MUSIQUE BAROQUE et de la
RENAISSANCE
Codex
Caioni : Un jour de noces en Transylvanie. Cyrille
Gerstenhaber (soprano), Adriana Epstein (mezzo-soprano), Sébastien
Obrecht (ténor), Ion Dimieru (baryton).
XVIII-21 Le Baroque
Nomade, dir. Jean-Christophe Frisch. (Arion - ARN68785).
Le moins que l'on puisse dire, c'est que le vénérable religieux qui finit sa vie en ermite, Janos Kajoni, ne se priva pas de joyeusement malmener la fourmilière de ses contemporains avec une trivialité très paradoxalement élégante ! On considère en effet la pièce qui ouvre l'album, Lepus intra sata quiescit, et y revient dans deux versions différentes, comme son autoportrait en lièvre qui échappe aux chasseurs en leur abandonnant ses crottes, autrement dit... les pièces de son Codex Caioni. Ce recueil d'oeuvres mêlées de son époque dans un très festif enchevêtrement de styles d'inspiration française, vénitienne ou allemande invite à la danse endiablée les peuples tzigane, juif, houtsoule et turc. Mais qui était donc ce Johannes Caioni ? Un musicien humaniste passionné de plantes médicinales, organiste féru d'édition et d'imprimerie, un orthodoxe né en 1629, converti au catholicisme en 1648, franciscain en 1650, évêque de Transylvanie en 1678, prieur d'un monastère perdu dans les Carpates où il mourut en 1687. Jean-Christophe Frisch et son ensemble Le Baroque Nomade nous régalent de sa verve corrosive et de sa subtile musicalité le temps d'Un jour de noces en Transylvanie divisé en quatre actes réjouissants : "Le matin au château", "A l'église", "Petit spectacle du diable devant les mariés" et "Banquet". On y rencontre un insoumis et un bon vivant, lucide et volontairement optimiste : "Et si je suis mordu par la gueule des chiens / Je ne fais rien dans l'effroi. / Mais je danse." Ses compositions n'ont rien à envier à celles de Praetorius, Carissimi ou Casati que l'on retrouve à ses côtés ; elles se nourrissent de l'énergie populaire du peuple de Transylvanie et chantent l'amour pour ses racines autant que celui de la liberté de pensée et d'expression. Un album pétulant aux solistes expressifs et émouvants.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 septembre 2008)
Philippus de
Monte
(1521-1603) : Motets, Madrigaux &
Chansons.
Gawain
Glenton
(cornetto), Keal Couper, Christina Hess, Catherine Motuz & Bernhard Rainer
(sacqueboutes), Ensemble Orlando Fribourg, dir. Laurent Gendre. (Claves
50-2712).
Contemporain et ami de Roland de Lassus (1532-1594) qu'il rencontra à Anvers après 1755, Philippus de Monte, né à Malines, habita Naples et officia un peu tardivement (à 47 ans !) comme maître de chapelle à la cour de Vienne pendant pas moins de trente-cinq ans ! Il fut avec Lassus le chantre de la dernière période d'or de la polyphonie franco-flamande. On retrouve chez les deux compositeurs le goût prononcé pour l'harmonie des sons, une quête inventive de l'euphonie et par dessus tout une attention précise et exigeante pour le texte mis en musique. Cependant Philippus de Monte privilégie l'équilibre et la mesure, moins friand de contrastes que Roland de Lassus et c'est dans la réserve et la retenue qu'il s'exprime avec le plus de nuances. Moins étonnant sans doute que son cadet, il s'exprime cependant avec une constante et parfaite maîtrise, riche d'émotions également distillées. Il puise son inspiration religieuse dans des textes variés : psaumes, Évangile selon Saint Luc, Apocalypse ou Nouveau Testament ; compose des messes et des motets simples et touchants destinés à la liturgie, adore la forme du madrigal italien où les émotions transparaissent gracieusement et révèle, comme beaucoup de compositeurs de l'époque mais sans fioritures, la musicalité des poèmes de Ronsard, délicats et amoureux. L'humilité de son approche n'efface nullement la complexité de son écriture polychorale ni celle de ses canons, toutefois jamais démonstrative ni destinée à éblouir. L'Ensemble Orlando Fribourg, dirigé par Laurent Gendre, accompagné d'un cornet et de sacqueboutes, restitue la modestie rayonnante et inspirée d'une musique sans apprêt ni sophistication, juste et tendrement émouvante.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 6 avril 2008)
"The
Elfin Knight", Ballads and Dances.
Ensemble Phoenix
Munich (Timothy Leigh Evans,
ténor, percussions / Domen Marincic,
viole de gambe / Sven Schwannenberger,
contre-ténor, flûte, flûte à bec, théorbe, luth / Sascha Gotowtschikow,
percussion / Helmut Weigl,
colachon, théorbe),
dir. Joel Frederiksen (basse et luth).
(HMC 901983).Voir le site personnel de Fredericksen
:
http://www.joelfrederiksen.com
Pour son premier album solo, un envoûtant voyage dans la Renaissance anglaise et son implantation dans les Appalaches, la basse américaine Joel Frederiksen enregistre avec sa propre formation, l'Ensemble Phoenix Munich créé à Munich où il réside actuellement. Nous connaissions sa voix chaude et profonde depuis ses apparitions remarquées parmi des groupes de musique ancienne tels que le Huelgas-Ensemble, le Freiburger Barockorchester ou encore le Hassler Consort. La précision de son travail s'accomplit dans l'intensité de ses interprétations, simples, directes et émouvantes. Le Chevalier des Elfes est né d'une ballade tirée du recueil de Francis J. Child, The English and Scottish Popular Ballads, qui raconte les tâches impensables que s'imposent les amants, forts d'un amour qui rend possible ce qu'on croyait irréalisable. Frederiksen nous conte la passion et la tendresse des chevaliers que la guerre et les combats ne peuvent ébranler. Il confie alors prendre plaisir à "raconter des histoires par le chant". Cependant, n'oublions pas le travail musicologique, les recherches poussées dans les manuscrits et les bibliothèques, ainsi que la rigueur des arrangements musicaux qui en permettent la beauté et la fluidité. Autre corde au luth de Joel Frederiksen ! L'équilibre et la vitalité de l'Ensemble Phoenix Munich révèle des musiciens sensibles, parfaitement à l'écoute les uns des autres, ainsi qu'un ténor doux et puissant, Timothy Leigh Evans, dont la voix pleine et légère se mêle harmonieusement à celle, troublante, de Frederiksen. Une suite de moments magiques...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 janvier 2008)
Rayon de
Lune : Musique des Ommeyades.
Aromates
dir. Michèle Claude (percussions).
(Alpha 521).
Un bel album qui relie l'histoire de la musique aux techniques d'interprétation contemporaine : Michèle Claude à la tête de l'ensemble Aromates est allée puiser aux sources de la musique arabo-andalouse parmi les poèmes dits muwhash'sha't dont elle n'a gardé que le titre et les mélodies uniquement instrumentales ici. "Ne cherchez pas la musique de musée", nous prévient-elle, ayant occidentalisé les tempéraments de chacun des morceaux choisis. Elle nous emmène cependant à Cordoue où le poète Zyriab avait dû s'exiler pour dispenser, sous le règne accueillant d'Abdel Rahman II, un enseignement résolument nouveau fondé sur l'articulation juste, le rythme, la précision des mélodies puis l'ornementation subtile. La cour d'Abd Al Rahman II, de la dynastie des Ommeyades, fut l'une des plus brillantes d'Europe car il se fit protecteur des Arts et Lettres. Michèle Claude et Aromates nous restituent avec raffinement la musique vive et mélancolique de son époque, emprunte de la spiritualité et des saveurs de l'Orient.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 octobre 2007)
La Quinta
essentia : Trois messes
essentielles de la Renaissance.
Roland de Lassus (1532-1594) : Missa "Tous
les regretz".
Thomas Ashewell (c.1478-ap.1513) :
Missa "Ave Maria".
Giovanni Pierluigi da Palestrina (c.1525-1594) :
Missa Ut re mi fa sol la. Huelgas-Ensemble
dir. Paul Van Nevel.
(HMC 901922).
"Lassus ou la polyphonie à échelle humaine ; Palestrina, la voie de la transcendance ; Ashewell ou l'appel irrépressible de la virtuosité et de l'ornementation mélodique." Dans cette remarque conclusive de la notice de son tout dernier album, Paul van Nevel n'en finit pas de nous surprendre par l'amour et l'intelligence de ses inépuisables recherches musicales. Le chef flamand aborde toujours avec fraîcheur le riche continent de la musique baroque et de la Renaissance qu'il sillonne sans se lasser, insatiable et inassouvi. Il isole ici la "quintessence de l'art musical", cette "quinta essentia" des Alchimistes, à travers la figure de la messe, convoquant Palestrina pour l'école romaine, Lassus pour la polyphonie franco-flamande et Ashewell pour le gothique tardif anglais. Les interprètes de l'Ensemble Huelgas saisissent avec une infinie nuance les couleurs de chaque compositeur, et leur chant dessine dans l'esprit trois demeures bien distinctes. On retrouve dans les trois messes bien sûr le contrepoint, les imitations, les canons ou le traitement linéaire des voix, mais cette même sérénité vibrante se teinte d'une sensualité exubérante chez Lassus, s'articule avec raffinement et virtuosité chez Ashewell, et incite à la méditation la plus pure chez Palestrina, proche du chant grégorien. Comme celui de L'Orfèvre Jan de Leeuw de Jan van Eyck qui orne la couverture de l'album, l'art de Paul van Nevel distille l'essence la plus précieuse de la musique d'une époque dont les élans qui nous restent souvent mystérieux nous bouleversent d'autant plus.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 28 septembre 2007)
Tirannique empire...
Jean-Baptiste Stuck (1680-1755) :
L'Impatience / Mars jaloux / Héraclite et Démocrite.
Michele Mascitti (1664-1760) : Sonate XI à
Deux violons & basse. François Duval (1672-1728) :
Sonate Héraclite et Démocrite. Lunaisiens.
Jean-François Novelli (taille), Arnaud Marzorati (basse-taille).
(Alpha 111).
Un bel hommage est ici rendu à un compositeur aujourd'hui tombé dans l'oubli mais qui fut fort prisé au XVIIIe siècle par les grands de son temps. D'origine italienne, comme son prédécesseur Lully, Jean-Baptiste Stuck s'installa à la cour de Philippe II d'Orléans, dès la fin du règne de Louis XIV. Sa musique sut allier avec raffinement les goûts italiens et français dans de charmantes cantates souvent pour voix seule avec basse continue, variations galantes où Dieux et bergers lutinent en souffrant d'incorrigible jalousie... Stuck déclarait un goût pour la musique italienne sur des paroles françaises, très préoccupé des intrigues du coeur, intarissables sources de plaisir pour le public de l'époque. Le principe de la collection ut pictura musica nous offre d'ailleurs en comparaison sur la couverture de cet album la Déclaration d'amour du peintre Jean-François de Troy (1679-1752) où l'on goûte d'exquis marivaudages. Toutefois la musique de Stuck échappe à la minauderie ou à l'excessive préciosité en choisissant des rythmes dansants très expressifs, souvent virtuoses et toujours teintés de vives émotions. En complément de programme, les Lunaisiens interprètent avec délicatesse et sentiment deux compositeurs de la mouvance des "goûts réunis" plus attirés par la musique instrumentale; François Duval et Michele Mascitti furent tous deux également employés par le duc d'Orléans. Leurs pièces nous emportent avec légèreté dans la discussion sur l'inconstance amoureuse amorcée avec un humour savamment dosé par Héraclite et Démocrite de Stuck. Avec un sourire, sans pourtant rien retirer au sérieux du sujet, nous soulignerons avec Démocrite la bizarrerie des hommes : "Des humains le bizarre sort / N'est pour moy qu'un sujet de rire" et les nuances d'inspiration qu'elle suscite ! Les voix de Jean-François Novelli et Arnaud Marzorati, outre une diction parfaite, enchantent par leur douceur subtile et le naturel de leurs vocalises.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 juillet 2007)
Henry Purcell (1659-1695) : Fantazias (musique
pour violes).
Ricercar Consort dir. Philippe
Pierlot (dessus et basse de viole).
(Mirare MIR 012).
"La musique attire à elle les corps humains. C'est encore la sirène dans le conte d'Homère. Ulysse attaché au mât de son vaisseau est assailli par la mélodie qui l'attire. La musique est un hameçon qui saisit les âmes et les mène vers la mort." Extrait de La Haine de la musique, de Pascal Quignard, folio 3008, p201.
Certes, en isolant ce passage de l'essai de Pascal Quignard, nous le privons d'une partie de sa signification, mais nous soulignons les liens pénétrants qui peuvent unir la musique à la souffrance et à la tristesse profonde. Et nous creusons l'allusion à l'Odyssée qu'offre la couverture de cet album en invoquant la toile d'Ingres. Au milieu du XVIIe siècle, le répertoire pour consorts de violes s'éteint au profit des œuvres pour violon. Purcell pourtant l'investit d'une tension poignante et énigmatique. En exigeant l'art subtil du contrepoint, l'ensemble des violes démultiplie le questionnement de la pensée humaine et invite avec poésie à la méditation. Le Ricercar Consort vibre sous l'impulsion de Philippe Pierlot avec intensité et dépouillement, direct et essentiel. Au-delà de l'indéniable plaisir esthétique, l'âme est invitée au voyage et dérive dans l'ombre, tremblante et solitaire.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 14 juillet 2007)
William Lawes (1602-1645) : The Passion of
Musicke (Harp
onsort Suite In g/In d/ In G//Lyra Viol Solos in G/In g/In d) Sophie Gent
(violon), Giovanna Pessi (harpe), Eduardo Egüez (théorbe), Philippe
Pierlot (basse de viole et lyra-viole).
(Flora 1206)
Voir label Flora.
L'on connaît encore peu William Lawes mort trop tôt, à 43 ans en 1645, lors du siège de Chester où, royaliste, il défendait la garnison. Pourtant, comme nous le rappelait en 2002 Jordi Savall, qui lui consacra un disque en hommage au 400ème anniversaire de sa naissance (http://www.alia-vox.com), Charles I le considérait comme "le père de la musique"... Ne fut-il pas le plus important compositeur de musique de scène avant Purcell ? William Lawes appartenait, auprès de son frère aîné Henry, au groupe de musiciens privés du roi, dirigés par John Coprario dont ils retinrent tous deux l'influence dynamisante. Deux aspects de son œuvre sont ici privilégiés : le consort de harpes (qui réunit divers instruments solistes : harpe, luths, cordes et claviers) et la musique pour lyra-viole solo. Chacune des mélodies, d'une grande expressivité, témoigne du sens dramatique de Lawes qui prisait particulièrement le théâtre. Son écriture n'hésite pas à innover, exploitant les dissonances, les textures et les couleurs avec une énergie sensuelle passionnée. Les musiciens qui entourent ici Philippe Pierlot expriment avec une clarté riche et vibrante, l'équilibre frémissant de compositions intenses et d'une énigmatique plénitude.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 mai 2007)
Juan Crisóstomo de Arriaga (1806-1826) :
Oeuvres vocales (1821-1825). Violet Serena Noorduyn
(soprano), Robert Getchell (ténor), Mikael Stenbaek (ténor),
Hubert Claessens ( baryton-basse), Brieuc Wathelet
(voix de jeune garçon), Il Fondamento, dir. Paul Dombrecht.
(Fuga Libera FUG 515)
Belle initiative que cette découverte approfondie des œuvres du très jeune compositeur espagnol Juan Crisóstomo de Arriaga, emporté par la tuberculose à l'aube d'un réel épanouissement créatif ! Mort à 20 ans, il a inspiré quelques plumes alertes, promptes à le comparer à un Mozart fauché trop tôt... et pourtant l'on connaît très peu son legs musical, court (une vingtaine d'œuvres) ou partiellement disparu, comme des pans entiers de son opéra Les esclaves heureux. Fuga Libera permet à Paul Dombrecht, fécond défricheur des trésors de la musique ancienne, d'enregistrer en première mondiale l'intégralité de son œuvre sacré : O salutaris Hostia et le Stabat Mater (partitions les plus connues d'Arriaga), ainsi que l'entièreté de ses compositions lyriques et profanes (son opéra mis à part) : les Esquisses lyriques et dramatiques, cinq pièces écrites sur des textes bien connus, qui lui furent sans doute conseillées par ses professeurs au Conservatoire de Paris. Exercices précieux pour un jeune homme d'une créativité vive et expressive, pourtant respectueuse des modèles de l'époque, comme s'il cherchait doucement à les transcender pour gagner son propre envol. D'une grande maîtrise formelle qui cherche l'équilibre et la lumière, il laisse percer une personnalité radieuse et passionnée, tendue vers la justesse des émotions. Les interprètes de cet album, qui privilégient l'expressivité lyrique de la musique d'Arriaga, transmettent avec intensité le souffle clair de ses partitions. On aimerait les citer tous : la chaleur fervente de Violet Serena Noorduyn, la puissante beauté des timbres de Mikael Stenbaek et de Hubert Claessens, la désarmante intervention du jeune Brieuc Wathelet et... la nuance rare du chant de Robert Getchell dans l'Air d'Oedipe à Colone, sa limpidité touchante, essentielle. L'ensemble Il Fondamento, nourri de la sensibilité très vigilante de Paul Dombrecht, célèbre avec beauté et émotion le bicentenaire de la naissance d'un talentueux compositeur qui gagne toujours à être écouté aujourd'hui.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 novembre 2006)
Sekretos de mi alma.
La Roza Enflorese : Edith Saint-Mard (chant),
Bernard Mouton (flûtes à bec), Thomas Baeté
(violes de gambe et vièle), Jan Van Outryve (luth et vihuela), Vincent
Libert (percussions). Avec la participation d'Anne Niepold
(accordéon diatonique). (Pavane ADW7560) Lire
notre entretien avec
Bernard Mouton.
Sekretos de mi alma, le troisième album de l'ensemble La Roza Enflorese relève avec entrain et poésie le même insolite défi que les deux précédents, Sefarad (Pavane ADW 7456, 2001) et La Vida es un pasahe (Pavane ADW 7484, 2003) : revisiter les chants séfarades nés de la musique populaire de la communauté juive espagnole chassée de la péninsule ibérique par la Reconquista, avec une créativité musicale que permet l'imprégnation des différentes cultures de la diaspora. Les chants séfarades sont essentiellement des chants de femme, berceuses, recettes de cuisine, romances amoureuses et célébrations festives, que la chanteuse Edith Saint-Mard réinvente avec douceur et plénitude, de sa voix chaude et veloutée, souple et légère quand s'orientalisent les mélodies, murmurante et intense lorsqu'elle confie ses secrets... Ce bel album, calme et méditatif, nous dévoile celui du nom de l'ensemble : La roza enflorese ou "La rose fleurit" est l'une des chansons les plus connues du répertoire monodique séfarade, et l'une des premières mélodies qui a réuni les membres du groupe, tous fervents spécialistes du répertoire de la musique médiévale. La rencontre de ces musiciens hors pair, passionnés et curieux de sortir des sentiers battus pour rapprocher des instruments de cultures et d'époques différentes, possède une couleur musicale très reconnaissable et, sans revendiquer une cohérence musicologique, trouve son unité dans le chant, sensible et intériorisé.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 novembre 2006)
Los Impossibles.
The King's Singers, Béatrice Mayo
Felip (chant), Patricio Hidalgo (chant), Pepe Habichuela
(guitare flamenca), L'Arpeggiata, dir. Christina Pluhar (harpe
baroque, théorbe). Avec un dvd bonus : Rencontres improbables,
film d'Olivier Simonnet. (Naïve V 5055)
Coup
de coeur !
La harpiste baroque autrichienne Christina Pluhar, guitariste classique de formation, a le don de réunir de talentueux artistes peu susceptibles de se rencontrer sans l'extraordinaire passion de cette musicienne si intuitive : Pepe Habichuela, un des derniers représentants de la pure tradition du flamenco et guitariste à fleur de peau, les incroyables chanteurs des King's Singers, tous fabuleux interprètes a cappella, la espagnole chanteuse Béatrice Mayo Felip à la voix grave et troublante, l'accent rauque et l'intensité de Patricio Hidalgo... et son ensemble de talents exigeants, extrêmement doués pour l'improvisation : L'Arpegiatta ! Cette fois, Christina Pluhar quitte l'Italie et emmène son effervescent petit monde à la découverte des musiques anciennes et traditionnelles d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. Fervente musicologue, elle trouve dans un manuscrit du début du XVIIIe, écrit par le guitariste baroque espagnol Santiago de Murcia, une pièce étonnante : Los impossibles, étonnamment similaire à une romanesca italienne du XVIe. Elle en fait le thème de son album, explorant la musique toujours vivante à notre époque au Mexique de la tradition orale de la musique latine. Il se dégage des quinze pièces enregistrées une énergie chaleureuse, un rythme contagieux et dynamisant, traversé de mélancolie dans les accents déchirés et langoureux des mélodies interprétées par la brûlante Béatrice Mayo Félip. Les King's Singers chantent avec un bagout ébahissant les negrillos festifs de l'époque, usant d'une langue inventée censée ressembler à celle des esclaves noirs qui essayaient de parler le portugais. Un réel bonheur se dégage des plages instrumentales où la personnalité des musiciens, conviés à l'improvisation, transparaît avec éclat et émotion. Christina Pluhar révèle en chacun le meilleur, ouverte à la pluralité des sons, à leurs étonnantes rencontres, dans un souci constant de justesse et de précision. Le film réalisé par Olivier Simonnet, offert en dvd, prolonge intelligemment notre plaisir en suivant avec sensibilité le travail de ces merveilleux artistes.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 octobre 2006)
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