
"Musica Ficta est une collection dédiée à une interprétation de la musique ancienne inscrite dans notre contemporanéité." (Bernard Mouton, directeur artistique)
A l'occasion de ses 25 ans, le label belge Pavane crée une nouvelle collection de musique ancienne qui envisage de publier 3 ou 4 volumes discographiques par an. Le terme "musica ficta" porte l'objectif de cette entreprise puisqu'il désigne, dans les traités théoriques du XIIIe siècle, les règles d'interprétation non inscrites sur les partitions et laissées au goût du musicien.
"Bien que nourrie du passé, l’interprétation appartient à la sensibilité d’un musicien d’aujourd’hui. C’est le discours musical qui nous parle. C’est le caractère, le tempérament, et les couleurs que lui confère l’artiste qui nous touchent. C’est pourquoi Musica Ficta place l’interprète au centre du processus créateur." (Bernard Mouton)
Apparaîtront donc chaque année trois ou quatre projets discographiques destinés à faire découvrir un répertoire méconnu et une approche artistique originale. Deux premiers albums sont nés à ce jour : nous étions enthousiastes en mai 2004 lorsque nous vous avons présenté Symphoniae, de Nicolaus à Kempis. Nous ne le sommes pas moins pour Cantigas de amigo, de Martin Codax.
Retrouvez-les ci-dessous !
Giulio Caccini (1551-1618) : Amor che fai ? Nuove Musiche, 1601 & 1614, madrigali e arie. Stephan Van Dyck (ténor), Christina Pluhar (harpe, théorbe), Eero Palviainen (archiluth, guitare), Quito Gato (archiluth, guitare), Paulina Van Laarhoven (viole de gambe, lirone), Vincent Libert (percussions). (Musica Ficta, MF8003)
Le ténor Stephan Van Dyck accomplit un superbe travail musicologique relaté avec simplicité et précision dans une notice enthousiaste et éclairante. Sa voix gracieuse et pénétrante nous invite à l'aube du XVIIe siècle, où s'épanouissait dans les salons de la Camerata du comte Bardi à Florence le stilo moderno de Giulio Caccini, ténor, joueur confirmé de luth, viole, harpe et chitarrone, compositeur rival de Péri et sans doute auteur d'un des premiers traités de chant dans la préface de ses Nuove Musiche. Depuis 1580, on redécouvrait l'attrait de la musique de l'Antiquité, telle qu'on pouvait du moins se la représenter et, dans les salons rebaptisés Accademie (en hommage à Platon), poètes, musiciens et philosophes nourrissaient l'art et la pensée des lumières de l'humanisme. Caccini étudia la représentation des affetti, les passions humaines, et aviva la récitation mélodique proche de la parole, le recitar cantando. Ses madrigaux en continu, où la voix soliste décline les sentiments amoureux sur une basse continue chiffrée, déploient avec art et virtuosité des techniques simples et diversifiées. La mélancolie se décline de mille et une manières, stimulée par une étonnante imagination ornementale. L'élégance des soupirs passionnés est frémissante sous les doigts de la harpiste Christina Pluhar... dont le théorbe n'est pas moins sensuel. Chaque instrumentiste à ses côtés envoûte, caresse les sens, attise l'émoi... Un album troublant.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 mars 2006)
André-Ernest-Modeste Grétry (1741-1813) : Sei quartetti per due violini, alto e basso, opera 3. Quatuor Thaïs (Caroline Bayet & Elsa de Lacerda, violons / Wendy Ruymen, alto / Kathy Adam, violoncelle). (Musica Ficta, MF8004)
Grétry désespéra, dit-on, ses professeurs de musique, avant de découvrir l'opéra italien et d'en imprégner passionnément ses propres œuvres, essentiellement lyriques. C'est entre 1760 et 1766 qu'il composa ses Six Quatuors, en Italie où il fut l'élève de Casali et du Padre Martini. Très jeune, il déclara aimer l'ornement et pencher davantage pour le message d'une mélodie que pour la déclinaison de l'harmonie. La forme de ses œuvres de jeunesse, comme des opéras qu'il composa par la suite, demeure surtout classique et teintée d'un sentimentalisme candide et léger. Les voix des instruments des Six quatuors ne se superposent ni ne rivalisent, mais composent un décor élégant et gracieux, qu'aucune étrange audace ne vient troubler. On y devine une aspiration ingénue à l'apaisante beauté. La Révolution est encore loin pour ce proche de Voltaire, qui composera ses meilleures pièces avant la prise de la Bastille et se retirera après 1789, à l'Ermitage de Montmorency où avait vécu Rousseau. Grétry n'y écrivit alors rien moins que... Les Réflexions d'un solitaire ! Le Quatuor Thaïs interprète avec une exquise fraîcheur les Sei Quartetti écrits entre ses 19 et ses 25 ans, révélant leur innocence, au charme vivace et sans prétention, ouverte à l'expression simple et spontanée des sentiments.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 septembre 2005)
Martin Codax (XIIIe s.) : Cantigas de amigo. Fin' Amor Ensemble : Carole Matras (chant & harpe), Bernard Mouton (flûtes à bec), Michaël Grébil (cistres, oud, vièle), Thomas Baeté (vièle), Vincent Libert (percussions). (Musica Ficta, MF8002) Voir aussi Nouveautés Musique ancienne
Le deuxième opus de Musica Ficta confirme l'enchantement du premier album : une intelligente conception graphique y exalte le mystère des temps anciens, si lointains qu'ils se mêlent dans nos esprits à ceux des légendes et des contes populaires. Lumière, couleurs et illustration surgissent d'un carré lumineux où le passé se révèle dans l'obscurité et l'oubli du présent qui l'entoure. Cette fenêtre ouverte sur le temps jadis est cette fois un passage vers le XIIIe siècle gallégo-portugais, où se rencontrèrent les troubadours et les poètes et jongleurs galiciens. La notice précise et édifiante de Bernard Mouton nous raconte l'apparition de l'amour courtois au XIIe siècle, quand les rois, seigneurs, bourgeois et clercs, entre deux guerres, se mirent à chanter pour leurs dames l'art d'aimer... Le code de fin'amor des troubadours (en langue d'oc) finit par gagner le Nord de la France où s'affirmèrent en langue d'oil les trouvères ; la route des pèlerinages les conduisit en Espagne où naquit la tradition courtoise en langue gallégo-portugaise. Malheureusement, si l'on recense actuellement deux mille poème profanes de cette époque, seuls deux manuscrits de cantigas profanes ont survécu : ceux de Dom Dinis et de Thomas Codax, chacun en comptant sept. Ceux de Codax formeraient peut-être le premier cycle de l'histoire de la musique, puisque la même jeune fille s'y lamente face à la mer de Vigo, en Galice, dans l'attente de son fiancé. Les manuscrits originaux étant très abîmés, les musiciens de l'Ensemble Fin'Amor se sont appuyés sur les transcriptions préexistantes de Manuel Pedro Ferreira et Higinio Anglès pour élaborer les versions de cet album, ayant recours à l'improvisation pour la sixième cantiga dont la musique n'est pas notée. En complément de programme, ils ont choisi trois autres cantigas de amigo, d'Estevao Raimondo, Bernal de Bonaval et du Roi Fernandez de Santiago, auxquelles bien sûr manquait la musique ; ils appliquèrent donc le procédé de contrafactum, souvent employé à l'époque, en appliquant à chaque poème une mélodie déjà existante, tirée des Cantigas de Santa Maria (il en existe 424, toutes accompagnées de partitions, dédiées à la Vierge). Le résultat est impressionnant de clarté, de vivacité et d'énergie ! Quelle intensité dans l'expression de la mélancolie préromantique, quel fabuleux entrain ! La voix éclatante de Carole Matras, l'excellence du percussionniste Vincent Libert, la sensualité des vièles, cistres et oud de Michaël Grébil et Thomas Baeté, la subtilité légère de la flûte de Bernard Mouton, l'harmonie de l'Ensemble Fin'Amor sont les gages d'un travail rigoureux, passionné et ... magique !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 juin 2005)
Nicolaus à Kempis (ca 1600-1676) : Symphoniae. Céline Scheen (soprano), Stephan Van Dyck (ténor), Dirk Snellings (basse). Ensemble Clematis, dir. Stéphanie de Failly. (Musica Ficta, MF8001) Voir aussi Archives Musique ancienne
Le musicologue passionnément érudit Philippe Beaussant inaugure de sa verve coutumière la notice de ce premier album très soigné, original et rigoureux. Nous voici en pays flamand au XVIIème siècle sous l'influence des innovations musicales italiennes : la récitation chantée qui prélude à l'opéra et l'art du violon, encore peu estimé au Nord des frontières françaises, non plus que dans l'hexagone. Peu lui prêtent une digne attention et on lui préfère encore le luth ou la viole. Sans rien perdre de sa rigueur toute nordique, Nicolaus à Kempis (dont on sait seulement qu'il fut l'organiste de Sainte-Gudule à Bruxelles dès 1626, suivi par son fils) publia de 1644 à1649 à Anvers trois volumes de Symphoniae qui ressemblent fort à des sonates italiennes. Ecrites pour violon et basse continue, en trio (2 violons et basse ou violon, viole et basse), pour 4 à 5 instruments (dont cornetto, trombone, viole ténor...), elle mélangent habilement les sonorités, osent l'ornementation et les virevoltes, intègrent même quelques thèmes populaires. Ces hardiesses sont plus retenues dans ses sages petits motets, malgré ce que Beaussant nomme les "madrigalismes" qui soulignent l'émotion de certains pans du texte religieux. L'Ensemble Clématis aborde ces subtilités avec une grande délicatesse, retenant le temps avec douceur pour accélérer soudain les mouvements de l'archet sans excès de virtuosité gratuite. Stéphanie de Failly privilégie la clarté et la douceur, l'harmonie sans rudesse ni tranchantes aspérités d'un novateur à l'écriture polyphonique limpide. De la belle et prometteuse ouvrage !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mai 2004)