psautier des heures - Avignon - 1330 - © IRHT

 

 

Le chant grégorien

 

 

Dès le IVè siècle de notre ère, des écoles de chantres (schola cantorum) se développèrent à Rome dans le but d'unifier la liturgie romaine. (L'image ci-dessus date bien plus tardivement du XIVè mais représentent des chantres. Elle est tirée du Psautier des Heures d'Avignon, 1330, et figure sur le site précité - voir notre introduction - www.enluminures.culture.fr. © IRHT) - Ce n'est pourtant que lors du Concile de Laodicée (481) que l'on mentionne l'intervention de "chantres canoniques" dans la célébration du culte. - Au rite en latin adopté par l'Eglise de Rome s'ajoutèrent les mélismes* orientaux (un mélisme étant un groupe de notes brèves placé sur une syllabe pour enrichir la mélodie,  plus court qu'une vocalise cependant), ce qui aboutit au chant romain ancien en lequel on reconnaît l'ancêtre du plain-chant*.(Cf. l' introduction de notre étude.) Les musicologues s'accordent à y reconnaître la première forme musicale aboutie.

Grégoire 1er (v540-604), pape de 590 à 604, fut le premier à réunir les chants romains et à leur attribuer une place précise dans la liturgie conformément aux besoins rituels de l'année religieuse. L'appellation de chant grégorien*, qui n'apparaît qu'au VIIIè siècle, y fait clairement référence. Il épouse scrupuleusement le texte des écritures saintes, ce qui lui vaut la dénomination de "Bible chantée", "chant ecclésiastique", encore appelé "plain-chant" à l'époque. Ses contours mélodiques sont essentiellement liés au rythme et aux inflexions de la parole, le texte étant évidemment prioritaire.

Jusqu'à la fin du XIIè siècle, le monastère est le lieu privilégié du chant de louange au Seigneur, loin du monde et de ses tentations. (Même si le chant grégorien ne règne vraiment que jusqu'au Xè siècle, sapé par l'apparition progressive de la polyphonie et de nouvelles influences musicales inspirées des troubadours, parmi lesquels certains ramènent même des croisades de nouveaux instruments à cordes et à vent.) Le chant des Psaumes est  réglé au rythme des Heures qui représentent huit réunions de prière en 24 heures. Selon les théoriciens du Moyen Age, la science harmonieuse des nombres forme l'esprit selon les principes divins et, la musique étant elle-même une science, elle doit obéir à ces préceptes. A Matines par exemple (entre la nuit et l'aube), le psaume 94 est antiphoné* (repris par deux choeurs alternés à l'inverse du chant responsorial pourvu d'un soliste et d'un choeur). Les antiphonaires datent d'ailleurs de cette époque, recueils de rites et de chants selon la notation grégorienne.

Le chant grégorien s'épanouit et s'étend au IXè siècle grâce aux campagnes de Charlemagne (742-814) qui l'impose à tout l'empire comme élément unificateur. En maître de l'Eglise, il confère au christianisme un rôle primordial, exige une pratique rigoureuse du culte, encourage l'étude de la théologie et des textes sacrés, veille à l'instruction des clercs et favorise les copies de manuscrits (les codices) dans les monastères. Voilà pourquoi les chants grégoriens qui nous sont parvenus aujourd'hui sont en général plus tardifs que leurs origines musicales et rarement antérieurs au IXè siècle. Cependant, de nombreuses interdictions frappent les copistes en vertu d'un chant qui se veut avant tout méditatif et dépouillé : certains neumes* (signes graphiques placés au-dessus des syllabes à chanter. Placés au-dessus des textes, leur forme de sténographie musicale donne des indications sur les directions mélodiques et les motifs) ne peuvent être repris, les transcriptions sont considérablement altérées, on confond valeurs métriques et mélodiques et le chant grégorien* y perd peu à peu de son intégrité. La fin du IXè siècle incitera les théoriciens et compositeurs à prendre eux-mêmes en charge la musique d'église, ce qui contribuera largement à son évolution. Ainsi, comme le soulignent Jacques Porte et Edith Weber dans leur article Musique religieuse chrétienne (Encyclopédie Universalis 8) :

" Otger (Musica enchiriadis, fin du IXè siècle) propose une diaphonie à la quarte ou à la quinte, c'est-à-dire une superposition de deux lignes mélodiques, au début parallèles, pour aboutir au XIIIè siècle, à l'organum ou 'polymélodie' dans lequel chaque ligne est individualisée, et au 'conduit'." (NDLR : A l'origine chant de procession monodique, le conduit devient polyphonique au XIIè siècle et acquiert également un caractère profane qui, d'écriture contrapuntique, bénéficie d'une grande liberté textuelle et mélodique.)

De la fin du IXè au XIIè siècles, à l'âge de plénitude du chant ecclésial monodique, apparaîtront donc les tropes* puis les séquences* à l'aube de l'émancipation du chant liturgique. Un trope est l'ajout d'un texte (une syllabe pour une note) au chant, dans le but d'en soutenir les vocalises. Par extension, une séquence désigne l'ajout d'une pièce strophique. Tropes et séquences conduiront au drame liturgique chanté durant les offices et considéré comme la cellule originelle du théâtre moderne. Voilà que surgit peu à peu l'idée d'une liberté d'invention qui bouscule l'ordre grégorien et permet à la polyphonie son apparition.

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