Entretien avec...
Antoni Jassogne Artisan - Luthier
Suite 2
Photos et entretien : Noël Godts et Isabelle Françaix
Combien de plans avez-vous déjà réalisés ?
Je crois qu'on ne les compte plus. Quand on décide de dessiner un nouveau modèle d'instrument, on passe une ou deux semaines à chercher, en appliquant les mêmes formules. En fait c'est très simple : le point de départ, qu'on appelait autrefois "l'art du trait", c'est le carré, le cercle et les triangles. A partir de là, on a toutes les formes géométriques. Le violon en est une.
Quelle est la signification du nombre d'or ?
Autrefois on l'appelait le "segment divisé en moyenne et extrême raisons", puis on remonte vers l'Antiquité. On le retrouve en Egypte, en Grèce... en peinture, en architecture, dans la construction de meubles... Pour le chiffrer, c'est 1618. Vous prenez la largeur, vous multipliez par 1618, vous connaissez la longueur. Avec la règle et le compas, les droites, les horizontales, les obliques, les cercles, on l'applique également. Quand on veut dessiner un violon, il faut connaître la longueur de la table d'harmonie, qui va supporter le chevalet, qui sera percée d'ouïes et sur laquelle viendront appuyer les cordes à travers le chevalet. Il faut trouver le module : la largeur du haut de la table est la moitié du module, entre les "C", ce sont les deux tiers et en bas les cinq huitièmes.
Combien de temps se passe avant la concrétisation d'un instrument, si l'on part de son plan ?
Il faut compter une année. Une fois que le plan est terminé, et que la forme et bonne, sur la fabrication du moule qui suit ce plan, on peut réaliser autant d'instruments que l'on veut ! On gagne deux trois semaines sur chaque violon alors ! Mais il faut quand même une année ensuite, car on met tout en œuvre à la main. On scie les bois, on ébauche. On vernit avec un vernis que l'on fabrique soi-même. Et c'est aussi toute une recherche. On trouve des recettes dans de nombreux livres, copiées et recopiées d'autres livres, référencées mais... pas toujours justes en bout de course. Ce n'est pas dans les livres de lutherie qu'on trouve les bonnes recettes de vernis. Certaines choses ne sont pas dites. Entre chaque couche, le vernis doit sécher un mois. Et il faut entre six et huit couches. Il faut trouver la bonne proportion d'huile de lin, qui ne soit pas falsifiée avec de l'huile de poisson, et la cuire en respectant une certaine température de telle sorte qu'on favorise son principe siccativant. L'huile de lin est siccative, comme l'huile de noix. Elles ne sèchent pas et s'oxydent : absorbant l'oxygène de l'air, elles durcissent. Si on utilise des huiles crues, elles mettent des années à durcir. Il faut que la couche soit très fine, afin qu'elles durcissent aussi bien en profondeur qu'en surface, sinon le vernis reste mou. Certains sels améliorent le pouvoir siccativant à la cuisson mais ils occasionnent des problèmes. Or un vernis doit protéger un instrument plusieurs siècles et ces sels ne favorisent pas la durée d'un vernis.
Quelles sont les grandes étapes de la construction d'un violon ?
Le choix des bois d'abord. On va les chercher sur place. J'en ai ramené de Pologne. J'avais racheté au luthier de Zakopane un stock de bois vieux mais aussi un autre de bois nouveau, car il avait l'autorisation du syndicat des luthiers de Varsovie de choisir les arbres qui seraient débités pour tous les luthiers de la Pologne. Un jour, je l'ai accompagné dans une scierie avec un autre de ses apprentis, et il a choisi un bel érable qui a été débité pour fabriquer les tables et les manches. Il avait pu obtenir la moitié de l'arbre, qui a ensuite été divisée en trois : un tiers pour lui, un pour mon collègue polonais et un pour moi. Il m'a également cédé de l'épicéa et un établi, sur lequel je travaille actuellement. Sinon, je vais principalement chercher l'épicéa en Suisse. Un bûcheron y travaillait principalement pour les luthiers ; il connaissait très bien les arbres de la forêt de Rougemont. Il s'appelait François Jaun. En Suisse, l'altitude, la latitude et le sol silicieux favorisent la croissance de l'épicéa excelsia, dont ce bûcheron connaissait l'emplacement. Quand il pouvait avoir cet arbre, il était obligé d'acheter toute la coupe. Il voulait aussi qu'il soit abattu le jour de son choix, car pour qu'un bois soit coupé à la bonne époque, il n'y a que deux jours par an : vers le 25-26 décembre et vers le 6 janvier. Il ne pouvait plus le faire lui-même car dans sa jeunesse, il avait été écrasé par un arbre. Jusqu'à ce qu'un rebouteux le remette enfin sur pied, les hôpitaux n'y ayant pas suffi. En attendant, il avait fabriqué des balais, et on le connaissait sous l'appellation "Jaun fabrique de balais". Pour les luthiers qui le cherchaient dans son village, c'était une partie de cache-cache, les habitants ne leur indiquant jamais son adresse tant ils étaient jaloux qu'il fasse débiter les plus beaux arbres pour des étrangers ! Une fois qu'il avait trouvé un bûcheron pour abattre l'arbre et l'amener chez lui, il le divisait en quatre dans la longueur et le laissait reposer deux ans sans y toucher dans de grands hangars. Puis, il y débitait des longueurs pour des tables de violon, d'alto, de violoncelle, parfois aussi de contrebasse. Il les transportait ensuite dans son grenier où ils étaient classés par qualité.
Quels sont les bois principaux pour le violon ?
L'épicéa pour la table d'harmonie, parce qu'il transmet les vibrations à grande vitesse. Plus ou moins dans les 400 mètres secondes. C'est donc un bon conducteur de son. Pour les éclisses, le dos, le manche et la volute, c'est de l'érable. L'érable est un bois plus dur qui a la particularité d'avoir des ondes : il pousse un peu comme une tôle ondulée. L'épicéa, lui, pousse comme un cylindre, un tube. Le tube de l'érable est ondulé. Pour les accessoires, on utilise l'ébène, le palissandre, le buis.
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