Main dans la main avec Joaquin Rodrigo, l'histoire de notre vie

Victoria Kamhi

ISBN : 2-7475-7284-6 • novembre 2004 • 304 pages

 

" Je n'ai pas cessé d'écrire toutes mes impressions quasi quotidiennes, sans imaginer que, beaucoup plus tard, on pourrait publier l'histoire hasardeuse de notre vie." Victoria Kamhi, p127.

C'est cet apostolat qui justifie le cheminement autobiographique de la pianiste turque Victoria Kamhi, épouse et collaboratrice au long cours du compositeur espagnol Joaquin Rodrigo. Fidèle complice de l'œuvre de son mari, elle l'accompagne avec dévouement vers la gloire et le succès d'un parcours pourtant semé de nombreuses embûches. Victoria Kahmi saisit à la manière d'un journal intime les pérégrinations quotidiennes d'un jeune musicien espagnol alors en cours avec Paul Dukas à Paris (1927-1932, école normale de musique) qui deviendra avec une évidence toute déconcertante son futur mari. Passion, amour et acharnement rythment un récit entrecoupé d'anecdotes et de rencontres les plus diverses, dont la grande partie concerne les célébrités hispaniques qui accompagnent l'existence de Joaquin Rodrigo et de son épouse tout au long d'une aventure musicale. L'on comprend vite que résumer l'essentiel de la vie artistique du compositeur à son merveilleux adagio du Concerto d'Aranjuez serait une hérésie, lorsqu'on parcourt cette biographie, même si l'auteur dit elle-même : " l'adagio du Concerto d'Aranjuez est l'une des créations musicales les plus éloquentes du XXe siècle. Sa popularité est si grande que des transcriptions ont été réalisées avec succès pour des quartets de jazz, pour des chansons populaires en plusieurs langues avec d'innombrables enregistrements... ". Il est bien évident que ce concerto ouvrit bien des portes à son auteur et contribua grandement à conforter au fil des ans une renommée musicale souvent récompensée, mais vécue avec humilité. Figure emblématique d'une Espagne blessée par la guerre, Joaquin Rodrigo fut un double messager : accordant un intérêt tout particulier à ses compatriotes et amis guitaristes Regino Sainz de la Maza et Andres Segovia (sans oublier la dynastie des Romeros, Lagoya, Yepes et autres représentants de la nouvelle génération), il mit au goût du jour un instrument qui demeurait confiné au genre soliste, guère prisé par l'orchestre classique, et poursuivit le travail de ses prédécesseurs Manuel de Falla, Isaac Albeniz et Enrique Granados. En explorant le folklore espagnol, il renforça le lien entre les derniers romantiques de son pays et les nouvelles orientations de stylistique musicale dont il fut le témoin privilégié à Paris grâce à ses relations avec l'école française. C'est avec ce double héritage musical qu'il construisit une œuvre des plus éclectiques, représentée par quasiment tous les instruments du monde classique dont il connaissait bien des musiciens. Flûte, piano, harpe, violon, violoncelle et bien évidemment guitare(s) gagnèrent ainsi chacun un concerto, une sonate ou une autre pièce instrumentale d'appellation espagnole, tandis que l'art vocal s'enrichissait d'une pléthore de mélodies, révélées par Victoria de los Angeles, Monserrat Caballé ou Pilar Lorengar !

Cette biographie retrace donc pas à pas les rencontres d'un couple uni par la musique, dont la destinée grandit dans la simplicité et la spontanéité de caractères complémentaires. Très fin de siècle ou conte des mille et une nuits, le récit suit la chronologie d'une vie et d'une époque, parfois à la façon un peu monocorde d'un catalogue d'événements qui, pourtant, nous touchent par leur intensité et leur valeur. Victoria Kamhi n'est pas un écrivain et l'on ne devra pas rechercher ici un talent d'écriture ; toutefois, le ton parfois suranné de ce document ne manque pas de sincérité, ni cette humble reconnaissance envers le destin, dont le 9 novembre 1940 (date de création du Concerto d'Aranjuez par Regino Sainz de la Maza à Barcelone)  marque une date charnière où le possible élan du jeune compositeur devint par magie réalité artistique, et par la même occasion reconnaissance intemporelle. Prix, récompenses, bourses et soutien (amis et famille)  alternent ici avec les difficultés de la vie, d'une époque et d'un art, qui, s'il est basé sur un indéniable talent doit sa survie à la patience, l'acharnement et la conviction de ses serviteurs. Atteint de cécité dès son plus jeune âge, Joaquin Rodrigo fut un symbole non seulement pour les musiciens espagnols mais aussi pour le monde des malvoyants auquel il accorda une bienveillante attention par sa sollicitude, sa disponibilité et son engagement. Le témoignage de Victoria Kamhi, traduit en français par Cristina Delume prend la forme d'un hommage dont Rodrigo a écrit le dernier mot : "(...) Elle a su me faire croire en mon œuvre, au lendemain, au monde, au prochain et en Dieu. Je pourrais répéter sans cesse que mon inspiration, mon élan, ma foi, mon soutien et mon immense amour sont incarnés par mon épouse Victoria."

(Noël Godts, Bruxelles, le 14 février 2005)

http://www.joaquin-rodrigo.com

Retour à notre rubrique Livres

Retour à l'éditorial