Seiji Ozawa... la Messe en si, beaucoup de cantates. Au moins quinze enregistrements auxquels j'ai participé. Or, il n'existe que trois cantates solo et je ne voulais pas sauter dans ce bateau trop tôt. Tout le monde les enregistrait et pourquoi l'aurais-je fait ? Qui cela aurait-il pu encore intéresser ? Maintenant, je crois que nous avons choisi le bon moment.

Vous avez choisi de les enregistrer sur instruments modernes avec archets d'époque. Pourquoi ?

Pour être honnête, je n'ai jamais beaucoup pensé à cela. Je sens la musique, même si je ne suis pas du tout contre le fait de jouer Bach sur instruments d'époque. Cependant, au Festival de Flandre, quelqu'un m'a dit : "Vous devez chanter Bach sans aucun vibrato." Mais pourquoi ? Il m'a répondu : "Parce que c'était comme ça à l'époque." J'ai rétorqué : "Comment le savez-vous ? Vous étiez là ?" Car le vibrato dans la voix est une chose très naturelle ! D'une certaine manière, on ne peut pas le produire artificiellement. La seule façon de faire de la musique, c'est avec honnêteté. Et peu m'importe si c'est avec ou sans vibrato ! Si c'est bon, c'est tout ce qui compte. Bien sûr, notre oreille est familière des interprétations de Ton Koopman, John Eliot Gardiner ou Helmut Rilling mais, d'ailleurs, Helmut Rilling m'a toujours laissé chanter à ma manière : "Si tu as un vibrato, utilise-le !" Si on chantait tous de façon identique, il serait très difficile de séparer nos voix les unes des autres. Et ce serait très uniforme. Je crois que le vibrato individualise la voix.

Vous est-il difficile de trouver votre personnalité, votre style dans l'ornementation baroque ?

Non, ça ne l'a jamais été. Si ce que je vais dire vous semble arrogant, ce n'est pas mon intention : je crois que j'ai un certain talent musical qui m'évite ce genre de problème. Je chante depuis trente ans ; j'ai commencé à quatorze ans avec la Messe de Buxtehude, un air solo. J'ai oublié le nom du chef et je me rappelle seulement qu'il était tombé du podium. Il pesait au moins 140 kilos et se déplaçait très lentement... C'est drôle, mais je n'ai jamais songé, même à cette époque, à l'idée d'un "style" ! Quand vous travaillez avec des gens comme Helmut Rilling ou Ton Koopman (nous travaillerons ensemble l'année prochaine), vous construisez avec eux. Si Ton Koppman me demande de chanter sans vibrato, je lui dirai : "Monsieur Koopman, je suis désolé mais je dois partir." C'est très simple. Dans ce domaine, je suis très strict. Je peux seulement chanter comme je chante et je crois que j'ai prouvé dans certains endroits de ce monde que je suis capable de chanter Bach, donc on verra...

Et quand il ne s'agit pas de Bach ?

Vous savez, quand vous débutez très tôt comme moi, tout vient naturellement. A 14 ou 15 ans, vous ne vous torturez pas en vous demandant "Comment vais-je interpréter Schubert ?"

Est-ce aussi parce que vous êtes allemand ? Cela irait-il de même si vous chantiez Poulain, Duparc, etc ?

Oh, je n'ai pas chanté que la littérature allemande. J'ai chanté Duparc, Ravel, les Ballades de Villon, Debussy, la treizième symphonie de Shostakovich (Babi Yar)... J'ai chanté le Château de Barbe-Bleue à la Scala, en hongrois, ce qui était un cauchemar... Huit mois d'apprentissage, trois heures par jour. J'ai chanté dans tellement de langues ! De plus, si vous faites une œuvre symphonique, comme du Shostakovich, vous avez la plupart du temps un magnifique chef qui vous aide à trouver le ton juste. Mais dans le passé, aucun ne m'a dit : "Tommy, tu te trompes complètement sur cette oeuvre." Je fais confiance au chef dès que je sens qu'il me fait confiance lui aussi.

Vous avez d'ailleurs un lien particulier avec Simon Rattle...

Oui. Et je pense qu'il est très important pour le monde musical. Il dirige le meilleur orchestre du monde. Il apporte la connaissance, le sens du phrasé, la passion, l'honnêteté, la joie, le bonheur... C'est beaucoup ! Et la fantaisie, l'imagination...

La spontanéité semble également très importante pour vous...

Oui, mais à mon niveau, ce que peut saisir un jeune garçon de 14 ans ne serait vraiment plus suffisant (Rires) ! Je lis beaucoup, et pas seulement sur la musique. Je veux savoir à quoi les gens pensent. Que pensait Shostakovich quand il a écrit la Quatorzième Symphonie ? Quelle était la situation pathétique en Russie ? Pourquoi n'est-il pas parti ? Toutes ces questions sont importantes pour comprendre le langage d'un compositeur. Hier, j'ai fait un concert à Stuttgart au profit de la Fondation pour le Sida et quelqu'un m'a dit : "Les mélodies de Schubert sont si tristes !" Et je lui ai répondu : "Excusez-moi, il n'était pas très heureux. Il a contracté la syphilis quatre ou cinq ans avant sa mort. Le moment où il l'a attrapée était peut-être plaisant, mais ça l'était moins de vivre avec !" Regardez la vie de Schumann, et même de Brahms... Regardez la peinture de Van Gogh et regardez sa vie ! C'est un contraste. A mon avis, vous devez connaître tout ce qui entoure un compositeur pour trouver une entrée à sa musique. Je suis allé dans un lycée d'orientation artistique et j'ai grandi avec Hölderlin, Eichendorff, Goethe, Schiller, etc...

http://www.gopera.comQu'en est-il de l'opéra ?

L'année prochaine, je chanterai de façon concertante Falstaff, le Rosenkavalier, Don Carlos en Israël avec Zubin Mehta... Vous savez, j'ai deux métiers. Je suis également professeur (j'enseignerai maintenant au Conservatoire Hanns Eisler de Berlin) et je me sens responsable de mes étudiants : je veux être là pour eux. Amfortas m'a demandé deux mois de travail et je ne peux pas faire ça quand j'enseigne. Je ne le désire pas. Je réduis mes apparitions : j'en suis en ce moment à 45 concerts et l'année prochaine, je n'en ferai pas plus de trente. J'ai maintenant, comme vous pouvez le voir (Thomas Quasthoff nous montre rapidement un anneau), une fiancée et une petite fille. Le travail n'est certainement pas tout. Pour moi, en tout cas. Ma vie privée est exactement aussi importante à mes yeux que la musique.

Quelle expérience avez-vous retiré de la scène lyrique ?

On utilise notre voix tout à fait différemment sur scène. Avec plus de couleurs. C'est plus émotionnel. C'était un plus grand défi aussi parce que c'était nouveau. Je connais bien les concerts et les récitals et j'ai pu atteindre en tant que récitaliste et concertiste tout ce qu'on peut espérer. Gagner deux Grammies, chanter plusieurs fois à Carnegie Hall, à San Francisco, Los Angeles, partout... Que peut-il arriver encore après cela ? Si, de grands et beaux projets ! Et puis, en tant qu'interprète de lieder, vous devez maîtriser l'acoustique. A l'opéra vous devez également dominer l'espace, le sentir, vous l'approprier et veiller à l'expression physique de vos émotions. Dans un récital, je suis au bord de la scène. A l'opéra, quatre, cinq ou six mètres plus loin ! C'est très différent.

Connaissiez-vous Christina Mielitz, metteur en scène de Parsifal, dans lequel vous étiez Amfortas ?

Non. J'avais parlé à un ami et lui avais dit : si elle me force à faire certaines choses que je n'aimerais pas faire, alors je ne les ferai pas. Ma réputation comme récitaliste est si bonne maintenant que je ne la détruirai pas. Vous pouvez être sûre que s'ils m'avaient invité à Bayreuth cette année pour Parsifal, je serais resté quatre jours et je serais parti. Vous l'avez vu ? C'était dégoûtant ! Et de cette façon, on pousse le public dehors plutôt que de l'encourager à venir. (NDLR : Le metteur en scène Christoph Schlingensief a été hué par la majorité du public lors de l'ouverture du Festival de Bayreuth 2004, avec Parsifal.)

Y a-t-il un rôle que vous aimeriez interpréter ?

On m'a proposé Rigoletto. C'est un beau rôle mais je suis un baryton basse pas le baryton spinto qui lui conviendrait. Donc je ne chanterai jamais Rigoletto. Je peux bien penser à d'autres rôles : Woyceck, Leporello. Nous avons eu, Bryn Terfel et moi, l'amusante idée de faire ensemble Don Juan... et d'échanger nos vêtements ! (Grand éclat de rire !) Oui, il y aurait bien d'autres rôles... mais je ne parlerai pas de ce qui n'existe pas pour le moment.

Comment envisagez-vous l'art du chant ?

Nous avons besoin de protagonistes qui ont quelque chose à dire derrière une belle voix. Je crois que ces dernières années sont arrivés sur la scène musicale bien trop de gens qui avaient une superbe voix mais rien à dire. Votre pays compte l'un des plus grands chanteurs de mélodies : José Van Dam, mais il avait quelque chose à transmettre ! Il faut l'expérience de la vie et s'engager profondément dans la musique pour chanter des lieder, toucher, remuer, surprendre. Or nous assistons de plus en plus à des récitals où nous pensons après une demi-heure : "C'est si beau, c'est tellement charmant !" Et puis quoi d'autre ? Oui, c'est beau. Et... ? Ca ne suffit pas. J'étais au Châtelet à Paris il y a quatre jours. Et vous savez combien les Français détestent parler une langue autre que la leur...! Or, la salle était totalement silencieuse. Elle était pleine à craquer. Pourquoi ? A cause de mon handicap ? Je chante si souvent à Paris que ça ne peut pas en être la raison... Non. Elle l'était parce que vous devez dire quelque chose pour retenir le public.

© KASSKARA  DGEst-ce la raison pour laquelle vous enseignez ?

Vous vous souvenez des qualités de Simon Rattle, que je vous ai citées plus haut ? Voilà exactement ce que je voudrais transmettre à mes élèves. Et j'enseigne aussi pour partager. Ma façon de chanter n'est pas un secret jalousement gardé. Je pense qu'en tant qu'artiste et être humain, je suis très ouvert. Je n'aime pas les frontières, quelles qu'elles soient. Comme celles qui se tracent en Israël... Je veux emmener les gens - et spécialement demain - dans un voyage, et non leur dire : "Vous, vous pouvez venir. Et vous non ! - Vous êtes blanc, et vous êtes noir." Non ! Nous ne pouvons pas parler de la globalisation du monde et dire en même temps aux uns : "vous avez le droit" et aux autres : "vous n'avez pas le droit" ! C'est improductif. Mais la race humaine est assez stupide depuis des siècles pour ne pas comprendre que ni la violence ni la guerre ne nous aideront jamais en rien ! Mais comprend-elle pourquoi il y a des terroristes ? Non ! Ce sont des fanatiques, oui, mais la politique des Américains de l'autre côté est-elle vraiment meilleure ? Je n'en suis pas sûr... Bon, ne parlons pas de politique. Mais est-ce que Kerry vaudra mieux ? Bush est en tout cas vraiment mauvais pour ce pays ! Je suis allé à San Francisco puis à Cleveland, qui est une des villes les plus dégoûtantes qui existent. Elle compte les gens les plus incroyablement gros du monde ; je n'en avais jamais vu autant. Et je ne parle pas d'esthétique mais de la philosophie de la vie qui se cache derrière ces apparences. On ne bouge pas, tout le monde est vautré devant la télévision dont les programmes sont dégoûtants ! La culture ? Zéro ! Et c'est un peu le reflet de la société.

Le jazz vous intéresse également...

J'ai commencé à chanter du jazz bien avant le classique. J'ai grandi avec Charlie Parker, John Coltrane, Thelonious Monk et, ce n'est pas parce que je suis en Belgique, mais Toots Thielemans est l'un de mes préférés ! Le jazz est une musique que j'écoute toujours. J'aime vraiment. La voix humaine est l'instrument le plus coloré et nuancé du monde. Si vous êtes rigoureux et assez intelligent pour utiliser votre voix, vous pouvez chanter du jazz, du cabaret ou le Dichterliebe ! Il y a deux semaines, il y a eu un énorme concert de jazz avec les musiciens de l'Orchestre philharmonique de Berlin : c'était complet, 2000 personnes ! Et c'était merveilleux. Si on me donne la chance de chanter du jazz, je le ferai ! Et ne pensez pas que ce n'est pas sérieux parce que je suis un chanteur classique. Je suis sérieux ! Je ne suis pas du genre "crossover bâtardisé"  qui chante avec une voix classique ce qui se voudrait du jazz ! Si je chante du jazz, ça sonne comme du jazz, croyez-moi ! Vous connaissez Till Brönner, le trompettiste ? C'est un musicien incroyable, magnifique ! Il était là ce matin pour le film, et nous avons joué ensemble. J'en suis très fier. Il est merveilleux et très gentil, ce qui est la chose la plus importante à mes yeux. Je ne joue jamais avec des gens que je n'aime pas.

Alors vous serez content de jouer avec Wolfram Rieger demain ?

C'est un très grand pianiste qui sait aussi s'adapter aux chanteurs qu'il accompagne. Nous avons fait le Winterreise à Paris, Munich, Francfort et demain à Bruxelles... et il est merveilleux ! Très expressif, plein de couleurs. De plus c'est un homme très très gentil. Oh oui !

Comment vous êtes-vous rencontré ?

Nous avons donné un magnifique concert tous les deux à Berlin. C'étaient des mélodies de Mahler. Et quand vous aimez jouer avec quelqu'un, vous renouvelez l'expérience. J'ai joué ainsi avec Brian Johnson, Charles Spencer, Justus Zeyen (mon pianiste), Julius Drake, András Schiff, Daniel Barenboim...

Vous sortez un Mahler avec Boulez  ? (Lieder eines fahrenden Gesellen - DG 00289 477 5329)

Je crois que c'est un enregistrement très spécial, incroyable ! L'Orchestre philharmonique de Vienne, Boulez !

Vous aimez sa vision de Mahler ?

J'aime la façon dont nous l'avons fait ensemble. Parfois cependant, c'est trop rapide et un peu froid pour moi, mais je ne crois pas avoir le droit de faire des commentaires à ce sujet. Pierre Boulez est si incroyablement intelligent que je sais pertinemment qu'il a de bonnes raisons. Je ne veux pas le critiquer. Mais si vous me demandez quel est mon goût, alors ce n'était pas tout à fait mon goût. Et alors, j"accepte sa vision, qui est je le sais, parfaitement justifiée. Et lui aussi accepte certainement la mienne de la même manière. Tout est affaire de goût. Certains diront que Matthias Goerne est le chanteur du siècle et d'autres : "Ok..." Ou Quasthoff, ou n'importe qui d'autre !

© KASSKARA  DGQuelles sont pour vous les qualités d'un interprète ?

Tout doit être en place : le legato, l'approche émotionnelle et les mots que vous chantez ! Si vous ne les comprenez pas, à quoi ça sert ? C'est ce que je me demande la plupart du temps quand je vais écouter des opéras et que j'entends de la bouillie. Je suis désolé ! Je suis allé deux fois à Bayreuth et la seconde fois, je suis parti au deuxième acte ! Si on ne comprend rien à ce qui se dit et se chante, pourquoi aller à l'opéra ? Pour l'orchestre ? Oui, mais c'est trop cher alors ! Moi, je veux comprendre ce qui se chante. Mais c'est mon opinion personnelle et je ne veux pas généraliser ! C'est aussi ce qu'écrivait Wagner. Et je ne fais que répéter ce qu'il dit ! J'ai écouté au moins soixante versions de Parsifal avant de le faire moi-même. La seule partie fortissimo d'Amfortas est à la fin. C'est tout. Le reste est piano, mezzo-piano, pianissimo, piano. Quand est-ce que vous l'entendez comme ça ? Et où ? Dites-le moi et j'y vais ! Souvent ce ne sont qu'énormes sons tonitruants. Je ne crois pas que les opéras de Wagner doivent être joués partout dans le monde. Sa musique est fabuleuse mais elle n'est pas écrite pour d'autres théâtres que celui de Bayreuth. Si vous écoutez le prologue de Parsifal à Bayreuth, vous entrez dans un monde totalement différent. Wagner était peut-être fou et détestablement antisémite, mais il savait ce qu"'il voulait. Quel génie, je suis désolé ! Fou, stupide, mais un génie ! Et quel son !

De plus, il ne faut pas chanter Wagner trop tôt car si nous forçons notre voix, combien de temps durerons-nous encore ? Deux ans ? Dix ans ? On m'a offert Wotan, Alberich et j'ai répondu : "Je suis désolé. La musique est magnifique, mais le rôle !" Alberich crie tout le temps. Ma voix a besoin de cantilène, de legato... Quand je ne serai plus capable de cela, je quitterai la scène. Je n'y serai pas à 60 ans ! Pourquoi faire ? Pourquoi rester indéfiniment ? Pour tuer sa réputation ? Il y en aura d'autres, plus jeunes, qui peupleront les planches à leur tour.

Vous reprenez le Winterreise après l'avoir enregistré en 1998. En quoi votre vision a-t-elle évolué ?

C'est vraiment différent ! Plus dramatique, plus coloré, plus ample, plus influencé par l'opéra, ce qui est très important pour ce cycle. De plus, j'ai entendu de nombreux Winterreise et la plupart du temps, je n'ai pas été très ému. C'était très beau, mais c'est tout. Ce cycle n'est pas là pour être chanté de belle façon uniquement. De nombreuses étapes de ce voyage sont d'ailleurs très loin d'être belles ! attention, la musique est incroyablement belle, comprenez-moi bien. Il n'y a même aucune défaillance. Vous connaissez cette merveilleuse interview d'Horowitz ? "Que pensez-vous de Tchaïkovski ? - Oh Tchaïkovski, il était très compliqué... - Et Schubert ? - Un amoureux très triste, il avait la syphilis mais sa musique était splendide ! Et il n'avait pas d'argent." (Rire) Sérieusement, j'ai enregistré le Winterreise il y a six ans ! Vous imaginez ce que j'ai vécu entre-temps : deux Grammies, trois Echoes, le Quadriger Price hier... Beaucoup de choses se sont passées en moi aussi. Et je suis amoureux : ça change aussi ma perception du cycle. Positivement, j'espère !

Vous construisez donc un personnage...

Faites-moi confiance : c'est ce que je fais ! Je l'espère bien ! Et dans chaque pièce de musique. J'ai dit un jour dans une interview que la Passion selon saint Matthieu était pour moi comme un dôme : vous le connaissez très bien mais chaque fois que vous y entrez, vous avez le sentiment qu'il est plus grand. Vous remarquez des choses que vous n'y aviez encore jamais vues... C'est comme regarder une peinture. J'adore Rothko : quand je regarde ses peintures, même les plus sombres qu'il peignit avant de se suicider, j'y remarque des choses nouvelles. Je ne sais pas pourquoi... Si ! les musiciens sont fous... d'accord ! Chaque fois que j'observe ses toiles colorées, je ressens des choses différentes. A l'inverse de ce que j'éprouve pour Pollock. Je suis allé deux fois à l'exposition du MoMA avec Peter Raue, un des organisateurs qui est aussi un de mes grands amis. Il s'extasiait : "Regarde ce Pollock" ! Mais je lui demandais : "Qu'est-ce que tu trouves à ce truc-là ?" Excusez-moi, peut-être que je suis trop bête, mais honnêtement, je n'arrive pas à y voir quoi que ce soit qui me donne des frissons ! Je suis désolé. Je sais que j'ai tort, évidemment, car quand je vois le prix d'une toile de Pollock ! Devant  Miro, qui est aussi abstrait, Picasso bien sûr,  Matisse... j'ai le sentiment de comprendre... J'appartiens sans doute à un monde plus impressionniste, comme celui de Van Gogh. Les merveilleuses peintures de Rousseau me parlent beaucoup. Mais attention, nous parlons de goût, pas de jugement objectif.

Die Stimme - http://www.amazon.deEst-ce pour toutes ces raisons que vous avez décidé d'écrire votre autobiographie ?

Je ne voulais pas un catalogue d'événements. Je crois que, même si mon passé et ma vie s'y retrouvent, l'écriture me ressemble : il y a des passages très amusants, humoristiques - je suis une personne très positive -, d'autres plus difficiles. Quand j'avais un an, mes jambes étaient déformées et mes pieds partaient vers l'arrière. J'ai dû porter une sorte de corset pendant un an et demi de façon permanente. Je m'en souviens encore. Ma vie n'était pas toujours très drôle, même quand je voulais étudier la musique : je n'y étais pas autorisé... Mais je ne veux pas en parler maintenant, parce que c'est le passé et que j'ai pu mener ma carrière sans aller à l'université. Mais vous comprenez, ce livre parle de ce que je suis, pas de ma voix ! Ce n'est pas à moi de le faire. Je me souviens comme le début de l'autobiographie de Dietrich Fischer-Dieskau m'a excédé : il y encensait sa voix et son succès avec emphase. Pourquoi ? Il était un si incomparable chanteur, sublime, extraordinaire ! C'était un dieu et il s'est magnifiquement battu pour le devenir.

Je crois que le monde classique vit une sorte de crise : c'est d'abord la faute des firmes d'enregistrement. Elles ne comprennent pas que le succès et les paillettes ne sont pas éternels ! Quand je fais un récital, je parle aux gens, avec humour ! Bon, pas dans le Winterreise ! Mais je crois que si les gens paient - et très cher ! -, bien sûr ils veulent écouter de la belle musique, mais ils veulent aussi passer une belle soirée. J'aime parler avec les gens. Je n'aime pas être mis sur un trône, comme un très sérieux artiste classique. Bien sûr, je suis une personne sérieuse. Très sérieuse même, sinon, je ne serais pas là où j'en suis après trente ans. Mais par exemple, aux Schubertiades de Schwartzenberg, je parle avec les gens, je m'assieds avec eux dans ce superbe endroit. Monsieur Fischer-Dieskau reste dans sa chambre d'hôtel, et personne ne l'aime vraiment beaucoup. Alors, qu'est-ce qui est le mieux ? Etre mis sur un piédestal ? Non ! Nous faisons partie de la société et nous chantons pour elle aussi, pas pour nous seuls. Les réactions des gens me montrent  que j'ai raison. Je ne le fais pas par représentation ; c'est une façon de leur dire que je suis content d'être là, avec eux. Je veux les remercier de venir m'écouter en concert. C'est vraiment un échange. Et un engagement politique. J'étais à Francfort par exemple pour un récital après les élections du PVU, qui est un parti très juste. J'ai dit au public après le concert : "Je ne suis pas habilité à vous dire pour qui voter mais s'il vous plaît, votez de manière à ce que je ne sois pas honteux de chanter en tant qu'artiste allemand, en Israël, en France, en Belgique ou n'importe où." Mon père m'a dit : "Comment as-tu pu dire ça ? Tu es un artiste ! Tu ne dois pas parler politique." Et je lui ai répondu : "Papa, mon travail est aussi politique." Nous sommes responsables de ce qui cloche dans notre société et nous devons avoir le courage de dire : "Eh, ça ne va plus du tout !" D'une certaine façon, je représente mon pays, je ne viens pas ici comme un Italien, mais comme un Allemand. Et c'est bien comme ça. J'aime vivre en Allemagne ! Ma ville n'est peut-être pas la plus belle ville du monde mais j'ai une belle maison, ma famille vit là-bas et j'en suis heureux. Je veux donc être un bon représentant de mon pays : comme musicien, comme être humain et comme personne. Ara Guzelimian, qui est le directeur artistique de Carnegie Hall, m'a présenté au public d'une phrase qui m'a profondément touché, qui m'importe beaucoup et avec laquelle je voudrais terminer : "Quand Tommy est ici à Carnegie Hall, même dans les coulisses nous avons le sentiment que la lumière est un peu plus intense."

Petit trajet biographique :© KASSKARA  DG

Thomas Quasthoff (b.1959, Hildesheim)

Le baryton-basse allemand Thomas Quasthoff a étudié le chant et la musicologie à Hanovre ( le chant avec Charlotte lehmann ; la théorie et l'histoire de la musique avec Ernst Huber-Contwig). Il a remporté plusieurs prix, dont le premier prix du Concours International de l’ARD à Munich en 1988, le Prix Chostakovitch à Moscou en 1996, et le Prix décerné par le Festival d’Édimbourg la même année.

Sollicité par les grands orchestres de renommée internationale, Thomas Quasthoff a chanté sous la direction de Claudio Abbado, Daniel Barenboïm, Sir Colin Davis, Bernard Haitink, Mariss Jansons, Kurt Masur, Seiji Ozawa, Sir Simon Rattle, Helmuth Rilling, Christian Thielemann et Franz Welser-Möst.

En Europe, il s’est produit en concert aux côtés des Orchestres Philharmoniques de Berlin et de Vienne, de la Sächsische Staatskapelle de Dresde, du London Symphony Orchestra, de l’Orchestra of the Age of Enlightenment, du Freiburger Barockorchester et de l’Orchestre de Chambre d’Europe... sur des scènes prestigieuses telles le Konzerthaus et le Musikverein de Vienne, le Konzerthaus et la Philharmonie de Berlin, le Concertgebouw d’Amsterdam, ainsi qu’à Munich, Londres, Paris, Rome et Madrid, et encore au sein des Festivals de Salzbourg, Édimbourg, Lucerne, Schleswig-Holstein et à la Schubertiade de Schwarzenberg.

Ses débuts remarqués au Festival Bach d’Oregon en 1995 lancent la formidable carrière qu’il mène aux États-Unis : on peut l’entendre avec les Orchestres Symphoniques de Boston, Chicago, Cleveland, Pittsburgh et New York, et il est l’invité des Festivals de Ravinia, Tanglewood et Mostly Mozart. En 1999, il fait ses débuts en récital au Carnegie à New York avec le Winterreise de Schubert.

En 2001/2, il a plusieurs fois collaboré avec ce dernier orchestre dirigé soit par Claudio Abbado, soit par Sir Simon Rattle, notamment lors de ses débuts à l’opéra dans Fidelio au Festival de Pâques de Salzbourg en 2002. La saison passée, Thomas Quasthoff a participé à d’importants projets du Concertgebouw d’Amsterdam et du Festival de Lucerne, il a fait ses débuts au Staatsoper de Vienne sous les traits d’Amfortas dans Parsifal, et il a donné un récital au Festival de Salzbourg.

Son agenda inclut entre autres des concerts avec les Orchestres Philharmoniques de Los Angeles, Berlin et Vienne, l’Orchestre Symphonique de San Francisco et le Cleveland Orchestra ; ainsi que des récitals programmés à Paris, New York, Munich, Francfort et Berlin.

Cette saison, Thomas Quasthoff est artiste en résidence au Musikverein de Vienne et au Concertgebouw d’Amsterdam. 

Sa discographie compte plusieurs enregistrements primés : Des Knaben Wunderhorn de Mahler avec Anne Sofie von Otter et le Philharmonique de Berlin sous la baguette de Claudio Abbado (Grammy Award), des mélodies de Brahms et Liszt avec Justus Zeyen (Grammy Award), le Schwanengesang de Schubert et les Vierernste Gesänge de Brahms avec Justus Zeyen, des airs d’opéras allemands avec Christian Thielemann, le Winterreise accompagné par Charles Spencer et encore des arias de Mozart avec le Württemberg Chamber Orchestra (Diapason d’Or et Prix  Echo 1998).

De 1996 à cette année, il a enseigné le chant à la Musikhochschule de Detmold (Allemagne). À présent, il est professeur à la Hochschule für Musik Hanns Eissler de Berlin.

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