LES INTEMPORELS
TOP 100
Nous nous sommes fait mal... pour le plaisir de vous présenter une liste hautement subjective et résolument arbitraire des 100 disques qu'à ce jour nous préférons ! N'y voyez pas un jugement définitif et sans appel... Si vous pouvez y trouver quelque chose, ce sera sûrement des repères sur nos propres goûts. Et si les vôtres diffèrent, pourquoi ne pas, à votre tour, nous faire découvrir vos favoris ? Notre courrier des lecteurs n'attend que vos réactions.
Vous comprendrez sans peine alors combien il est horrible de ne proposer QUE 100 disques ! Pourquoi en exclure certains que l'on adore ? Pourquoi choisir ? C'est un jeu, un défi, un petit résumé de sa pensée et de ses penchants.
Dès lors, il nous a paru encore plus aberrant de les classer par ordre de préférence ! Il est impossible de comparer un opéra à un concerto pour violon et orchestre, qui plus est à travers les siècles... Il faudrait faire le travail pour chaque catégorie, et encore est-ce toujours réducteur. Nous avons donc opté pour un classement alphabétique, par compositeur et tous genres confondus, en essayant d'être les plus ouverts possibles.
Un petit clic sur l'indice TOP 100 vous y conduira directement !
BACH ET SES INTERPRÈTES
Johann
Sebastian Bach (1685-1750)
Voici les premiers pas d’un long voyage à travers l’immense
univers des interprètes de Bach ! Plus que jamais, il est question de
s’amuser, de se faire plaisir, de rencontrer une multiplicité de personnages
et de les écouter librement sans céder au démon du classement qui voudrait
identifier, choisir, exclure. Vous avez, bien entendu, tout à fait droit à la
parole pour enrichir la liste des musiciens croisés sur cette route mélomane !
Un nom, un titre, un petit texte pour nous présenter vos amitiés ?
NATHAN MILSTEIN (Odessa, 31 décembre 1903-New-York, 21 décembre 1992) :
Bach,
Sonates et Partitas pour violon seul, 2 CDs (DG, 457 701-2)
En enregistrant ces œuvres à 72 ans, Nathan Milstein signe sûrement
le plus beau disque de sa carrière, poignant, écorché et lumineux ! Son
Stradivarius ( né en 1716, et qu’il acquit en 1945) déchire la surface du
regard, brise la torpeur et réveille la sensation d’un secret enfoui dans
notre mémoire, soudain à vif. Quelle douleur, quel bonheur et quel désarroi !
Il fut, comme David Oistrakh, un élève de Pyotr Stolyarsky,
à Odessa. C’est grâce à lui qu’il fit à 10 ans sa première grande
impression en jouant le Concerto pour violon de Glazunov
sous la direction du compositeur lui-même !
Sans doute doit-on beaucoup à la puissance de la sensibilité slave, si
aiguë et déchirante, dans sa magnifique interprétation de Bach, même
si Milstein devint citoyen américain dans les années 30. Grandeur, noblesse et
émotion à fleur de peau… Un coffret de légende !
ALFRED DELLER
(Angleterre, 1912-1979) :
Bach,
Cantata BWV 170/54, Agnus Dei, Gustav Leonhardt et le Leonhardt
Baroque Ensemble (Vanguard Classics, 08 5069 71).
Quand Alfred Deller
émergea sur la scène dans les années 50, personne alors n’avait entendu une
voix telle que la sienne : l’influence du contre-ténor sur la
renaissance d’un art largement oublié déciderait jusqu’ à notre époque
encore de la vocation de prodiges comme Andreas Scholl *. Il se créa un répertoire original et forma en 1948 le Deller
Consort. Son chant doux, clair et touchant résonne avec grâce et justesse
dans les Cantates de Bach. Écouter Alfred Deller, c’est entendre
s’élever la voix d’un homme avec humilité et passion. On pourrait lui préférer
l’esthétisme vibrant et sans faille d’Andreas Scholl, aujourd’hui tête
de file des voix de haute-contre. L’un et l’autre sont pourtant
difficilement opposables : le premier découvre un art avec l’émouvante
naïveté d’un amour naissant, le second marche sur ses pas et poursuit avec
la même intensité la quête de la perfection.
* Andreas Scholl : Bach, Cantates bwv 35, 54
& 170, Orchestre du Collegium Vocale, dir. : Philippe
Herreweghe (Harmonia Mundi :
HMC901644)
WILHELM KEMPFF (25 novembre 1895 à Jüteborg, Allemagne-23 mai 1991 à Positano, Italie)
Bach, Transcriptions pour piano, English Suite... (DG439108-2)
Pianiste, Organiste et compositeur, Wilhelm Kempff doit une bonne
partie de sa réputation aux œuvres de Beethoven qu’il n’a cessé de jouer
au disque et au concert tout au long de sa carrière. Trois intégrales des 32
sonates, 3 intégrales des concertos dont la version inégalée, enregistrée
avec Fernand Leitner chez DG, sans oublier son intégrale des sonates de Schubert
et encore l’intégrale de Schumann, toujours pour le même éditeur !
Tout ceci laisse finalement peu de temps pour se consacrer à Bach dont il donna
quelques transcriptions de son cru et une fabuleuse vision des Variations
Goldberg, ignorées de la plupart des mélomanes.
Son jeu clair, limpide et d’une légèreté gracile balaie les affects
personnels et volontaires de bien des pianistes qui voulurent imprimer leurs
marques indélébiles à des oeuvres
intemporelles dont la qualité
première
est l’effacement d’un ego auquel très peu sont prêts à renoncer !
CHOPIN ET SES INTERPRÈTES
Frédéric Chopin (1810-1849)
Nous
n’avons certes pas la prétention ici de faire une liste exhaustive des
« meilleurs » interprètes de Chopin. Notre désir est tout
simplement de vous en présenter quelques-uns et, qui sait, de découvrir les vôtres
en recueillant vos réactions.
SAMSON FRANCOIS
(18 avril1924-22 octobre1970):
Parmi l’Intégrale des
enregistrements de Samson François parue chez EMI en 1995 (33
CDs + 1 CD d’interviews et d’inédits) :
Chopin,
Concertos 1&2, Andante spianato & grande Polonaise.(EMI
Classics, 7243 5 68701 2 3).
Chopin,
Études, 3 nouvelles Études. (EMI Classics, 7243 5
68709 2 5).
Avec Samson François, octobre s’endeuille à nouveau
puisqu’il a disparu le 22 de ce mois, il y a 29 ans ! Sans doute lui
rendra-t-on l’hommage qui lui convient l’année prochaine… Ce musicien
français passionné, brûlé par la vie, noctambule, pianiste classique,
jazzman, batteur, footballeur à ses heures, insatiable et rebelle, interprète
avec ferveur les rêveries de Chopin, des transparences feutrées de la nuit
au cri soudain qui la déchire. « Je vis mon imagination »,
disait Samson François. Cette fougueuse liberté que certains appelleraient
diablerie épouse les dissonances, les raffinements, les ruptures et les
improvisations fantasques du romantique polonais. La virtuosité de Samson François
est si naturelle que, loin d’encombrer les émotions, elle révèle les
impulsions de la musique en élargissant son territoire expressif.
MARIA JOAO PIRES (23 juillet 1944, Lisbonne) :
Chopin, The Nocturnes (Deutsche Grammophon, 447 096-2).
Si Maria Joào Pires est surtout célèbre pour son interprétation
de Mozart, dont elle a publié chez DG l’intégrale des Sonates pour
piano (1990), elle accorde à l’injonction de Chopin : « Il
faut chanter avec les doigts. » toute la sincérité, la mélancolie
et la séduction que requièrent ses Nocturnes. La Portugaise
retrouve peut-être dans le « zal », cet état d’âme
typiquement polonais qui mêle à la nostalgie le culte de la mémoire, la
langueur des « saudades » de sa terre natale et la trame
impudique et douloureuse des chants du « fado ».
IVO POGORELICH (Belgrade, 20 octobre 1958) :
Chopin,
Quatre Scherzi (Deutsche Grammophon, 439 947-2).
« Pogorelich est un génie ! » s’indigna Martha
Argerich, membre du jury au Concours Chopin de Varsovie, en 1980, lorsque le
jeune Croate fut éliminé au troisième tour. La puissance du pianiste formé
par Aliza Kezerade n’est pas sans rappeler la férocité du toucher
d’Argerich, sa force bouleversante qui frappe, lacère, démembre à vif. Pogorelich
cependant maîtrise plus fermement la violence parfois chaotique de l’ardente
pianiste. Il tient les rênes de la course folle vers l’abîme des Scherzi
de Chopin avec une tension extrême, toujours à la limite de la rupture et
s’arrête parfois dans une étrange rêverie nostalgique qui trahit les
angoisses incontrôlables du compositeur alors exilé à Vienne, pour fuir les
dures répressions de la Russie tsariste en Pologne. Sombre, sauvage, fier,
terrible et désespéré, cet enregistrement mêle douleur et volupté.
ARTURO BENEDETTI MICHELANGELI ( 5 janvier 1920, Brescia-12 juin 1995, Lugano) :
Chopin,
10 Mazurkas, Prélude op.45, Ballade op.23, Scherzo op.31 (DG,413
449-2).
Michelangeli
gagna en 1938 la septième place du Concours Reine
Elisabeth, quelques places derrière LE lauréat : Emil Gilels. Il
s’agissait de la seconde édition du concours, puisque la première, dédiée
au violon en 1937, avait révélé David Oistrakh ! Michelangeli reçut
en 1939 le premier prix du Concours de Genève et l’élogieuse remarque de Cortot,
membre du jury : « Un nouveau Liszt est né ». On pense
pourtant moins, en l’écoutant, au virtuose déterminé à gagner son public
qu’au pianiste intimiste, d’une finesse sans afféterie, romantique sans
coquetterie. Son toucher souple et vigoureux dessine un paysage intérieur tout
en charme et fantaisie.
NIKITA MAGALOFF (8 février 1912, St-Pétersbourg-26 décembre 1992, Vevey) :
Chopin,
L’œuvre pour piano, 13 CDs (Philips, 456 376-2).
« Je crois que Paderewski lui-même a falsifié Chopin. (…) Sa musique est incroyablement harmonieuse et pleine de sentiments, mais elle n’est pas sentimentale. » disait Magaloff. Son interprétation franche et nette, fraîche et précise évite effectivement tous les pièges de la sensiblerie. Magaloff possédait à la fois la poigne, la maîtrise formelle et la spontanéité nécessaires à l’épure, la sobriété du musicien qui s’épanche sans s’étaler et la subtilité d’un jeu qui cerne une émotion sans l’emprisonner. Ici, la personnalité de l’interprète se fait discrète mais attentive ; son imagination et sa fantaisie servent la mise en lumière du détail.
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