Entretien avec...
Antoni Jassogne Artisan - Luthier
(né à Bruges en 1937 )
L'art du tracé
Photos et entretien : Noël Godts et Isabelle Françaix
Vous avez quarante ans de métier : comment et pourquoi êtes-vous arrivé à la lutherie ?
J'aimais bien travailler le bois. A l'époque, à l'école moyenne de Jumet, une section technique s'était ouverte. Nous avions un professeur pour le bois, un autre pour le fer et, après la première année, nous pouvions nous spécialiser.
Le bois y était-il travaillé selon une option instrumentale ?
Non. C'était uniquement dans le but de devenir menuisier. Nous avions un très bon professeur qui connaissait bien son métier. Il savait nous montrer des emboîtements, des tenons, des mortaises... Ce qu'on ne voit plus maintenant. Quand on vous parle d'emboîtement actuellement, il s'agit de deux chevilles dans deux trous ; la machine coupe à angle droit. A cette époque, on apprenait encore à se servir de la scie, des gouges, des ciseaux, des rabots, des varlopes. On traçait le bois et on fabriquait soi-même les mortaises avec ses propres outils. Le départ, c'est la technique de l'outil qu'on retrouve dans le métier de luthier. Il faut bien partir d'un bois brut et en tirer un violon.
Pour moi, la menuiserie était intéressante, même si je ne pensais pas à la lutherie. J'étais à l'école de musique. Puis je suis allé au Conservatoire Royal de Mons. Je faisais de la trompette ! Et j'ai commencé la contrebasse à cordes. C'est elle qui m'a aiguillé vers la lutherie.
Une fois la base du maniement d'outils acquise, comment vous êtes-vous spécialisé ?
Comme beaucoup, j'ai essayé en autodidacte. Mais si on veut faire le métier convenablement, il faut éviter les bêtises, surtout avec des instruments dont certains valent des fortunes. On en voit parfois certains qui sont abîmés par le manque de connaissances de ceux qui les ont eus en main. Il m'a fallu réfléchir à ce que je voulais faire, et m'y adonner sérieusement. Ma mère est d'origine polonaise ; ses frères et sa soeur étaient retournés en Pologne, où je connaissais un luthier dont l'atelier était dans les Tatras, à Zakopane. Il s'appelait Franciszek Mardula*. Il a accepté de me prendre dans son atelier pendant quelques années. Au départ, il était ébéniste comme son père ; il possédait donc toutes les techniques manuelles de l'outil, et il en était venu à la lutherie par goût et par passion. C'était un homme très humble, très modeste, qui connaissait énormément de choses. Avec lui, j'ai appris de nouvelles techniques, que j'utilise encore maintenant, car beaucoup sont parfaites pour la réalisation de certaines fonctions dans le travail du violon. J'aimerais citer également Jean Schmitt, maître-luthier à Lyon, chez qui j'ai beaucoup travaillé ensuite la restauration des violons.
Y a-t-il différentes écoles de lutherie dans le monde ?
Il y a bien sûr l'école italienne, puis la lutherie française qui a réalisé de très belles choses aussi, quoique beaucoup par copie (ce qui est un peu dommage). Techniquement, je crois qu'actuellement la française est peut-être la meilleure, la plus logique dans le travail de réalisation et de restauration. Beaucoup de Français ont appris et perfectionné leur métier en France et se sont établis un peu partout dans le monde. L'école de Mirecourt est à mon avis la référence. En Italie, il y en a une ou deux. En Allemagne, celle de Mittenwald aussi... Chacune a ses avantages.
A quelle école vous rattachez-vous ?
Je ne fais aucune copie d'instrument. J'ai toujours refusé de travailler de cette manière, bien qu'on apprenne cela dans les écoles. Ce n'était pas mon but. Tous les violons qui sont ici (une vingtaine dans cette pièce) sont différents. De quelques millimètres par leur taille, mais ils se distinguent aussi les uns des autres par la forme des courbures, la taille de la voûte... Pourquoi copier un instrument, alors qu'à la belle époque de la lutherie, celle des Amati, Stradivarius, Guarnerius, etc., les luthiers étaient capables de dessiner leur instrument et de les réaliser sans rien laisser au hasard ? A cette époque, qu'il s'agisse d'un tailleur de pierre, d'un charpentier, d'un peintre ou d'un ébéniste... chacun connaissait l'art du trait quand il était maître. Il savait dessiner et réaliser sans copier. Pour moi, c'est la manière la plus intéressante. J'ai donc longuement cherché comment tracer un instrument. J'ai repéré des points de départ dans certains livres. Parfois j'y trouvais de bonnes explications, mais on y rencontre aussi un tas de formules mathématiques qui, à l'époque des grands luthiers, n'étaient pas utilisées ! Pourtant géométriquement, on traçait aussi des cathédrales, et elle tiennent toujours debout ! De même, un peintre savait tracer un diagramme sur sa toile et y positionner les sujets comme il le voulait pour désigner les points forts d'un ensemble. Quand je regarde un Stradivarius ou un Guarnerius, je me pose la question de son tracé et pas de sa valeur, ni de son originalité (qu'il soit ou non une copie de son prédécesseur). Même à notre époque, peu importe qu'un violon ressemble ou non à un autre. Quand je trace un instrument et que le dessin me plaît, j'en fais un ou plusieurs sur le même modèle. Et un jour, j'en dessine un autre.
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* Pour en savoir plus sur Franciszek Mardula, c'est ICI !