fragment d'antiphonaire - Vendôme - 15è-16ès - © IRHT

clerc écrivant -Missel à l'usage de la Trinité - Vendôme - 1300  © IRHT

 

 

 

 

La Polyphonie .1.

Si la polyphonie désigne un chant à plusieurs voix distinctes (nommée également hétérophonie), il s'agit de bien comprendre le terme de "voix", qu'il ne faut pas entendre au sens propre de voix "humaine", unique et individuelle, mais de "voix mélodique" qui peut être chantée par un groupe, un ou plusieurs instruments. On commence donc par accompagner la voix principale* (base ou teneur ou chant liturgique ou cantus firmus) d'une voix organale* (chantée ou jouée sur un instrument) qui passe au-dessus de la mélodie principale. Ces deux lignes mélodiques définissent l'organum* et en l'occurrence, l'organum parallèle : elles commencent et finissent à l'unisson, la voix principale soutenant entre le début et la fin, note contre note, les vocalises de la voix organale. C'est de cette innovation apparemment toute simple que naît le contrepoint*, première harmonisation musicale point contre point, note contre note qui évolue pour atteindre au XIè siècle la forme du déchant*, encore primitive, mais souple et autonome. A travers le déchant, l'organum confère à la voix organale une personnalité rythmique qui lui est propre. Indépendante, elle trouve sa propre signification mélodique. Voix organale et voix principale évoluent par mouvements contraires et non parallèlement.

LE XIIIè siècle et L'ARS ANTIQUA

A L'Université, la musique tient sa place dans le quadrivium aux côtés de l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. D'ailleurs la notation musicale a évolué depuis l'invention de la portée au XIè siècle (les copistes italiens inventèrent une ligne rouge sur laquelle était placée une note fixe, le fa (F)) : sont apparues les mesures* (division d'un morceau de musique en unités de temps égales. Auparavant le plain-chant était sine mensura, non mesuré. L'ars nova surtout - voir plus loin - se passionna de rythmes et de mesures) et la notation carrée qui remplace peu à peu les neumes*.

L'art de la superposition et de la construction, les élans créateurs artistiques, spirituels et philosophiques du XIIè siècle, nous plongent au temps des cathédrales gothiques : de 1163 à 1245 s'érige Notre Dame de Paris qui siège au coeur de l'évolution musicale. Les oeuvres des maîtres y sont conservées dans des manuscrits dont on ne connaît pas les auteurs, même si paradoxalement l'anglais Anonyme IV reste le plus célèbre ! Il nous cite élogieusement Maître Albert, déchanteur du XIIè siècle et surtout Léonin (compositeur d'organa et auteur du Magnus Liber vers 1180) et Pérotin, le plus illustre de tous sans doute vers 1200. Anonyme IV n'écrit-il pas à leur sujet :

" Maître Léonin avait la réputation s'un très bon compositeur d'organum ; il rédigea un grand ouvrage (Magnus Liber) dans le but d'accroître le service divin. Ce livre fut en usage jusqu'à l'époque où Pérotin le Grand, qui (...) fut un excellent compositeur, meilleur même que Léonin, de déchant; Maître Pérotin composa de remarquables quadruples, comme Viderunt et Sederunt, d'un art extrêmement raffiné..." (citation d'Anonyme IV extraite du livret rédigé par Paul Hillier pour l'excellent CD Perotin, The Hilliard Ensemble dir. Paul Hillier, 1989, ECM New Series 1385 837751-2)

Paul Hillier, baryton et chef de l'Hilliard Ensemble, éclaire la musique de Pérotin de sa vision d'interprète autant que d'éminent musicologue, identifiant de

" petits groupements de notes superposés les uns aux autres et agencés de telle façon que l'on entende moins le contrepoint des voix individuelles qu'une trame sonore constamment mouvante, l'équivalent de ce qui passe lorsqu'on regarde à travers un kaléidoscope. " (Citation de Paul Hillier, Ibid.)

L'idée d'un kaléidoscope vocal montre bien le dynamisme musical de Pérotin et, du fin fonds des siècles, son influence sur la musique "contemporaine" et minimaliste, que ne renierait pas un Steve Reich par exemple ! Mais ceci est une autre histoire que nous aborderons sans doute dans un autre dossier qui réclame plus de précisions quant aux accointances entre musiques médiévale et contemporaine !

S'imposent dès lors les organa* (de deux à quatre voix, dont la teneur -voix principale*- définit l'ossature de l'oeuvre, étant une mélodie de plain-chant tirée d'un texte liturgique écrit en prose, et les autres voix -duplum, triplum, quadriplum- sont les voix de déchant* improvisées ou écrites dans un style fleuri ou ornementé), et les conduits. Le conduit*, qui fut d'abord un chant de processions monodique, renouvelle paroles et musique, apparaît en vers et, quand il est d'inspiration religieuse, rompt avec la musique liturgique. Il donne donc à la teneur une grande liberté textuelle et mélodique. La musique profane l'utilise elle-même largement, ce qui, comme le souligne Gérard Pernon (in Dictionnaire de la Musique, Livre de Poche N° 7862 - 1984) lui donne un caractère "d'avant-garde". Le conduit s'efface pourtant au cours du XIIIè siècle devant le motet*, qui signifie littéralement "petit mot" : celui-ci résulte de l'ajout de paroles ("petits mots") sous les vocalises de l'organum. La voix organale se charge donc d'un texte. Le texte soutient une fois de plus l'invention musicale, comme ce fut le cas pour les tropes* et les séquences*. Le motet* fut d'abord une petite pièce polyphonique de caractère religieux qui ne tarda pas à gagner en raffinement et en complexité en devenant profane. A chaque voix (de deux à trois)  seront bientôt donnés des textes et des rythmes différents.

Historiquement le conduit* mènera davantage à l'harmonie*(technique d'organisation verticale des sons et science des accords - un accord étant l'émission simultanée de 3 sons ou plus, de hauteur différente-. Elle s'imposera avec la monodie accompagnée de basse continue -et le déclin du contrepoint- à la fin du XVIè siècle) et l'organum* et le motet* au contrepoint* (procédé d'écriture mélodique -horizontale - plutôt qu'harmonique, il superpose, notre contre note, des lignes mélodiques différentes et entendues simultanément). Nous rejoignons ici les expériences du XIVè siècle et de l'Ars Nova, dont les représentants nommèrent a contrario la période musicale des XIIè et XIIIè Ars Antiqua.

Pour l'heure, l'Ars Antiqua a donné naissance aux formes polyphoniques de l'organum*, du conduit*, du motet*, de la cantilène et du rondeau, ces deux derniers étant profanes. N'oublions pas que le XIIIème siècle accueillit les premiers trouvères* ( De l'ancien français "trouveur", inspirés des troubadours, poètes lyriques des XIIè et XIIIè siècles dans les pays d'oc, les trouvères créèrent la poésie lyrique française, fixèrent les formes de la ballade, du rondeau et du virelai.), parmi lesquels l'Arrageois (originaire d'Arras) Adam de la Halle ne fut pas des moins inventifs, amenant la polyphonie de l'Ecole de Notre Dame dans la musique profane.

Au XIIIè siècle, architecture gothique et musique épousent la même pensée scolastique. Exigence de clarté et de verticalité en premier lieu. Tentative de réconcilier la raison et la foi ensuite, alors nommée "conciliation des contraires". Comme le souligne Françoise Ferrand (Chapitre 6 de l'Histoire de la Musique Occidentale sous la direction de Jean & Brigitte Massin, Fayard, 1985.): "le motet concilie ancienne teneur liturgique et une voix 'contre' cette teneur, à laquelle on peut adjoindre une, voire deux autres voix". On associe alors à l'ouïe le plaisir et la clarté. Le polylinguisme, quant à lui, concilie à travers l'usage du latin et du français, l'ancienne et la nouvelle culture, le sacré et le profane. C'est encore à l'analyse de Françoise Ferrand que nous nous réfèrerons : elle note qu'Adam de la Halle utilise trois sortes de teneurs* pour ses motets*, insérant au duplum des cellules de ses propres rondeaux ou de ceux de compositeurs comme Guillaume d'Amiens ou des refrains anonymes (il s'agit du motet enté -greffé-). Françoise Ferrand cite le motet X où la teneur* est en français, le duplum reprend le début d'un de ses rondeaux et le triplum une prière à la Vierge en latin.

N'oublions pas enfin qu'une des mutations essentielles de cette époque sera le système de mesure. "Remplacer la durée indéterminée des mélismes du plain-chant par des polyphonies au temps mesuré, c'est introduire, dans le temple de Dieu, le temps du marchand. Voilà pourquoi les cisterciens, les dominicains ont rejeté de leurs offices avec énergie les polyphonies mesurées." (Françoise Ferrand, Ibid.)

Les moines n'auront plus le monopole de la musique. Celle-ci va se monnayer, se vendre et devenir un art professionnel ! Nous voici à l'aube de l'Ars Nova ! 

Quelques renvois discographiques :

   Perotin, The Hilliard Ensemble dir. Paul Hillier, 1989, ECM New Series 1385 837751-2.

  Gautier de Coincy, Miracles de Notre-Dame, The Harp Consort, dir. Andrew Lawrence-King, 2003, HMU 907317. Voir notre présentation du CD dans notre rubrique Nouveautés Musique Sacrée. Où l'on découvre combien la musique et les textes profanes des trouvères ont pu en retour influencer ou inspirer la musique religieuse...

Lire également, dans notre rubrique Archives Musique Sacrée la présentation du cd : Gautier de Coincy (c.1177-1236) : Songs of Angels (Songs of Ecstasy). New London Consort, dir. Philip Pickett , 2002, Decca 460794-2.

 

 

La bele Marie : Chansons mariales du XIIIè siècle français. Anonymous 4 (Susan Hellauer, Jacqueline Horner, Marsha Genensky, Johanna Maria Rose), 2002, Harmonia Mundi HMU 907312. Voir notre présentation du CD dans notre rubrique Nouveautés Musique Sacrée.

Vers les chapitres suivants : la polyphonie 2 : Ars Nova ; La polyphonie 3 : l'apport franco-flamand

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