La Polyphonie.2.
Le monde féodal vit son déclin dans un climat politique et religieux extrêmement confus, un désordre affolé par la guerre de Cent ans qui opposera la France et l'Angleterre de 1337 à 1453, la peste noire de 1348 qui décime une bonne moitié de la population européenne, les jacqueries, les révoltes, l'abolition du servage... "Tout va mal", écrivait le poète champenois volontiers satirique Eustache Deschamps (v.1346-v.1407 ; influencé par son maître Guillaume de Machaut, dont nous étudierons plus loin le parcours). Le règne de Philippe Le Bel (1285-1314) s'achève dans la corruption et les abus de pouvoir laïque et religieux que stigmatise le très railleur Roman de Fauvel (probablement vers 1310, 1314), écrit par Gervais du Bus. FAUVEL est un âne roux dont le nom est un acrostiche : lisez Flatterie, Avarice, Vilenie, Vanité, Envie, Lâcheté et les vices de l'église en seront pour leurs frais ! Le sentiment mystique s'estompe tandis que perce, avec le commerce montant (voir chapitre précédent) une nouvelle élite bourgeoise. Un monde moderne se devine que désigne la quête artistique d'un nouveau langage : le poète italien Dante Alighieri (1265-1321) n'écrit-il pas alors au sujet de son contemporain, le peintre toscan Giotto (v1267-1337) : "Cimabue crut, dans la peinture, être devenu le maître du champ; maintenant Giotto a obtenu le cri de la célébrité, et la renommée de celui-là est obscurcie" ? (La Divine Comédie, Purgatoire, Chant XI, Marabout Géant illustré, N°Gi 3, p202) Les artistes déclinent leur identité et marquent leur individualité.
LE XIVè siècle et L'ARS NOVA C'est en France que se rédige le mieux la pensée musicale à travers des traités tout nouvellement centrés sur la technique et non plus sur les exigences théologiques. La musique se libère des dictats de la religion même si elle désire toujours la servir. Vers 1320, Jean de Murs publie l'Ars Nove Musice et Philippe de Vitry (1291-1361), évêque de Meaux, poète ami de Pétrarque, sort l'Ars Nova Musicae dont la question centrale est la notation du rythme. C'est, avec cet ouvrage, toute une codification religieuse qui s'effondre : la symbolique du chiffre 3 fait de la place aux valeurs binaires, une longue y équivalant à deux brèves. Deux modes rythmiques coexistent désormais : le mode parfait, selon la perfection de l'Unité Divine (Dieu étant Un en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit) où une longue égale trois brèves et le mode imparfait qui divise la longue en deux brèves. Deux couleurs indiquent l'appartenance : le noir pour les notes parfaites, le rouge pour les imparfaites, les signes de mesure effaçant ce procédé vers le milieu du XIVè siècle. Les compositeurs ne se tiennent plus de joie et donnent libre cours à des polyphonies très complexes que le motet*(voir chapitre précédent) encourage grandement !
Le motet isorythmique
Philippe de Vitry, dont les travaux théoriques renouvelèrent la notation musicale, en fut l'un des principaux créateurs. Le travail isorythmique se base essentiellement sur la teneur* (cantus firmus) qui définit la color (thème mélodique) sur laquelle se greffe un schéma rythmique ou talea (modèle rythmique), d'une douzaine de notes, répété librement dans une ou plusieurs voix du morceau. Ne voit-on pas ici encore un lointain appel du pied au sérialisme ? Mélodie et rythme se combinent : l'isorythmie*, du grec isos/égal, permet l'enchevêtrement des voix qu'elle structure avant tout. On assiste à la naissance d'un art raffiné que l'ivresse du formalisme mène au plaisir intellectuel : Le Roman de Fauvel (précité) donne prétexte à 132 pièces musicales où participent de nombreux musiciens parmi lesquels figure Philippe de Vitry. Le Codex Ivrea (vers 1360) compte 37 motets d'auteurs différents (dont le même de Vitry), une messe et des pièces profanes.
Le Pape Jean XXII ne l'entend pas de cette oreille, qui condamne dans sa décrétale de 1324-1325 la pratique de l'Ars Nova à l'église. Pour lui, rythmes nouveaux et mélanges, corruption du latin par la langue vulgaire ne sont que "farcissures" honteuses... Mais le courant novateur est trop fort et l'Eglise doit s'incliner !
La structure globale de la messe change également. Avant 1300, on écrivait des pièces polyphoniques pour des parties séparées de la messe. Dès lors, l'ordinaire* de la messe est pour la première fois traité comme un tout. C'est l'apport essentiel de la Messe Notre-Dame, de Guillaume de Machaut.
Guillaume de Machaut (v.1300-1377)
"Artisan de l'ancienne et de la nouvelle forge", comme il aime à se définir lui-même, le clerc tonsuré champenois Guillaume de Machaut, chanoine de la cathédrale de Reims, n'invente aucune forme mais tire parti avec brio des genres existants. Sans doute représente-t-il un des premiers artistes à avoir tenté de penser son oeuvre pour la situer consciemment dans son propre cheminement. Il place d'ailleurs en tête de ses manuscrits un texte essentiel qu'il a baptisé Prologue afin d'éclairer sa démarche.
Son oeuvre est triple : narrative dans les Dits à l'intention de ses protecteurs et le Voir-Dit (texte littéraire sous forme épistolaire, fiction ou réalité...), poétique (on recense 250 poèmes lyriques) et musicale. Là encore nous distinguons son oeuvre profane (ballades, rondeaux, virelais, 18 motets et 18 lais) et religieuse (le Hoquet David, six motets latins et la Messe Notre-Dame). Il revendique pour la musique tant la fonction sacrée que profane :
" Et Musique est une science / Qui veut qu'on vie, chante et danse / Cure n'a de mélancolie (...) / Peut-on penser chose plus digne / Ne faire plus gracieux signe / Comme d'essaucier Dieu et sa gloire ..." (extrait du Prologue)
Deux miniatures (du Maître aux Boqueteaux) ornent le texte explicatif du Prologue, où figurent deux portraits de Machaut. Sur le premier, Guillaume tonsuré reçoit la visite de Nature, princesse couronnée, qui lui donne trois de ses enfants : Sens (intelligence), Rhétorique et Musique. Sur le second, tandis qu'il est assis chez lui devant le livre qu'il écrit, Amour vient le combler en lui offrant, lui aussi trois de ses enfants : Doux Penser, Plaisance et Espérance. N'est-ce pas là une grâce faite à l'artiste : les fées ou les dieux se penchent sur son berceau pour honorer sa naissance. Deux messagers (homme et femme, principe binaire) dont chacun lui fait trois dons (principe ternaire) : l'imparfait et le parfait se rejoignent dans un souci d'équilibre et d'harmonie.
Guillaume de Machaut se sent stimulé ! Il introduit une quatrième partie au motet (la contreteneur*) exploite largement l'isorythmie, introduisant la talea dans la teneur et reprenant la même mélodie sur un rythme différent selon le principe de la "dragma". Inspiré par Philippe de Vitry, il fait précéder certaines pièces d'un introïtus semblable à un prélude instrumental. La Messe Notre Dame est la première messe complète qui nous soit parvenue et utilise quatre voix. Grandiose, austère, elle n'invoque certes pas le lyrisme des passions mais combine avec ingéniosité et variété les trouvailles du XIVè siècle, multipliant les dissonances rythmiques et mélodiques avec inventivité.
Citons ici encore la superbe analyse de Françoise Ferrand (Chapitre 7 de l'Histoire de la Musique Occidentale sous la direction de Jean & Brigitte Massin, Fayard, 1985, p236) :
"L'alliance de l'art ancien et de l'art nouveau, la clarté des structures jointe à l'élégance formelle, la suavité des mélodies épousant la souplesse des vers tandis que les rythmes nouveaux donnent aux polyphonies toute leur force de cohésion font que Guillaume de Machaut apparaît dans son siècle comme : '...l'escarboucle qui reluist et esclaircist l'obscure nuit.'"
Quelques renvois discographiques :
Messe de Notre Dame de Guillaume de Machaut. Ensemble Organum, dir. Marcel Pérès, Harmonia Mundi, HMC 901590.
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