Yossif Ivanov, violoniste

L'envol réfléchi d'un jeune soliste

 

Sous les lauriers du CMIREB 2005, de la tournée Rising Star, de sa nomination aux Victoires de la Musique et de son prix "artiste de l'année" au Midem, Yossif Ivanov ne perd pas la tête : il se lance dans l'aventure d'une carrière frémissante en restant convaincu d'apprendre un métier. Propulsé sur les grandes scènes musicales, il publie aujourd'hui son premier album consacré à Franck, Ysaÿe et d'Haëne aux côtés de Daniel Blumenthal, accompagnateur incontournable du paysage musical belge. Décontracté, réfléchi, enthousiaste et réaliste quant aux étapes de sa carrière, Yossif Ivanov harmonise progressivement son bagage musical et détermine avec raison des choix justifiés et judicieusement accomplis. En témoigne ce premier album étincelant...

Yossif Ivanov, que s’est-il passé un an après votre second prix au CMIREB ?

Beaucoup de choses ! Il y a d’abord eu les nombreux concerts des lauréats évidemment, avec un autre répertoire à présenter sur une période relativement courte ; je n’ai donc pas eu énormément de repos dans l’après-concours. Et puis il y a quand même eu deux mois sans rien de planifié, mais j’ai dû travailler à fond car septembre était très chargé et j’ai consacré une bonne partie de mon temps à monter de nouveaux programmes de récital. Enfin, en janvier de cette année j’ai eu la tournée Rising Star qui a commencé également avec six concerts un peu partout (Athènes, Stockholm, Bruxelles, New York, Vienne…) et pour finir, le disque que j’ai finalement enregistré aussi en janvier, alors qu’il était prévu juste après le concours, fin juin, début juillet. Heureusement, on est parvenu à le déplacer un peu, car c’était vraiment difficile de combiner tout ça sur une période aussi courte, avec le niveau d’exigence que je m’étais fixé.

Vous parlez de la tournée Rising Star, il y a également eu votre nomination aux victoires de la musique, ainsi que le prix « jeune artiste de l’année » au Midem en janvier dernier. Quel est l’impact de cet enthousiasme médiatique sur votre parcours ?

Le Rising Star, c’est vraiment une opportunité idéale pour un artiste de se faire entendre dans les salles importantes du monde entier mais j’avais été sélectionné pour le Rising Star presque un an et demi avant le CMIREB (début 2004). En fait son impact n’en a été que plus bénéfique puisque le CMIREB attire pas mal d’organisateurs de concerts, de directeurs artistiques de festivals et des labels… Le but principal est de me faire connaître à l’étranger et d’établir des contacts. La série des concerts Rising Star est unique au monde pour les jeunes musiciens et je dois dire que j’en profite énormément …

Vous disiez, juste après votre second prix au CMIREB, que vous souhaitiez poursuivre votre cursus musical à la Chapelle, notamment avec Augustin Dumay. Comment s’est passé votre retour à la Chapelle ?

En fait, j’étudie toujours avec lui et aussi avec la famille Oistrakh au conservatoire. J’essaie entre tous mes concerts de poursuivre ma formation et de suivre les cours, ce qui est absolument essentiel au stade où j’en suis actuellement, d’autant plus avec le prix du CMIREB, mais ce n’est pas toujours facile d’organiser une carrière avec  les cours que je considère encore comme indispensables. Augustin Dumay, Igor et Valery Oistrakh me guident et me soutiennent toujours. J’étais très content d’avoir des personnes de référence pour me soutenir, et elles continuent à le faire. Je n’aurais pas souhaité être lancé dans le vide sans filet ; je suis très content aujourd’hui d’avoir continué ma formation à leurs côtés.

Est-ce que votre relation avec Augustin Dumay, Igor et Valery Oistrakh s’est modifiée après le concours ?

Non, pas vraiment. Mes relations avec chacun des trois sont même encore meilleures. A un autre niveau sans doute, car ils m’aident dans le choix et le travail de répertoire pour affiner mes programmes de concert. Il n’y avait évidemment pas cet aspect-là avant le CMIREB, et c’est précisément pourquoi je pense que les relations ont été déplacées et se sont améliorées.

Peut-on parler de spécificités ou de complémentarités entre Augustin Dumay et les Oistrakh ?

En fait, ce sont des écoles et des approches très différentes, même si la musique est leur discipline commune. Chez Augustin Dumay par exemple, un cours peut durer deux heures sur un ou deux mouvements d’une sonate car il donne à propos du contexte de l’œuvre beaucoup d’idées et de réflexions  qui sont indispensables pour l’aborder. Augustin Dumay élargit les horizons, parle beaucoup, inspire et partage ses idées tout en les justifiant et argumentant ses propos avec cohérence et pertinence. Cela peut parfois prendre deux mois avant d’avoir passé en revue la totalité d’une sonate. Chez les Oistrakh, c’est très spécifique aussi, mais très compact, très intense et plus mordant. On fait tout un travail très conséquent en passant près de deux heures sur une sonate de façon structurée, très dense, très physique. Les approches sont donc différentes, mais pour moi complémentaires car elles me permettent de synthétiser plusieurs regards sur une même œuvre afin de forger ma propre perception et développer mes sensations.

Pensez-vous encore passer un concours un jour ?

Je ne sais pas encore. C’est une question qui me fait beaucoup réfléchir pour le moment… Le faire ou ne pas le faire, telle est la question du moment !  A vrai dire, je me suis inscrit au Concours d’Indianapolis aux USA, qui aura lieu début septembre mais je me laisse jusqu’au mois de juillet pour décider si oui ou non je le ferai. J’ai le répertoire, je suis jeune, j’ai toutes les conditions requises mais j’hésite encore à l’heure actuelle. Le CMIREB a une telle renommée dans le monde que je ne sais pas vraiment si je dois encore en tenter un autre.

Mais dans ce cas, quelle utilité voyez-vous à présenter des concours ?

Les concours sont surtout une opportunité pour établir des contacts avec les organisateurs et les agents de pays différents ; ce qui permet dans bien des cas aujourd’hui de lancer une carrière et de se confronter au niveau professionnel. Aujourd’hui, le monde de la musique se base beaucoup sur les prix qu’on a obtenus. De plus le niveau d’aujourd’hui est tellement élevé ! Je pense que le principe des concours est de tenter de se faire un nom dans le milieu musical. Ceci dit, gérer un prix de concours n’est pas une évidence non plus mais le prix ouvre indéniablement des portes. En disant cela, j’en reviens encore à me demander si cela vaut la peine de faire ce concours d’Indianapolis ou non... ou peut être d’en faire un autre… La question me taraude mais je me suis fixé comme limite le mois de juillet.

Avez-vous encore des contacts avec les autres lauréats du CMIREB 2005 ?

Je ne pense pas avoir revu quelqu’un de la session 2005 après les concerts de lauréats mais chacun a suivi sa direction. J’ai encore des contacts avec certaines personnes par SMS ou via MSN mais il est difficile de se revoir car les agendas ne le permettent souvent pas. Et quand bien même ils seraient en Belgique, c’est moi qui n’y serais sans doute pas ! On se tient au courant virtuellement de nos activités mais je n’ai pas vraiment de contacts intenses avec mes compagnons du concours 2005

Vous aviez choisi le 1er de Shostakovich pour la finale du CMIREB. L’avez-vous rejoué depuis ?

Non ! Malheureusement non. Justement, après le concours il y avait les concerts de lauréats, où j’avais proposé de le rejouer, mais pour le concert à Luxembourg, c’est Sergey Khachatryan qui l’a joué et à Bruxelles, si je ne me trompe pas c’est Sofia Jaffé qui l’a joué…Je ne l’ai donc plus rejoué depuis, mais j’espère bien le faire à nouveau car c’est une œuvre fantastique que j’aime beaucoup et que je  n’ai jouée que deux fois avant le concours.

Quels sont les autres concertos que vous jouez aujourd’hui ?

Pour l’instant, je travaille le second de Bartok et je vais bientôt me mettre au concerto de Beethoven. Sinon j’ai beaucoup travaillé le répertoire des sonates pour le récital et quelques grandes œuvres.

On a déjà constaté qu’à l’issue d’un grand concours, certains lauréats étaient coincés par le manque de répertoire qu’ils n’avaient pas encore eu le temps d’aborder, de travailler et de roder. Quelle a été votre démarche personnelle pour déterminer le répertoire de l’après-concours ?

En fait, c’était tout un nouveau monde qui s’ouvrait à moi après le concours, car j’ai dû faire face à des demandes très rapidement. Pour exemple, on me téléphonait en disant : « Bonjour, on aimerait connaître votre programme pour le concert que vous donnerez chez nous en juin… ». Je n’avais pas encore cette organisation et cette structure du répertoire ni une programmation clairement à l’esprit, mais cela s’apprend rapidement. C’est maintenant que je comprends pourquoi certains artistes jouent un seul programme de récital tout au long d’une saison. Les gens disent alors : « Oh il joue encore la même chose » mais on oublie que pendant ce temps-là l’artiste travaille un autre répertoire pour un programme ultérieur tout en consacrant une partie de son énergie à quelques concertos de base qu’il joue également en tournée pendant la même saison…Dans mon cas, je n’ai pas vraiment fait un récital pour toute une année mais j’ai fait une combinaison d’un paquet d’œuvres que j’alterne en fonction des concerts que je donne. J’aime bien alterner des œuvres à l’intérieur de différents programmes, car je pense que c’est comme cela que les concerts deviennent intéressants pour l’artiste et son public. Quand on laisse une œuvre sur le côté pendant quelques mois pour la remplacer par une autre et qu’on y revient après, les retrouvailles n’en sont que meilleures. Les idées se reprécisent, se peaufinent et finalement se partagent. Bien sûr, c’est une facilité aussi de jouer toujours le même programme mais cela dépend du tempérament et des circonstances. J’aime bien combiner un programme avec une œuvre que je pratique depuis un certain temps et lui ajouter des nouvelles pièces que je rode également en public…

Pour parler programme, on en vient tout naturellement à votre premier cd, publié aujourd’hui chez Ambroisie. Quel en est le fil conducteur ?

En fait, il y avait deux fils conducteurs au départ : un peu de tout (sonate, pièces de virtuosité et pièce solo) et répertoire de l'école franco-belge. Mais ne sachant pas vraiment comment le monde des disques fonctionne, j’ai quand même vite compris qu’il valait mieux avoir un certain concept pour élaborer son album et j’ai donc pensé à un programme de musique franco-belge avec Ysaÿe, Chausson… Et puis, quelques mois avant l’enregistrement je me suis dit que toutes ces œuvres avaient déjà été enregistrées une bonne centaine de fois et que peut-être ce ne serait pas mal de mettre une sonate belge. Finalement l’idée d’un programme belge est restée mais j’y ai ajouté la cohérence d’une évolution à travers trois siècles, de manière à proposer une évolution de la sonate avec César Franck et Eugène Ysaÿe pour les anciens et Rafaël d’Haëne pour le 21e siècle. Je me rends compte aujourd’hui qu’il faut un peu sortir des sentiers traditionnels et proposer une originalité afin d’intéresser et d’intriguer…J’espère donc avoir été original dans ce choix !

Quelle a été votre rencontre avec Daniel Blumenthal ?

En fait, j’avais déjà joué deux fois avec lui avant le CMIREB et je le connaissais grâce à mon frère qui étudie chez lui au Conservatoire, et aussi pour sa grande réputation d’accompagnateur. C’est donc comme cela qu’on a décidé de faire cet album ensemble, mais ce qui est amusant c’est que Daniel n’avait pas encore enregistré la sonate de Franck alors qu’il l’a déjà tellement jouée en concert, ni bien sûr celle de Rafaël d’Haene …Pour moi ce fut vraiment une très belle expérience et une très belle collaboration car c’est un musicien que j’apprécie beaucoup.

Qui est votre pianiste attitré à part Daniel Blumenthal ?

C’est vrai que pour l’instant je fais la plupart de mes concerts avec Daniel Blumenthal mais j’en ai aussi avec Luc Devos et dans les années à venir j’aimerais bien collaborer avec un pianiste qui s’appelle Robert Kulek. Il accompagne principalement des violonistes comme Julia Fischer, Nikolai Znaider et bien d’autres encore. Il m’a suivi au concours et m’a écrit par la suite en me proposant de travailler avec lui en vue d’une future collaboration, ce qui m’a évidement fait un immense plaisir et me fait une fois encore penser que ce concours procure une très grande visibilité aux artistes qui en sortent. Je pense d’ailleurs que c’est gai de changer de partenaire selon les programmes travaillés car cela varie un peu les approches et permet d’éviter aussi une certaine routine d’un programme à l’autre. Répéter des œuvres que l’on connaît d’un bout à l’autre avec des pianistes différents suscite parfois de grande surprises, dues principalement aux différences de stylistiques et d’approches de l’accompagnateur et de sa personnalité.

On pourrait imaginer les frères Ivanov sur scène un jour ?

Euh, on l’a déjà fait il y a quelques années. C’était en 2003 si je ne me trompe. C’était une demande spécifique pour deux concerts et on avait joué ensemble mais depuis ce moment-là on ne l’a plus jamais fait car mon frère a décidé de se consacrer vraiment au piano pour agrandir son répertoire, qui est quand même assez conséquent. A son âge (18 ans), sa priorité est de se concentrer sur son répertoire pianistique. De plus, on ne se voit pas beaucoup, puisqu’il étudie à l’école d’Imola en Italie et ici au conservatoire de Bruxelles. Il n'y a donc pas de nécessité pour lui de refaire ce genre d’expériences à ce stade-ci de son parcours. J’aimerais bien jouer avec lui plus tard, mais je crois que le futur nous le permettra certainement…

Un musicien, un chef qui vous fait rêver et avec lequel vous voudriez jouer un jour ?

Parmi tant de gens que j’apprécie, je suis un grand admirateur de Celibidache et de Gergiev qui a le don incomparable de dynamiser les œuvres qu’il aborde avec une dimension incroyable. Sinon il y a aussi dans les moins connus Rozhdestvensky que j’adore et dont j’ai des enregistrements du répertoire russe avec une richesse de son fantastique. Il dirige toujours et il a une technique fabuleuse et surtout une histoire tellement riche en anecdotes, créations et collaborations musicales. C’est vraiment une légende vivante. Un autre artiste dont je ne me lasse jamais c’est Grigory Sokolov qui pour moi est le seul qui ne se laisse pas influencer par ce monde très dur et plein de compromis. Il est parmi les musiciens qui ne se laissent jamais imposer ce qui ne lui convient pas. Il est de ceux qui affirment une personnalité hors norme avec modestie et simplicité et permet de redécouvrir des œuvres à chaque écoute avec une telle intensité, une telle énergie ! Bien sûr il n’est pas dans le circuit commercial traditionnel mais je l’admire énormément. Il y a beaucoup à apprendre de musiciens comme lui…

Propos recueillis à Bruxelles par Noël Godts, le 7 avril 2006

 

Petit trajet biographique :

Yossif Ivanov est né à Anvers le 18/07/1986 et reçoit dès l’âge de 5 ans ses premiers cours de violon. Il poursuit son éducation musicale chez Zakhar Bron à Lübeck, ensuite chez Igor & Valery Oistrakh au Conservatoire Royal de Bruxelles, puis à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth. Depuis octobre 2004 il se perfectionne à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth sous la direction d’Augustin Dumay.  Yossif Ivanov est lauréat de nombreux concours, e.a. « Charles de Bériot » et « Tenuto » à Bruxelles, “H. Krebbers” (Maastricht), H. Wieniawsky à Lublin (Pologne),Y. Menuhin à Folkestone (Angleterre), “J. Rogister” (Liège). En 2003 il obtient le Premier Grand Prix au « Concours Musical International de Montréal ». Il se produit en Belgique (Palais de Beaux Arts), Hollande (Concertgebouw), France (au Midem à Cannes, aux Flâneries Musicales à Reims), Allemagne, Italie, Norvège, Mexique, Etats-Unis (Haverford Youth Festival), Canada (Centre d’arts Orford, Domaine Forget), etc. Il a joué en tant que soliste avec l’Orchestre Symphonique de Montréal, l’Orchestre Symphonique de Québec, UBS Verbier Chamber Orchestra, l'Orchestre Philharmonique des Flandres, l’Orchestre de la Radio Flamande, l’Orchestre Philharmonique de Liège, sous la direction de J.C. Casadesus, A. Fisch, A. Ostrowsky, P. Bartholomée, J.P. Haeck, A. Van Lysebeth, G. Octors, R. Werthen.  Il a été nommé « Rising Star » par la Société Philharmonique de Bruxelles pour la saison 2005/2006.

Yossif Ivanov joue actuellement sur le « Piatti » -Stradivarius de 1717.

 

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