
ALICE ET NIKOLAUS HARNONCOURT
UNE BIOGRAPHIE
L'intelligence du coeur
de MONIKA MERTL
Traduit de l'allemand par Christian Labarre
Editions Versant Sud - Louvain La Neuve - 2002.
UN LIVRE, DES RENCONTRES INTELLIGENTES
Dès l'avant-propos, Monika Mertl signifie clairement au lecteur son désir de "rendre un portrait aussi vivant que possible de deux personnes hors du commun sans les figer dans une version officielle". Le pari n'est pas mince quand il s'agit d'une figure aussi charismatique que celle du chef d'orchestre-violoncelliste Nikolaus Harnoncourt et de son épouse Alice, talentueuse violoniste et pilier essentiel dans la continuité de leur carrière comme la construction de leur existence commune auprès de leur quatre enfants. Monika Mertl s'efface humblement derrière les faits et les propos de ses "personnages", les encourage à évoquer leurs souvenirs, défendre leurs opinions, écoute leur entourage, relate fidèlement les témoignages, explore les archives, délivre événements, détails, paradoxes, idées et sentiments sans chercher à en orienter la signification, sans prendre parti. Elle observe et relate en sachant garder la distance. Grâce à elle, nous entrons dans les mystères d'une vie et les méandres d'une quête artistique, nous revivons l'avènement du baroque au XXème siècle, éclairé par des êtres aussi déterminés que fougueux, nous goûtons au sel d'une aventure intérieure passionnée avec respect, pudeur et intelligence. Elle se garde des anecdotes croustillantes, des viols de l'intimité, des suggestions vulgaires. Préservant la vie privée de ses protagonistes, elle évite les correspondances, les coulisses trop personnelles. Nous rencontrons en Alice et Nikolaus Harnoncourt deux êtres humains autant que deux artistes, sans jamais nous sentir dans la position malsaine du voyeur. Et comme à chacune de nos rencontres, qu'elle soit littéraire ou très concrète, nous sommes libres de nos réactions. A plusieurs reprises, Nikolaus Harnoncourt prend la parole lui-même, se souvient, discute ouvertement. Monika Mertl n'a pas cherché à dissimuler le style oral des propos du Maître et, si ce n'était la traduction (d'ailleurs fort réussie, limpide, précise et légère), nous pourrions presque l'entendre parler. L'auteur elle-même s'exprime avec une grande aisance, fine, délicate, spirituelle, apte à pointer le moindre détail, à suggérer un point de vue sans imposer d'interprétation définitive. Elle dévoile, souligne, met en lumière, droite et honnête. Et l'on apprend beaucoup sur le combat musical des fondateurs du Concentus Musicus de Vienne, sur la signification et la puissance des idées de ces précurseurs ! Ses trois cents pages, si vous en prenez le temps, peuvent se lire d'un seul jet sans vous fatiguer ! Il faut en rendre hommage au regard affûté de l'auteur comme à la souplesse du traducteur chevronné, Christian Labarre (par ailleurs professeur d'allemand à l'ULB) : vivacité du style, grâce de l'expression, subtilité et intuition pour savoir différencier, d'une langue à l'autre, les ruptures de ton et les individualités de chaque personnage interviewé. Ajoutons le choix judicieux des photos et la qualité de l'édition, le livre en lui-même étant un bel objet qui se manie avec plaisir ! Sa parution coïncide avec le concert de Nikolaus Harnoncourt et du Koninklijk Concertgebouworkest au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles ce 2 décembre 2002.
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ENTRETIEN AVEC L'AUTEUR
L'auteur Monika Mertl, venue en compagnie de son traducteur, Christian Labarre, qu'elle rencontrait pour la première fois, a gentiment soutenu le feu des questions lors d'une rencontre informelle avec la presse avant le concert.
Après vous être essentiellement consacrée au journalisme musical et avoir publié à Vienne de nombreuses critiques, des articles spécialisés et portraits d'artistes, vous vous êtes pour la première fois tournée vers la biographie. Qu'est-ce qui vous a motivée ?
Les articles de journaux imposent des cadres trop rigides, des restrictions de texte en vue de la mise en page, des limites à l'exploration ou à l'analyse précises. Je voulais mener un projet à bien, de bout en bout et librement.
Faites-vous une différence entre les approches journalistique et biographique ?
Non, c'est la même approche. On part du présent pour aller vers le passé en essayant de comprendre, avec honnêteté, sincérité. Le regard sur la réalité et sur les faits reste le même.
Pourquoi avez-vous choisi de porter votre regard sur Alice et Nikolaus Harnoncourt ?
Outre le fait que, bien évidemment, je l'admire, je connaissais Nikolaus Harnoncourt. Je l'avais rencontré plusieurs fois dans le cadre de plusieurs articles et comme nous avions eu de bons contacts, il lui est arrivé de me solliciter lui-même. Nous avons développé une confiance et un respect mutuels. Comme c'est un personnage extrêmement riche et complexe, cela m'intéressait vraiment.
Comment parveniez-vous à doser votre regard de biographe et celui de vos "personnages" sans vous laisser trop influencer ? Harnoncourt est pour le moins charismatique...
Nous nous disputions toujours ! Mais il n'est pas rancunier... Affronter nos points de vue en ouvre d'autres. En fait, il laisse son interlocuteur libre de ses pensées. De plus, nous étions parfois plusieurs mois sans nous voir. Selon moi, il faut savoir garder la distance, le retrait nécessaire et être capable de choisir aussi, de se décider sur le regard que l'on va prendre. Je ne tenais pas non plus à demander le point de vue de tous les intéressés. Ouvrir un débat ne m'intéressait pas. Et puis, il faut savoir vous arrêter : quand le personnage est vivant, et si actif, si imprévisible, si inventif, vous avez tendance à attendre un nouveau fait à écrire... Mais c'est impossible sinon vous n'en verrez jamais la fin.
Quelles limites vous imposez-vous ?
Cinq ans, ça suffit ! Sinon, vous risquez de vous noyer !
Quelles doivent être, selon vous, les qualités d'un biographe et... quels peuvent en être les défauts ?
Un biographe, ça n'existe pas ! On ne peut pas être un biographe réellement. On glane simplement des bouts de réalité. On écrit son propre "conte".
L'intérêt réside-t-il donc dans la façon de le raconter, comme lorsque vous choisissez de nous livrer des fragments de vie pour revenir ensuite en arrière et les élucider ?
C'est pour tenir le lecteur éveillé et, tout en gardant la ligne chronologique, lui donner un peu de "suspense" ! Mais l'essentiel ne réside pas dans une méthode. Il faut maintenir l'honnêteté, la sincérité et la distance.
Vous semblez être une grande lectrice si l'on en juge par les citations d'auteurs classiques et contemporains qui ouvrent vos chapitres.
Pas vraiment. Ces citations sont des objets trouvés. Je n'en ai cherché qu'une seule : celle de Thomas Bernhard car je voulais une phrase qui parle du destin.
Avez-vous de nouveaux projets ?
J'ai terminé cette biographie des Harnoncourt il y a quatre ans déjà. Je travaille actuellement sur une biographie du Concentus Musicus dont le titre sera : "Les musiciens les plus curieux du monde". La traduction française sonne plus juste que l'original allemand car "curieux" signifie à la fois "désireux de connaître"et "étrange", "bizarre".
Aux éditions Versant Sud de se tenir prêts...
Propos recueillis le 2 décembre 2002 par Isabelle Françaix.
Pour plus de précisions sur les Editions Versant Sud, nous vous invitons à visiter leur site : www.versant-sud.com
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