Souvenirs, Hommage à D. Chostakovitch

Fiodor Droujinine / Museum Graeco-Latinum, Moscou

315 pages / 15 euros / ISBN : 5-87245-123-7

Dépôt légal 2006-12-04

 

« Si seulement le Destin pouvait être plus clément avec eux. »

Après avoir lu le livre de son "vieil ami", Fiodor Droujinine, Roman Ledenev, son ami intime, artiste national russe, lauréat du prix d'état, professeur du Conservatoire de Moscou et compositeur, en termine ainsi la postface, soulignant l'absolu fatum qui pèse sur les artistes de son pays, regrettant leur survie précaire dans un quotidien toujours menacé. Droujinine se bat actuellement contre la maladie, épaulé par sa femme, Ekaterina Sergeevna. Et pourtant, il vient de terminer un ouvrage dense autour de la personnalité de Chostakovitch dont il fut proche en tant qu'altiste du Quatuor Beethoven. Caustique, Droujinine n'épargne pas sa chronique d'une Russie chaotique et rude où quand l'artiste parle d'art, le régime répond propagande et répression. Droujinine se souvient, sans langue de bois,  mais avec humour et émotion aussi, d'une époque mouvementée, jusqu'à la dernière œuvre que lui dédia Chostakovitch, la fameuse Sonate pour alto et piano, Op. 147, en passant par la préparation des quatuors du compositeur dont le treizième occupe une place très particulière dans son parcours d'altiste. C'est aussi l'histoire d'une carrière et de ses rencontres, musicales et humaines : le maître Borissovsky, altiste du Quatuor Beethoven auquel Droujinine succédera, Stravinsky, Schnittke, Pollak, Primrose, Neuhaus, Youdina, Oistrakh...

Sa position ne fut pas simple : au cœur d'un régime qui incitait à la délation, interprète d'une œuvre à double tranchant très surveillée par le régime, acculé lui-même à la vigilance, Droujinine n'a jamais perdu son idéalisme ni sa lucidité, avant tout dédié à l'art musical. C'est d'ailleurs ce qu'il choisit de chroniquer avec le plus de précisons, restant pudique et discret sur ses déboires personnels. Droujinine demeure un observateur sensible à la souffrance d'autrui et tait la sienne, préférant mettre en avant le bonheur et l'espoir qu'engendrent la musique. Pour lui, le Treizième quatuor à cordes « est à lui seul un hymne à l’alto » qui « par son timbre, sa force et la spécificité de ses sonorités, (est) devenu porteur de sens et d’images musicales». Malgré les absurdités et les inepties du régime, c'est l'humanisme qui porte son cheminement : « Les temps changent, les gens s’en vont et bien des valeurs perdent leur sens, les théories disparaissent, les systèmes s’écroulent, une philosophie en remplace une autre, et le plus étonnant est que tout cela se produise au cours d’une seule vie humaine. Mais tant que l’homme est vivant, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse demeurent en lui, et ils brillent plus vivement dans l’âme, à mesure que la vieillesse s’avance, éclairant une vie qui se perd déjà dans les ténèbres ». (Souvenirs de mon professeur – p. 103)

Intense et intègre, le parcours artistique de Fiodor Droujinine est à l'image de l'homme, simple et lucide, communicatif et déterminé. Humour et intelligence rythment ses rencontres et mettent en lumière les aspérités d'une vie bien remplie, au service de la musique et de l'alto. Don de soi, humilité et dévouement en sont les principaux garants. L'année Chostakovitch nous aura permis d'en savoir un peu plus sur le compositeur, certes, mais aussi sur l'un de ses fervents et dévoués serviteurs. Notons encore un remarquable travail iconographique qui accompagne le récit de Fiodor Droujinine par l'apport de photos renforçant les liens très particuliers de l'auteur avec ses proches, amis poètes et complices musiciens.

(Noël Godts, Bruxelles, le 4 décembre 2006)

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