LUTH

 

 

 

Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Oeuvres pour luth : "Pièces pour la Luth à Monsieur Schouster" (suite en la mineur, BWV 995), Partita in E major BWV 1006a (transposée en Fa majeur), Sonate en sol mineur, BWV 1001. Paul O'Dette (luth baroque de 13 choeurs d'Andrew Rutherford, New York, 2002, d'après Sebastian Schelle -1727). Volume 1(HMU 907438) Voir nos coups de coeur !

            Bach savait-il ou non jouer du luth ? Ce n'est pas aujourd'hui que nous trancherons la question, en revanche nous savons qu'il imagina un clavecin "luthé", cordé en boyaux, afin de composer des pièces pour luth... toutefois injouables sur les instruments à 13 choeurs de l'époque en Allemagne. Paul O'Dette, qui joue lui-même un luth baroque de 13 choeurs d'après Sebastian Schelle (1727) les a parfois retravaillées pour les faire sonner avec plus de naturel. Le résultat éblouit de pureté et d'équilibre. Ce grand luthiste trouve avec justesse et raffinement la fluidité de la Partita pour violon BWV 1006, déjà retranscrite pour luth par Bach lui-même (BWV 1600a), et qu'il transpose en Fa majeur. Elle résonne alors avec une sérénité pleine et lumineuse, d'une tranquille intensité. Au coeur de cet album, elle se déploie pleinement entre les allègres "Pièces pour la luth à Monsieur Schouster" et la douce mélancolie de la Sonate en sol mineur.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 octobre 2007)

 

Nicolas Vallet (vers 1583 - après 1642), Le Secret des Muses. Paul O'Dette, luth (HMU 907300)

            Que voici un bel hommage rendu à l'un des meilleurs compositeurs luthistes du début du XVIIème siècle, qui s'il appartint à l'élite de son époque, préféra toujours la vie plus difficile d'un musicien indépendant, professeur et maître à danser aux Pays-Bas, que la gloire fastueuse de la Cour ! On devine à sa trajectoire que Nicolas Vallet avait caractère, volonté et détermination : ouvrir une école de danse (vers 1615) quand les édits religieux interdisaient aux couples, même mariés, de danser en public et que les écoles de surcroît étaient fermées aux femmes, ne devait pas être une mince affaire... L'Église réformée d'Amsterdam (où il avait choisi de s'installer malgré sa naissance près de Laon, au Nord de Paris) ne riait pas avec de tels péchés d'impudeur ! Mais Vallet appartenait peut-être à l'Église wallonne ou française. Son association à trois luthistes anglais pour former un quatuor qui jouait dans les mariages, les banquets et les concerts privés, demandait une stricte organisation afin de subvenir convenablement aux besoins de chacun. ...Et pouvoir composer ! Or Nicolas Vallet n'était pas en reste, goûtant les genres et les idiomes les plus variés, puisant son inspiration tant dans les danses de style français que les variations sur des chansons populaires, influencées par son ami l'organiste de l'Oude Kerk, Jan Pieterszoom Sweelinck ; on trouve également parmi ses oeuvres de nombreuses ballades, des arrangements de pièces de luth élisabéthaines (beaucoup de Dowland), des préludes et des psaumes dans la lignée de l'école d'orgue nord-allemande et hollandaise. Si ces partitions sont destinées à un luth accordé dans le vieux ton de la Renaissance, ses techniques et ses conventions d'exécution s'inscrivent dans la mouvance baroque. Luthiste virtuose inspiré, Paul O'Dette exalte d'ailleurs la beauté des lignes entières dédiées aux cordes graves (que la Renaissance aurait plutôt négligées). Il souligne avec grâce les émouvants contrastes, d'une clarté sereine et parfois pétulante, qu'exprime la troublante légèreté des muses de Vallet, d'une douceur suave exempte de mélancolie.

 

(Bruxelles, le 13 mars 2004)

 

 

Semper DOWLAND Semper Dolens, José Miguel Moreno, luth de la Renaissance, Eligio Quinteiro, théorbe et gittern. 2 CDs (Glossa GCD 920109)

            Grand luthiste et chanteur de l'époque élisabéthaine, John Dowland (1563-1626) ne poursuivit cependant pas sa carrière sous une brillante étoile, encore ternie par son caractère réputé difficile et sa décision de se convertir au catholicisme (plutôt délicate pour un Anglais, même s'il s'y prit à Paris), ce qui le promena beaucoup à travers l'Europe (France, Allemagne, Italie, Danemark...) sans qu'il ne se fixât vraiment jamais nulle part. On nous parle beaucoup de sa profonde mélancolie qui le porta même à inscrire en exergue de l'une de ses pavanes "Semper Dowland semper dolens". Certes la douleur nourrit ses musiques solitaires, dont une bonne centaine fut consacrée au luth, mais leur équilibre soutenu, leur élégance et leur maintien, d'une harmonie tout en retenue ou à l'inverse d'une habile et douce polyphonie (pensons à ses consorts de violes), élèvent l'âme vers une lumière réparatrice. Doit-on les prendre pour remèdes, nous demande le livret de ce double album ? A l'époque des alchimistes, pourquoi pas ? Il ne s'agit pas, en tout cas, de songer un seul instant que l'écoute de cet enregistrement est triste à pleurer ! Bien au contraire, on y relève la saisie d'instantanés de l'âme, sensations vives et fugitives que le morbide ou la complaisance ne rongent jamais. Les musiciens José Miguel Moreno et Eligio Quinteiro ont choisi d'accompagner le luth d'un théorbe ou d'une gittern (guitare renaissance) qui n'apparaissent pas dans les partitions mais dont l'époque n'aurait pas interdit l'utilisation. Leur interprétation aérienne et joliment cadencée de pavanes, gaillardes, fantaisies et autres mélodies suffit à convaincre du bien-fondé de cette entreprise. Douceur apaisante, charme intemporel, discrète émotion... la douleur de Dowland se métamorphose bel et bien en baume consolateur et nullement sédatif !

 

(Bruxelles, le 11 août 2003)

 

Pierre Attaingnant, imprimeur et libraire en musique du Roy. Hopkinson Smith, luth (Astrée, naïve, E 8854)

            Le luthiste américain Hopkinson Smith nous offre une approche créative de certaines des oeuvres imprimées au XVIème siècle par Pierre Attaingnant, le premier imprimeur musical français à avoir osé concurrencer la capitale de l'édition musicale, Venise alors sous l'égide d'Ottaviano Petrucci. Ce roi de l'imprimerie se retire justement en 1520... et lui laisse le champ libre pour fonder au coeur du quartier des Ecoles, sur la rive gauche du Paris de Rabelais, ce qui deviendra la première imprimerie musicale de France ! Sa production est largement dominée par la chanson polyphonique parisienne, cependant la présence de virtuoses ultramontains tels que Alberto da Ripa appelé par François 1er en 1528, favorise la publication presque simultanée, outre un petit abrégé de connaissances utiles au luthiste, de deux recueils pour luth en tablature française : une première en France ! Il s'agit d'une introduction à l'apprentissage autodidacte du luth et d'un recueil de 18 basses danses. On y relève certaines imprécisions (dues, suppose-t-on, à la précipitation de leur édition) puisque les noms des auteurs des chansons n'y figurent pas ni ceux des rédacteurs de la tablature, ainsi qu'une grande disparité stylistique : transcriptions d'oeuvres vocales sacrées ou profanes, pièces libres savantes ou improvisées, airs de danse courtois ou rustiques, 26 chansons au luth adaptées sur modèles vocaux  précédées de leur version pour luth seul. Le répertoire trouve ses sources dans la chanson parisienne du très fécond Claudin de Sermisy entre autres et dénombre 5 préludes, les premiers de ce nom à être publiés en France. Hopkinson nous confie être remonté pour l'exécution des morceaux choisis présentés ici, plus loin que les versions en tablature, se documentant dans les archives de la pratique de la danse. Le résultat est clair, vif et charmant, plein d'entrain, de fraîcheur et d'esprit. On ne peut s'empêcher d'évoquer la transposition pour luth des Sonates et Partitas de Bach enregistrées en 2000 par le même luthiste chez Astrée ! Le jeu d'Hopkinson libère avec limpidité et légèreté les émotions les plus profondes, sans maniérisme ni préciosité, simple, direct, chaleureux et pur.

 

(Bruxelles, le 29 août 2002)

 

Musique pour Luth à l'intention des Sorcières et Alchimistes, Lutz Kirchhof, luth de la Renaissance, Vihuela, Luth Baroque, Théorboluth. (Vivarte, Sony Classical, SK 60767)

                C'est une belle histoire que nous conte le musicien Lutz Kirchhof, une féerie historique au cœur de la Renaissance et du Baroque : celle d'une "Belle au Bois Dormant" qui s'éveille aujourd'hui d'un long et profond sommeil : les dernières années du XXème siècle, nous dit-il, ont réveillé le luth, cet instrument délicat, tendre, rêveur et raffiné qui peuplait les rues il y a quelques siècles. Le savant alchimiste Johannes Kepler, qui se penchait alors sur l'étude de la musique des sphères, ne croyait-il pas que la musique pouvait métamorphoser la conscience de l'homme ? De nombreux tableaux, comme le Sabbat des sorcières de De Lancre (1613), ne représentaient-il pas au centre d'un ensemble de sorcières musiciennes, une luthiste ? Ces envoûteuses, qui contrôlaient les forces vitales et les herbes médicinales, connaissaient les pouvoirs mystérieux de la musique sur le corps et l'esprit... Lutz Kirchhof attire ses auditeurs dans un suave univers fantastique, ressuscitant François Dufaut, Athanasius Kircher, Luys de Narvaez, Anthony Holborne et autres compositeurs pour luth issus des quatre coins du monde, désormais oubliés. Charme et savoir-faire pour cette exploration onirique, ce voyage reposant, poétique et initiatique.

(Bruxelles, le 22 mars 2000)

 

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