|
Clavecin & Pianoforte |
The Susanne van Soldt Virginal Book (1599).
Guy Penson
(virginal
"moeder en kind" de Jef van Boven -Ekeren, 2006 - d'après des modèles d'Andreas
Ruckers / virginal "muselaer" de Jef van Boven - Ekeren, 2003 - d'apr§s un
modèle d'Andreas Ruckers, 1626),
Patrick Denecker
(flûtes
à bec) (RIC
264)
Qui était Susanne van Soldt et quel auteur avait écrit pour elle ce manuscrit destiné au clavier ? Difficile de répondre avec précision à ces deux questions... Grâce à Alan Curtis qui fouilla les archives de l'époque en 1961, on peut supposer que Susanne était la fille d'un riche commerçant anversois, obligé de fuir la ville après le siège des Espagnols, pour se réfugier à Londres. Née en 1586, elle avait 13 ans quand elle écrivit son nom sur cette anthologie de pièces moyennement difficiles, peu virtuoses mais témoignant d'un éclectisme international. On y reconnaît des morceaux italiens, une pièce de Lassus, des danses, des chansons et des psaumes harmonisés à quatre voix, chaque morceau ayant été revu par le ou les copiste(s) du manuscrit. Aucun instrument n'étant précisé, le choix de Guy Penson s'est fixé sur le virginal, spécifiquement anversois. Sans passion ni folle exagération, ce recueil révèle un charme certain, calme et appliqué que le musicien exprime avec une légèreté fine et lumineuse. Les apparitions inattendues du flûtiste Patrick Denecker agrémentent et poétisent ces pièces toutes simples et gracieuses.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 juin 2008)
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
:
Oeuvres de jeunesse : Toccata
en Ré majeur BWV 912, Partite diverse sopra il corale "O Gott du frommer
Gott" en ut mineur BWV 767, Toccata en mi mineur BWV 914, Suite en la mineur
BWV 818a, Toccata en Sol majeur BWV 916, Capriccio sopra la lontananza del
fratello dilettissimo BWV 992.
.
Andreas Staier
(clavecin
Anthony Sidey d'après Hass). (HMC
901960) - Coup de
coeur -
Qui peut se targuer de définir le jeune Bach, avant qu'il ne devienne "Le" Cantor de Leipzig ? Même ses fils ont dû reconnaître les lacunes de sa biographie et imputent à sa jeunesse coups d'éclat juvéniles, fougue et insoumission quand d'autres le soupçonnent fin tacticien, intrigant à ses heures... On aime gloser sur les mystères des "pipoles" de toute époque ! Ceci dit, sa musique d'alors témoigne déjà d'un talent unique et d'une sensibilité vive, fine, inventive et envoûtante. Andreas Staier rend un étincelant hommage à l'audace impatiente et irrésistible de trois de ses toccatas, sur sept écrites pour le clavecin entre 1705 et 1710. La chaleur du claveciniste, son élan enthousiaste et extrêmement sensible, enflamment son indéniable virtuosité : la rigueur et la liberté des partitions de Bach s'incarnent avec évidence dans le jeu inspiré, clair et pétulant d'Andreas Staier. Au début du XVIIIe siècle, Jean-Sébastien Bach déborde déjà du cadre de la tonalité, osant l'impensable dans les Toccatas en Ré et Sol majeurs, soucieux d'expérimenter et d'ouvrir de nouveaux espaces sonores, irréductible aux préjugés et garant pourtant de la connaissance des traditions qu'il affranchit et révèle jusqu'au sublime. On sent Andreas Staier habité au XXIe siècle de cette même mission, intemporelle, et qui par conséquent nous bouleverse au-delà des époques, nous remue, nous interroge et nous incite avant tout à l'éveil. Le clavecin, si étrange quand on écoute peu la musique savante, sonne ici avec un tel éclat qu'il sollicite notre écoute chaque seconde, lumineux, délicat et impérieux !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 13 juin 2008)
Wolfgang Amadeus Mozart
(1756-1791)
:
Les
derniers concertos :
Concerto pour piano et
orchestre n°27 K.595 en Si bémol majeur et Concerto pour clarinette
et orchestre K.622 en La majeur.
Andreas Staier (pianoforte
Christoph Kern d'après Anton Walter) & Lorenzo Coppola
(clarinette d'amour en la Agnès Guéroult, Paris, 1998), Freiburger
Barockorchester, dir. Gottfried von der Goltz.
(Harmonia Mundi HMC 901980)
La dernière année de Mozart fut sans doute la plus riche et fastueuse de son existence, en fécondité comme en reconnaissance financière ! Qu'on songe à La Flûte enchantée, La Clémence de Titus, l'Ave verum, le Requiem, les danses de cour, les cantates maçonniques... Ses deux derniers concertos attestent de la sérénité, la limpidité et la vitalité de sa créativité auxquelles rendent superbement hommage les solistes Andreas Staier au pianoforte et Lorenzo Coppola à la clarinette d'amour, portés par les nuances éclatantes du Freiburger Barockorchester. Gottfried von der Goltz rythme avec subtilité et vigueur dans chacun des concertos le dialogue essentiel entre l'instrument soliste et l'orchestre, fluide et intarissable, dans un équilibre léger et magnifiquement évident. La légèreté du Concerto pour piano emporte les ombres au loin dans la mélodie ample et continue du Larghetto, comme si Mozart invoquait l'apaisement, et surtout le souffle qui l'animait. Plus grave, mais d'une gravité tendre et chaleureuse, le Concerto pour clarinette était dédié au clarinettiste Anton-Paul Stadler qui participa lui-même à l'élaboration de l'instrument, prototype en la, destiné à en élargir le timbre. Plus profond, plus chaud, il émeut davantage encore avec une subtilité tout en discrétion dont Lorenzo Coppola restitue gracieusement les nuances. Un album sensible et tonique dont on ne se lassera pas !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 mai 2008)
Domenico Scarlatti (1685-1757)
:
Essercizi per
gravicembalo, 30 Sonatas .
Kenneth Weiss
(clavecin).
2 CDs (Satirino SR 072)
Il est bien possible que Jean-Sébastien Bach ait désiré rendre hommage aux 30 Essercizi de Domenico Scarlatti en écrivant ses Variations Goldberg. Clavier-Übung et Essercizi se traduisent d'ailleurs exactement de la même façon et tous deux représentent pour le musicien de véritables défis, ou comme l'écrivait Scarlatti lui-même : "d'ingénieuses facéties artistiques destinées à te mettre sur la voie de la maîtrise du clavier". Ce qui impliquait cependant bien davantage qu'une simple virtuosité car le compositeur précisait aussitôt : "montre-toi plus humain que critique, c'est ainsi que tu augmenteras ton plaisir." Ce même plaisir, on le devine dans la partition largement inventive et d'une joyeuse vitalité. Scarlatti l'habite de son propre vécu dans la péninsule ibérique pendant vingt ans en la truffant d'éléments de la musique traditionnelle espagnole. Certes, c'est un procédé à la mode en cette première moitié du XVIIIe siècle mais qui traduit aussi l'amour pour une atmosphère, des couleurs, un langage. Scarlatti puise son inspiration dans la jota, danse populaire aragonaise, et emprunte au flamenco ses procédés pour guitare. On lui reconnaît de l'audace et une capacité jouissive à manier les dissonances. Kenneth Weiss révèle avec aisance l'allégresse et la vitalité de ce répertoire rayonnant. Souple et bondissant, son jeu illumine les ruptures de ton ou scintille avec chaleur, doux et frémissant. Un superbe double album qui dynamise les sombres matinées d'automne.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 novembre 2007)
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
:
Variations
Goldberg BWV 988, 14 canons Goldberg BWV 1087 .
Richard Egarr
(Clavecin
de Joel Katzman - Amsterdam - 1991 - d'après Ruckers - Anvers - 1638). (HMU
907425.26)
Il faut beaucoup de courage et d'humilité pour oser défier l'interprétation moderne et ultra référentielle des Variations Goldberg de Glenn Gould, enregistrées en 1955 ! Même si l'on redécouvrit peu après les principes de la musique ancienne et les vertus des instruments d'époque, la vision pianistique de Gould, brillante, virtuose et indéniablement hypnotique, pèse sur toutes les interprétations qui peuvent en être données un demi-siècle plus tard. Richard Egarr possède la musicalité, la passion et l'intelligence d'en renouveler la perception avec un enthousiasme tout à fait lucide, sans ambition révolutionnaire et qui s'appuie pourtant sur les propos sans ambiguïtés de Bach lui-même. La Cantor ne répétait-il pas à ses élèves que le clavecin réclamait "avant tout" le cantabile ? Il devait chanter avec souplesse et douceur, ce que la tradition française a largement contribué à effacer des mémoires en prônant l'extrême articulation du toucher. Or, nous rappelle Egarr, le clavecin qui a une résonance longue, analogue à celle du luth ou de la harpe, encourage "la chaleur et la majesté" du son. Le Joel Katzman, qu'il joue ici, est muni de sautereaux (languettes mobiles qui font vibrer les cordes) à becs de plumes de mouette, ce qui permet un toucher plus sensible et caressant que celui des becs en plastique. Le jeu d'Egarr, tendre et délicat, dénué pourtant de toute préciosité, s'en trouve auréolé d'une douce légèreté, ondoyante et lumineuse, pure et transparente. Ses sonorités claires et joyeuses vibrent comme des couleurs impressionnistes, radieuses et diaprées. Belle réussite également que la gageure des quatorze canons enregistrés en multipistes, puisqu'ils requéraient bien davantage que les deux mains du seul claveciniste ! Pour ceux que le clavecin rebute, voici une occasion supplémentaire, et bien séduisante, de réviser leurs jugements.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 11 mai 2006)
Wolfgang Amadeus Mozart
(1756-1791)
:
Sonates
pour pianoforte, KV 310, KV 330, KV 311 & Fantaisie KV 397.
Jean-Pierre Bacq. (pianoforte).
La personnalité de Jean-Pierre Bacq dans le monde souvent sentencieux de ladite grande musique (et il s'agit plus ici de ses exégètes de tout poil que des musiciens eux-mêmes) est une joyeuse et vivifiante bouffée d'air frais ! L'homme s'engage avec un dynamisme jovial : label Arsis Classics, art du pianoforte, rédacteur de notice atypique ! Ne dit-il pas à voix haute, sans cérémonie ni acrimonie, ce que beaucoup peuvent penser tout bas ? Pourquoi donner sa confiance à un savant musicologue pour apprécier un compositeur ? Ne devrait-on pouvoir aimer Mozart (ou tout autre grand artiste) sans s'encombrer d'a priori ? Où commence la prétention de l'authenticité ? Pour sa part, Jean-Pierre Bacq joue sur un pianoforte copié sur un instrument d'époque, dans le souci de se rapprocher des potentialités d'un siècle que la musique de Mozart ne cesse de ressusciter. Sa démarche interprétative pétille de santé : il choisit l'émotion et la lucidité ; plutôt que de l'encombrer, l'érudition et la technique lui autorisent intelligence et légèreté, intensité, rigueur et fantaisie. Tout en nuances, son toucher vif et coloré, sonde les contrastes des sentiments mozartiens, de la sombre et fugitive gravité au frémissement doux et pudique qui s'ouvre en de lumineuses vibrations. En trois sonates et une fantaisie sur son frémissant pianoforte, il ouvre de grandes fenêtres qui invitent à la simplicité et à l'écoute, au partage sans pédanterie d'une joie musicale riche et colorée, dont les ombres troublantes soulignent plus vivement la lumière.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 6 avril 2006)
Hassler
:
Ich
gieng einmal spatieren.
Jacob
Hassler
(1569-1621/22), Hans Leo Hassler (1564-1612).
Léon Berben
(clavecin
Franciscus Patavinus, 1561, du Deutsches Museum à Munich). (Ramée
RAM0501) -
Voir label Ramée.
Clair et lumineux, le doigté de Léon Berben (né en 1970), continuiste et claveciniste soliste de l'ensemble Musica Antiqua Köln (Reinhard Goebel), enchante par son naturel et sa douce légèreté. L'instrument qu'il joue ici, prêté par le Deutsches Museum de Munich, un Franciscus Patavinus, résonna peut-être sous les mains des frères Hans Leo et Jacob Hassler qui furent au service de la famille Fugger à Augsburg, et dont on sait qu'elle posséda, parmi quelques autres, ce clavecin-ci. Il est étrange de penser qu'il y a quatre siècles, les mêmes ricercares et variations pour clavier naquirent peut-être sur le même instrument sous l'impulsion de leurs compositeurs... Le label Ramée introduit une belle et émouvante prestation, tout en réminiscences et découvertes car l'œuvre des frères Hassler nous est peu familière. On perçoit dans celle de Hans Leo, l'aîné, classe, élégance et riche diversité : aucune de ses variations ici présentées ne ressemble à l'autre, hormis par sa charmante énergie et sa grâce chaleureuse. Contrepoint, imitation, accords tenus et répétés, gammes et arpèges savants mais sans affectation... Les ricercares instrumentaux de Jacob, le cadet, telles fugues et fantaisies, s'égrènent avec une allègre inventivité, fine, délicate et résolue. Une belle introduction à leur univers, où bien plus encore que le savoir-faire, on perçoit la vitalité et l'harmonie.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 24 janvier 2006)
Hamburg 1734
:
Telemann, Mattheson, Buxthude, Haendel, Böhm, Weckmann, Scheidemann, Pauset.
Andreas Staier
(clavecin
Anthony Sidey d'après Hass). (HMC
901898)
"Personne n'a poussé aussi loin que Hass le souci de donner au clavecin une ampleur et une variété comparables à celles de l'orgue." En soulignant l'extraordinaire créativité de ce facteur de clavecins hambourgeois, Andreas Staier égratigne au passage certains lieux communs prisés depuis 1960, tels que la valorisation italienne d'un clavier unique ou le dictat de l'élégance des claviers français. On ne voulait plus de clavecins "à la Jean-Sébastien Bach" (ou présumés tels), déclarés tout à coup "surchargés". Or, par son jeu brillant, vif, nerveux et follement enjoué, Staier balaie fougueusement toutes les fadaises de la mode : la copie de l'instrument original de Hass (conservé au Musée instrumental de Bruxelles) par Anthony Sidey et Frédéric Bal, vibre de subtilités et de charmantes légèretés... avec une puissance étincelante ! Staier a convoqué les figures les plus marquantes du Hambourg de l'époque : le spirituel Telemann (dont le seul défaut au dépit du claveciniste est de n'avoir pas assez composé pour le clavier, ce qui l'a conduit à transcrire ici deux de ses suites pour orchestre...), Haendel et sa chaconne, Mattheson diplomate et musicographe tout aussi vif et habile dans ses partitions que ses essais, Scheidemann, organiste de Sainte-Catherine, Weckmann proche de Schütz, Böhm et Buxtehude. La diversité de ce programme, intelligent et captivant, manifeste une fois encore l'engagement d'Andreas Staier envers le clavecin, la pénétration de ses choix et son impétuosité chaleureuse à les défendre. Il fait vivre pleinement au XXIe siècle un instrument au son qui, par inexpérience, pourrait nous être difficile d'accès et ... n'a-t-il pas motivé Brice Pauset (né en 1965) à lui composer pour l'occasion une étonnante "Entrée" ?
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 19 janvier 2006)
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
:
Piano Sonatas (K.330 /
K.331 / K.332).
Andreas Staier
(pianoforte
Monika May, Marburg 1986, d'après Anton Walter, Vienne, c.1785). (HMC
901856)
Andreas Staier a conçu son album autour d'une question bien espiègle et tout à fait sérieuse : faut-il respecter à la lettre les exigences implacables de Mozart qui refusait qu'on ornemente arbitrairement ses compositions ? Ses réticences étaient bien légitimes à l'époque des divas qui écorniflaient les airs des compositeurs pour déployer indûment leurs magnifiques contre-ut ! Qu'en est-il aujourd'hui quand, souligne Staier, on nous sert et ressert des resucées de la fameuse marche turque de la Sonate en la majeur qui, "d'Acapulco à Tokyo (...) évoque pour nous de sinistres halls d'hôtel et des files d'attente aux guichets d'enregistrement" ? Fi des crimes de lèse-majesté, Andreas Staier ose la revisiter avec un humour léger et sautillant : la voici salutairement défroissée, piquante et drôle, d'une énergie vive et spirituelle qui nous force à expectorer nos plus mauvais souvenirs interprétatifs ! Il ose même faire un petit tour du côté des pianistes improvisateurs du cinéma muet : Mozart grâce à lui aurait percé l'écran des Chaplin et Buster Keaton ! Il le fait voyager dans le temps avec une belle audace, nullement irrespectueuse, mais vivifiante. Son pianoforte transcende les époques. Staier joue du suspense et et de la répartie mordante à tel point qu'on a l'impression qu'il fait un duo avec... Mozart lui-même ! Souple, voire élastique, son jeu s'épanouit dans la forêt touffue des subtilités mozartiennes : tenace, percutant, il s'y trace un chemin clair et net, sans perdre de la profondeur ni de la résonance du Viennois. La triade des sonates K 330 à 331 se révèle heureusement ébouriffée !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 21 septembre 2005)
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
:
Partitas
pour clavecin n°5, 2 & 4, BWV 829, 826, 828.
François Guerrier
(Clavecin
de Philippe Humeau - 2003 - d'après Christian Vater - Hanovre 1738). (Intrada,
INTRA 008)
Le label Intrada prend depuis trois ans le risque bienvenu de lancer de jeunes et talentueux interprètes tels que le pianiste Vahan Mardirossian (Récital Schubert, INTRA001), les violonistes Marina Chiche (Les trois sonates de Brahms, avec Mardirossian, INTRA004), Stéphanie-Marie Degand (Récital de Biber à Tanguy, INTRA002), et Henri Demarquette (l'œuvre pour violoncelle et piano de Chopin, aux côtés de Brigitte Engerer, INTRA005) ou l'organiste Vincent Warnier (Récital d'orgue, INTRA003). Le claveciniste François Guerrier (né en 1980), s'est déjà fait remarquer en récital ou en musique de chambre auprès de jeunes solistes et d'ensembles tels que Le Mercure Galant ou le Capriccio Stravagante, et travaille régulièrement avec la troupe de danse baroque l'Eclat des Muses, engagé par ailleurs en 2002 comme répétiteur du Jardin des Voix, l'académie de chant de William Christie. Familier des Partitas de Bach avec lesquelles il a inauguré son clavecin en mai 2003, ce musicien dynamique les interprète avec une fraîcheur communicative, précise et légère. Il empoigne les difficultés de ces trois pièces extraites du premier volume des Exercices pour clavier avec une aisance et un naturel lumineux, clairs et joyeux. Il rend avec beaucoup de grâce la variété des danses complexes qui inspirèrent à Bach l'une de ses œuvres maîtresses aux côtés du Clavier bien tempéré et de l'Art de la Fugue. Sans doute parce qu'il s'amuse, François Guerrier recrée-t-il l'énergie et l'élégance, la chaleur et les subtils contrepoints de Bach, avec une si belle vivacité. Une vision alerte et limpide d'un pan de l'univers du Cantor de Leipzig.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 1er février 2004)
Brice Pauset (*1965)
:
Kontra-Sonate
(1999-2000) /
Franz Schubert (1797-1828)
:
Sonate en la mineur
Op.42 D845 (1825).
Andreas Staier
(pianoforte
de Christopher Clarke). (Aeon
AECD 0421)
Quand le XXIe siècle se penche sur le XIXe, le rejoint, s'en imprègne, et vole de ses propres ailes, cela donne d'étranges rencontres, d'improbables mises en abyme, de troublants échos qui abolissent le temps et donnent le vertige. Le passeur, c'est Andreas Staier, grand interprète de Schubert autour duquel il rôde cette fois avec la Kontra-Sonate de Brice Pauset, composée pour "sertir" la Sonate en la mineur du compositeur Viennois. Si Pauset joue lui-même du clavecin et interprète ses propres œuvres au piano, il confie avoir senti une sorte de "connivence" avec le pianoforte, ce qui lui a permis d'oser avec légèreté et subtilité quelques "réminiscences" schubertiennes. De ce genre d'expérience, il faudrait en effet parler avec précaution : l'écouter implique une certaine ouverture d'esprit, tant elle suppose d'échos mystérieux, de motifs et de sonorités étudiées, espérées, attendues ou insolites. On aurait tort par ailleurs de voir dans la Kontra-Sonate de Pauset un hommage à Schubert, ou dit-il encore une "variation, un pastiche, une exégèse"... Il s'agit plutôt de la rencontre de deux univers oniriques, dont l'un inspire l'autre, tandis que peut-être le second éclaire la contemporanéité du premier. Cette analyse semble terriblement intellectuelle... pourtant elle se vérifie dans la pure sensation, si l'on sait oublier les mots, leur sens prédéfini et que l'on s'abandonne à l'interprétation d'Andreas Staier, pleine de sensibilité et de profondeur onirique. Un disque curieux et séduisant.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 28 janvier 2005)
Domenico Scarlatti (1685-1757)
:
Essercizi K.1-30.
Alain Planès
(pianoforte
Schantz c.1800). 2CDs (Harmonia
Mundi HMC 901838.39)
Ces trente "sonatas", composées en 1738, n'ont sans doute de "sonates" que le nom car Domenico Scarlatti y exprima sa virtuosité avec une évidente liberté. Les voici en un seul mouvement à deux parties, souvent monothématique et toujours jubilatoire. On est tout étourdi de leur grande diversité et de leur inspiration des plus variées. On y reconnaît notamment l'influence andalouse, témoignage vivace de l'exil espagnol du compositeur italien dont les audaces et l'entrain chatouillent les pieds. Oui, on danserait presque ! D'autant que l'écriture instrumentale ne se prive d'aucune fantaisie : croisements de mains, dissonances, changements abrupts de registre ou d'octave, répétition rapide d'une ou plusieurs notes accessoires (batterie et acciacatura), grande richesse harmonique... Scarlatti exulte, ivre de vélocité, multipliant pour le claveciniste les écueils et les vertiges. On peut s'étonner qu'Alain Planès ait choisi de les interpréter sur un pianoforte ultérieur à la mort de Scarlatti (et que celui-ci n'a donc pu connaître), surtout sans nous dévoiler les raisons de son choix. Pourtant Jacques Drillon s'étend longuement dans la notice sur les vertus de cet instrument Schantz, "petit cheval nerveux, fier et sentimental", vif et élégant. Sa sonorité précise et rapide convient d'ailleurs tout à fait au jeu d'Alain Planès, d'une sûreté impressionnante et d'une netteté sans faille. Un peu sec peut-être parfois, à moins que ce ne soit le propre de l'instrument, au son parfois grêle, efficace mais glacé. Les sensations ne s'installent pas, les notes défilent, les exercices rivalisent de haute voltige, et l'on est emporté sans avoir vraiment eu le temps de l'éprouver, pris dans le tourbillon hypnotique... L'interprétation est belle mais distante, comme prise dans son propre élan virtuose.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 27 janvier 2005)
Muzio Clementi (1752-1832)
:
Oeuvres tardives pour
piano-forte (Capriccio
n°4 en mi mineur op.47 n°1,
Capriccio n°5 en ut majeur op.47 n°2, Preludio 1 alla Kozeluch, Sonate en mi
bémol majeur op.41, De "Douze Monferrines pour le piano-forte", op.49,
Fantaisie avec variations sur l'air "Au clair de la lune", op.48).
Edoardo Torbianelli
(piano-forte). (Pan
Classics 10 171)
Le jeune pianiste italien Edoardo Torbianelli (né en 1970) ouvre d'un toucher ferme, étincelant et décidé, le chemin d'une redécouverte avertie de Muzio Clementi, dont on se souvient peut-être qu'il influença Beethoven dans le domaine de la sonate pour clavier. On le sent, bien qu'il eût encore un pied dans les rigueurs architectoniques du classicisme, précurseur de la romantisation interprétative. Jamais il ne s'abandonna au sentiment pur mais l'on décèle dans sa musique l'élan vital d'un grand souffle qu'il coordonne avec une assurance impressionnante et virtuose. L'enthousiasme soulève les quelques caprices et sonate de cet album avec une tonique expressivité. L'exaltation saine et vigoureuse de Torbianelli confirme la rigueur et l'intelligence d'un musicien sensible qui rencontre un compositeur exigeant, inventif et raffiné. Clementi se régalait des mathématiques, s'inspirait volontiers des textes latins dans ses digressions musicales, adorait improviser de longs intermèdes et d'impressionnantes cadences au point d'orgue de ses sonates, mais, nous rappelle Torbianelli (excellent musicologue et passionnant pédagogue dans la notice de l'album), il ne négligeait pas "l'étude infatigable et approfondie de la gestion optimale de la coordination des mains." Les grandes œuvres pianistiques des dernières années de sa vie, auxquelles celles-ci appartiennent, nous offrent une vision stimulante de l'originalité et du sens de l'organisation de Clementi ; s'y affirment avec aisance mouvement et maîtrise, effusion et organisation réfléchie. Torbianelli joue avec équilibre, feu et brio. Pas de sentimentalisme, aucun effet gratuit, aucune concession à la séduction, aucun artifice : le jeune pianiste est direct, il va droit au but, ardent et efficace. On a l'impression en l'écoutant que le monde se remet à l'endroit, s'équilibre et retrouve son lustre et sa prestance. Un régal !
(Isabelle Françaix, Bruxelles,, le 25 janvier 2005)
Jean Sebastien Bach (1685-1750)
:
Suites anglaises
(BWV806-811).
Christophe Rousset
(clavecin).
2Cds (Ambroisie AMB 9942)
Christophe Rousset, dont on ne présente plus l'exploration enthousiaste de l'univers baroque tant au clavecin qu'à la direction de son ensemble, Les Talens Lyriques, nous offre une vive et chatoyante version des Suites Anglaises de Jean Sebastien Bach, non sans en avoir commenté la puissance et l'inventivité dans un passionnant livret. Il aborde à son habitude cette oeuvre riche et colorée avec intelligence et émulation. L'histoire habite son clavecin et l'esprit la nuance, conjuguant habilement érudition et liberté récréative, fidélité et sensibilité. Ne cherchons pas dans l'adjectif "anglaises" accolé à ces suites une quelconque influence anglo-saxonne, pas plus que les suites "françaises" n'évoqueraient la France, lorgnant plutôt vers l'Italie. Aucun biographe ne parvient d'ailleurs à déterminer très clairement ces qualificatifs. En revanche, la variété des tempos, des mesures et des rythmes frappe par son étonnante ampleur, sa continuité et sa légèreté. Rousset rappelle dans l'ouvrage de Johann Matheson, Le maître de chapelle accompli, le "précieux descriptif des différentes danses les plus répandues" : courante, sarabande, bourrée, gavotte, menuet, passe-pied, gigue et leur appréhension extraordinaire chez Bach : "Passion, zèle, fierté, esprit pétillant". L'interprétation du claveciniste contemporain exalte ces qualités dans un album superbement présenté par le jeune label français Ambroisie.
(Isabelle Françaix Bruxelles, le 23 octobre 2003)
Pavana : The Virgin Harpsicord. Oeuvres de Byrd, Bull, Gibbons, Dowland, Morley, Tomkins, Peerson... Skip Sempé (virginal & clavecin), Olivier Fortin, Pierre Hantaï (clavecin) (Astrée, naïve, E 8841)
De 1560 à 1620 en Angleterre, de nombreux compositeurs se passionnent pour le virginal, autrement dit tout instrument à clavier et cordes pincées, puisque la distinction entre le clavecin proprement dit (plus étroit et plus léger qu'un piano à queue, quoique leurs formes se ressemblent), le virginal (petit, rectangulaire, se posant sur une table) et l'épinette (française et italienne), apparaît plus tardivement. Si le virginal inspire les Anglais, son origine est flamande : c'est aux Pays-Bas que l'on trouve les facteurs les plus réputés. Le claveciniste Skip Sempé, soucieux d'authenticité, joue donc sur un virginal de 1971 d'après Ruckers ; cet enregistrement offre en outre à l'écoute un clavecin de style italien, de 1959, jumeau de celui commandé par Harnoncourt pour son Concentus Musicus Wien, et un flamand à deux claviers de 1963 sur le modèle du facteur anversois Dulcken, identique à celui de Gustav Leonhard. Toutes les conditions sont réunies, avec le talent des trois interprètes convoqués, Skip Sempé, Pierre Hantaï et Olivier Fortin, pour nous transposer dans une époque où la "pavane", basse-danse à mouvement lent, envoûtait les salons de sa noblesse majestueuse. Les compositeurs virginalistes aimaient la diversification : leurs oeuvres s'inspirent des vastes formes polyphoniques et du plain-chant aussi bien que de chansons populaires et d'airs à danser. Il s'agissait d'exercer davantage sa virtuosité en multipliant les effets pour clavier, traits techniques périlleux, arpèges, notes répétées... Nos trois interprètes démontrent sans faiblir leur agilité et leur adresse au fil d'ornementations éblouissantes qui n'excluent pas une exigence extrême de finesse et de naturel. Les chefs d'oeuvres virginalistes des maîtres de la Renaissance anglaise tels que Byrd, Bull, Gibbons, Morley, etc., dont sont tirées les pièces de cet enregistrement, nous sont parvenus précieusement rassemblés à l'Université de Cambridge dans la réédition de l'anthologie pour clavier Parthenia (1612-13) et le recueil manuscrit de 297 pièces Fitzwilliam Virginal Book (1609-19). Un très mélodieux et apaisant voyage dans le temps, tout de gravité mélancolique.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 26 mai 2002)
Jean-Henry D'Anglebert (1635-1691) : Pièces de clavecin. Christophe Rousset (clavecin), premier enregistrement mondial, 2CDs (Decca 458588-2)
Fondateur et chef des Talens lyriques, Christophe Rousset remporta auparavant le Premier Prix du Concours de Clavecin de Bruges en 1983 et se produit toujours comme soliste dans de nombreux festivals. Il entreprend cette fois une tâche passionnante et de longue haleine puisqu'il présente le premier enregistrement mondial de l'intégrale pour clavecin d'un grand maître français du XVIIème siècle à la Cour de Louis XIV : Jean-Henry D'Anglebert. Héritier auprès de Couperin, Hardel et Lebègue de la technique de Chambonnières qui permit à la France dès 1635 d'occuper une position dominante dans la musique pour clavecin, D'Anglebert devint à la mort de Couperin "Ordinaire de la musique de la chambre du Roi". Il introduisit alors une sorte de classicisme tout droit issu de Lully et de subtiles modulations à la Marin Marais dont il établit quelques transcriptions. Sa musique se caractérise par une profusion d'ornements, subtils et raffinés, dans le gracieux ou le grave, aptes à "flatter l'oreille". Faste et variée, son oeuvre pour clavecin évoque la noblesse affectée et les galanteries précieuses. Une curiosité remarquablement interprétée par Christophe Rousset qui comblera les nostalgiques du Roi Soleil.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 septembre 2000)
Retour à notre éditorial (sommaire)