
MUSIQUES
D'AUJOURD'HUI
(Dessin de Nathalie Derhé)
Giya Kancheli (1935*) : Little Imber. Amao Omi (2005), pour choeur mixte et quatuor de saxophones. Nederlands Kamerkoor, Raschèr Saxophone Quartet / Little Imber (2003), pour petit ensemble, choeurs d'enfants et d'hommes. Mamuka Gaganidze (voix), Zaza Miminoshvili (guitare), Matrix Ensemble, Rustavi Choir, Children's Choir, dir. Nika Memanishvili. (EMC New Series 1812 476 6394)
Dans la voix du compositeur géorgien Giya Kancheli, né juste avant la seconde guerre mondiale, tremble l'Histoire bien au-delà des récits et en deçà des souvenirs qui l'ont souvent figée. Elle se révèle dans une émotion commune qui relie nos histoires personnelles, celles de nos familles et de nos contrées, dans la même consternation devant l'insensé, la même impuissance renouvelée face à l'oppression, la même angoisse de ne pouvoir vivre en partage, les mêmes solitudes que la musique réunit pourtant. A côté des atermoiements de la tonalité, des nouveaux préceptes de l'atonalité, des règles et contre-règles qui permettent à l'homme de se mesurer à l'expression des passions qui le rongent, Giya Kancheli ne s'effraie pas des traditions, ne cherche pas l'originalité mais la justesse de correspondance à ses propres visions sans craindre les silences ni les dissonances. Little Imber évoque le village fantôme d'Imber en Angleterre, entre Londres et Bristol, au nord-ouest de Stonehenge ; en 1943, il fut réquisitionné pour l'entraînement militaire. En 2003, Kancheli y fut convié à un festival artistique pour lequel il créa cette prière troublante et énigmatique où voix d'hommes et d'enfants dialoguent sous les accords mélancoliques d'une guitare. La formation orchestrale rythme les silences sans les élucider, déployant l'immensité d'un paysage désertique et solitaire. Cependant, la paix, la douceur et la sérénité y rayonnent comme dans Amao Omi, pièce plus tardive qui pourrait se traduire par "guerre insensée". Kancheli oppose aux souvenirs douloureux du chaos, à sa présence toujours insidieuse et menaçante, la force d'une musique qui ose explorer, plus que nos travers psychologiques, la dimension métaphysique de l'être humain. Il ose, à notre époque où les mots mêmes craignent souvent d'approcher l'idée du Sens, de sa déperdition ou de ses métamorphoses, une musique incantatoire.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 26 juin 2008)
Joël Grare (1961*) : Paris - Istanbul - Shanghai & La Route des métaux. Les plages 7 à 15 sont des compositions de Joël Grare, à l'exception de la berceuse Hor che tempo di dormire, de Tarquinio Merula (1594-1665). L'Ensemble Paris - Istanbul - Shanghai (Guo Gan, er hu - violon chinois à 2 cordes / Bruno Helstroffer, théorbe / Emek Evci, contrebasse / Karine Herrou Gonzalez, danse flamenca / Joël Grare, percussions), L'Ensemble Les Tambours de lune, invitées : Véronica Votti (violoncelle) & Claire Lefilliâtre (soprano).(Les chants de la terre, Alpha 523)
"J'avais envie d'un groupe dont l'empire s'étendrait de Marin Marais à Shanghai, défiant toute logique de temps et d'espace", nous confie Joël Grare avec élan et tendresse. Cet album, de fait, célèbre l'amitié, le partage et le goût de la transmission, la reconnaissance filiale et l'appartenance à une même et large famille amoureuse des sons qui parlent de l'âme et du coeur, au-delà des continents. Joël Grare est percussionniste et, lorsqu'il évoque les battements et les résonances, elles lui viennent de loin, de son enfance montagnarde parmi "le silence ouaté" et le "son soudain des grelots", de son père métallurgiste, de "l'appel du métal". Il raconte dans la notice, avec simplicité et émotion, d'où lui sont venus ce goût de créer et de jouer, et l'on y perçoit comme une nécessité impérieuse et évidente. Vivante, heureuse, intense. Cet album s'écoute en deux temps complémentaires : Paris-Istanbul-Shanghai recoupe des thèmes venus des quatre coins du monde : turques, chinoises, française... arrangés par Joël Grare et magnifiquement réinventés par l'ensemble dont il fait partie. Quant à La Route des Métaux, fortement inspirée des sensations de sa propre histoire et dédiée à son père, elle rassemble ses propres compositions dans lesquelles s'est glissée une berceuse de Tarquinio Merula, tragique et pleine d'espoir, vibrante dans la voix de Claire Lefilliâtre : "Dors maintenant, mon Sauveur, / Car plus tard, avec un visage en liesse, / Nous nous reverrons au Paradis". La joie des cloches d'Ex voto, la pièce finale, conclut avec pudeur et vitalité cet album hors du commun, d'une profonde beauté.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 13 juin 2008)
Henri Dutilleux (1916*) : Tout un monde lointain... pour violoncelle et orchestre (1970) / Trois Strophes sur le nom de Paul Sacher pour violoncelle seul (1976-1982) / André Caplet (1878-1925) : Épiphanie, fresque musicale d'après une légende éthiopienne, pour violoncelle et orchestre (1923-1934). CD2 : Entretien avec Henri Dutilleux, Jean-Michel Nectoux et Marc Coppey. Marc Coppey (violoncelle), Orchestre Philharmonique de Liège, dir. Pascal Rophé. 2cds (AEon, AECD 0861)
Voyage dans l'obscurité du son, ses chemins de ténèbres où brille soudain le désir, sensuel et miroitant. Tout un monde lointain... d'Henri Dutilleux s'inspire ouvertement des Fleurs du mal de Baudelaire, de leur splendeur vénéneuse au charme captivant, irrésistible. "Énigme - Regard - Houles - Miroirs - Hymne" : en cinq mouvements, le grand symphoniste développe son concerto pour violoncelle comme un jeu de reflets fugaces qui se dérobent, vifs, éphémères, troublants. Marc Coppey, d'une intensité fulgurante, dispute une vertigineuse partie de cache-cache avec l'Orchestre Philharmonique de Liège, subtil et félin, dirigé avec puissance par un flamboyant Pascal Rophé ! Les Trois strophes sur le nom de Paul Sacher, chef d'orchestre et célèbre mécène suisse pour l'anniversaire duquel Rostropovich avait commandé douze pièces pour violoncelle, ne sont pas en reste, étranges miniatures au timbre extrêmement grave d'une enivrante richesse polyphonique. Pour compléter ce programme où la tonalité, comme chez Debussy, se métamorphose, en quête d'une immensité intérieure hors des limites de toute école musicale, Dutilleux a proposé une œuvre envoûtante d'André Caplet, violoniste brillant, compositeur et chef d'orchestre qui mériterait d'être redécouvert. Épiphanie vibre et scintille d'une noblesse abyssale, profondeur vivante et vibratile aux accents orientaux, comme une incantation douce et sauvage. Le deuxième cd de l'album nous offre un précieux entretien avec Dutilleux, l'occasion de pénétrer quelques arcanes du travail de composition de ce pétulant nonagénaire.
(Isabelle Françaix, Bruxelles le 13 mai 2008)
Claude Ledoux (1960*) d'orients : sanaalijal pour flûte solo et ensemble de treize instruments (2006) / bell(e)S pour piano et ensemble de treize instruments (2004) / les ruptures d'icare L. pour quatuor à cordes (1993) / torrent pour violoncelle et ensemble de dix instruments (1995). Berten d'Hollander (grande flûte et flûte alto), Nao Momitani (piano), Jean-Paul Dessy (violoncelle), Ensemble Musiques Nouvelles dir. Jean Thorel (1-2) & Patrick Davin (7-11). (Cyprès CYP4627)
Le 13 mars 2008, nous découvrions la Passion selon Saint Luc de Claude Ledoux lors de sa création mondiale à la cathédrale des Saints Michel et Gudule de Bruxelles, entre sons électroacoustiques déchirés, orgue et voix humaines vibrantes et douloureuses (voir notre agenda des concerts). L'étrangeté de notre monde occidental en déliquescence, traversé de souffrances fulgurantes et dont la voix s'érode peu à peu, si prégnant dans la Passion, rencontre dans cet album "d'orients" la grâce de silences lointains, riches d'espaces en métamorphose et purement instrumentaux. Leur souffle charnel et voluptueux peut échapper à notre intellect, formaté par nos habitudes analytiques, mais leur intensité étanche notre soif de spiritualité, troublant nos repères. Bien plus que de dépaysement, Claude Ledoux nous parle de son immersion amoureuse en Inde, au Cambodge, au Vietnam, en Indonésie puis au Japon, d'où il revient résonant de rencontres qui nourrissent son imaginaire... et débrident le nôtre. L'on perçoit avec clarté l'engagement sans ostentation de ce rêveur lucide et optimiste. Sanaalijal répond à l'expulsion d'une journaliste mongole et de son jeune enfant en 2005 ; à l'hypocrisie politique, il oppose ses visions musicales, riches, vibrantes, métaphoriques. Dérive amoureuse à partir d'une cloche japonaise : Bell(e)S est dédié à son épouse, la pianiste délicate et claire Nao Momitani. Les Ruptures d'Icare L. évoquent avec inventivité la quête d'une "liberté métaphorique", ainsi que Claude Ledoux la nomme lui-même, jeu incessant entre "la pensée harmonique et inharmonique", jusqu'à l'imminence de la rupture. Quant à Torrent, qui nous emmène dans les montagnes de l'Himalaya, dédié à Jean-Paul Dessy, ses remous évocateurs suscitent l'intuition, derrière la force vive de l'eau, d'un ordre secret, ex-centrique sans doute comme celui de ce chaos bienveillant d'un imaginaire plus chinois cette fois que japonais. Un mystère où palpite un sens en perpétuel mouvement, non pas fuyant, mais accessible seulement dans son passage et son énergie. La sensibilité des musiciens de Musiques Nouvelles, dirigés par deux chefs vifs et précis, Jean Thorel et Patrick Davin, rencontre l'intelligence émotive des solistes, à l'interprétation extrêmement personnelle, inventive, légère et féconde.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mai 2008)
Jean-Luc Fafchamps (1960*) ... Lignes... : Les désordres de Herr Zoebius pour quatuor à cordes (1992-2003) / Back to the voice pour piano seul (1998) / Bryce pour clarinette et quatuor à cordes (1998) / Lettre Soufie : Z (1) pour alto, piano et électronique (2003). Jean-Philippe Collard-Neven (piano), Vincent Royer (alto), Jean-Michel Charlier (clarinette), Quatuor Danel (Marc Danel, 1er violon / Gilles Millet, 2nd violon / Vlad Bogdanas, alto / Guy Danel, violoncelle) (Fuga Libera FUG537) - Notre entretien avec Jean-Luc Fafchamps -
"(...) à mes yeux, composer, même lorsqu'il s'agit d'électronique, c'est bien écrire, c'est-à-dire consigner une réalité imaginée dans la solitude avec des signes conventionnels traversés par une tradition : une procédure garante, en principe, d'une certaine profondeur de champ." Jean-Luc Fafchamps, extrait de la notice.
Pianiste formé au Conservatoire de Mons, où il est actuellement professeur d'analyse musicale, Jean-Luc Fafchamps est un compositeur autodidacte, ce qui ne l'empêche pas de connaître aussi bien les archétypes de la musique classique que les préceptes de la musique contemporaine... et de prendre un malin plaisir à les évaluer, les réévaluer et s'en détacher sans les nier. Lignes rassemble quatre pièces très différentes, écrites entre 1992 et 2003, sous une idée graphique toujours présente dans le travail du compositeur, un même questionnement technique et esthétique du sens, qu'il soit direction ou signification, démultiplication ou perspective. Il s'agit peut-être de la poursuite d'un jeu mystérieux, de la lettre au silence qui la précède en passant par ses vibrations... Les désordres de Herr Zoebius, très librement inspirés d'une bande dessinée (merci M. Edgar P. Jacobs !), évoquent en quatre parties les théories énigmatiques de la chaotologie et concrétisent, avec un sérieux tout à fait jovial, cet incessant mouvement pendulaire entre le déterminisme et l'aléatoire. "Ce que nous lisons désigne une chose à entendre, dont nous parlons pour conjurer le silence qui la précède", découvre soudain Martimer l'exprimant avec soulagement à Block ! C'est ce sens aigu de la découverte qui retient chez Jean-Luc Fafchamps : comme ses deux personnages loufoques tombés sur la lettre de Herr Zoebius à un certain ... A. Dorneau (sic), le compositeur semble réhabiliter en écriture la valeur de la (re)trouvaille face à celle de la pure invention. Chaque nouvelle pièce serait une lecture aventureuse de la nature, aussi insondable et paradoxale soit-elle, plutôt qu'un désir de création ex-nihilo. Un travail d'observation traversé d'émotions et d'une énergie insatiable, toujours en quête de sensations nouvelles. Back to the voice, créé à Ars Musica en 1998 (cette année fut celle de Back to the pulse - clic-), s'appuie sur le modèle vocal, tant par l'analyse spectrale que le motif mélodique, "spirale dorée" du "temps qui se répète mais où s'efface irrémédiablement le familier". Bryce suggère le canyon du même nom qui se trouve dans l'Utah ; cette méditation évoque un aigle planant librement au-dessus des aiguilles de pierre ocre. Ce qui pourrait être une musique descriptive s'avère un jeu de rencontres entre rythmes, pulsions et sensations, fausse improvisation parfaitement maîtrisée et vertigineuse. Quant à la Lettre Soufie : Z (1), elle nous plonge plus loin encore dans l'énigmatique ; née de l'ensemble de tableaux établis par le Sheikh soufi Abûl-Muwwayid du Gujerat, "méthode d'incantation secrète qui se fonde sur une théologie symbolique des lettres", elle met en relation diverses correspondances symboliques comme la série de pièces que Jean-Luc Fafchamps rassemble sous le titre générique de Lettres soufies. Faut-il connaître les symboles mis en présence les uns des autres ou se laisser porter par leur étrangeté ? La musique s'écoute hors des mots, les déchire et les réinvestit de son étrangeté. Rien n'est arrêté, aucune méthode ne s'impose en dictat, mais l'écoute déroute, dévie, décentre... et c'est la condition première du voyage.
Quel doit être le travail d'un musicien face à de telles pièces, décalées d'une écoute traditionnelle et pourtant indéniablement résonantes ? Remise en question et acuité, certainement, pour rendre un son aussi vif et tranchant, net et troublant. Collard-Neven, Royer, Charlier et le Quatuor Danel se prêtent à l'aventure avec intensité .
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 avril 2008)
Compilation amoureuse dédiée à Maurice Béjart. Pierre Henry (1927*) . (Philips 4800537)
En hommage à Maurice Béjart qui nous a quittés le 22 novembre 2007, Philips rassemble les musiques de Pierre Henry dont le chorégraphe dansa souvent lui-même les ballets. La rencontre du compositeur, qui fut aux côtés de Pierre Schaeffer l'un des pionniers du Groupe de Recherches de Musique concrète (de 1950 à 1958), et de Béjart donna lieu en 1955 à l'invention chorégraphique totalement inédite et imprévisible (Henry ne destinait pas sa partition à un ballet) de la Symphonie pour un homme seul. Henry se souvient combien le jeune danseur était "impatient de sons inédits" et pulsait ses mouvements son par son, au point qu'il eut l'impression "de ne composer que des musiques chorégraphiables", même sans intention préalable ! Pour ceux qui ne connaissent ni Henry ni les ballets de Béjart, cette compilation est une introduction sonore passionnante que la lecture du tout récent livre d'Evelyne Gayou : GRM, 50 ans d'histoire, paru chez Fayard, complètera aisément (voir notre article). La mélodie disparaît au profit de l'étrangeté des sons quotidiens et concrets, agencés avec une dynamique musicale qu'épousait la rythmique gestuelle de Béjart. Désarticulation, chutes, ruptures, heurts, unions étranges, notre environnement résonne à travers les compositions de Pierre Henry aux titres évocateurs d'un monde moderne trépidant et dissonant : Mouvement-Rythme-Etude, Le Voyage, Haut-Voltage, Variations pour une porte et un soupir, etc.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 février 2008)
Towards Silence. Paul Giger (1952*) et Marie-Louise Dähler : From Silence to Silence / Cemb a quattro / Halfwhole / dorian Horizon / Vertical / Bells / Bombay II. Paul Giger (1952*) : Gliss a uno. Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Aria from Goldberg Variations, BWV 988 / Vivace from Sonata V in F minor, BWV 1018 / Postludium (impro) / Allegro from Sonata V, BWV 1018 / Praeludium (impro) / Adagio from Sonata V, BWV 1018 / Largo from Sonata V, BWV 1018. Paul Giger (violon, viole d'amour), Marie-Louise Dähler (clavecin) (ECM New Series 2014 476 6180)
Paul Giger et Marie-Louise Dähler entament un dialogue avec Jean-Sébastien Bach au-delà des siècles, au-delà des mots, vers ce mystère d'où naissent et où s'éteignent les sons, interrogeant le silence, désirant sa présence et l'invoquant entre leurs propres créations et la Sonate 5 BWV 1018 de Bach. D'interprétations en improvisations, les musiques se métamorphosent en un lieu spirituel de joie très sérieuse, et rêveuse, et créative ! Bach est prolixe, Giger et Dähler économisent leur discours, creusant les blancs qui dévoilent les sons, érodant leurs apparitions. battement d'ailes, pulsations, palpitations, vibrations... les instruments eux-mêmes chantent étrangement : le clavecin de Marie-Louise Dähler se veut très percussif dans Cemba quattro et se mue en luth dans Dorian Horizon. Les contraires se rejoignent : plein et vide, parole et silence, mouvement et immobile... Cet album nous interroge sur ce qui nous remue, nous étreint, nous est essentiel. Il nous suspend dans un monde d'échos et d'intenses révélations de ce qui, autour de nous, en nous, cherche à poindre, à vivre, se meurt et recommence, infiniment mystérieux.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 octobre 2007)
Wim Mertens (1953*) : Réceptacle. Wim Mertens Ensemble, dir. Wim Mertens (piano) (EMI 50999 5079662 5)
Comme c'est souvent le cas pour les compositeurs de musiques de film, on fredonne parfois leurs œuvres sans toujours connaître leur nom. Si le compositeur belge Wim Mertens ne se limite pas à l'écriture des bandes-son, il apporte à l'image une projection troublante qu'explique sans doute son goût prononcé pour la musique répétitive de Steve Reich et de Philip Glass. L'éternel retour de l'immobile ou les prisons du mouvement hantent encore son cinquante et unième album : Réceptacle. Pour exécuter les neuf pièces de ce cycle volontairement matriciel (allusion aux neuf mois d'une gestation ?), Wim Mertens s'est entouré de dix-sept interprètes féminines en espérant, selon ses mots, aborder son sujet "en rapport avec la manière directe de générer le son", la femme étant elle-même traditionnellement symbole du réceptacle. A chacun d'apprécier librement cette approche analogique plutôt générale et assez sommaire, ou d'espérer davantage de subtilité dans l'approche du sujet comme dans son traitement musical extrêmement linéaire, appuyé et itératif.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 octobre 2007)
Friedrich Cerha (1926*) : Konzert für Violoncello und Orchester (dédié à Heinrich Schiff). Franz Schreker (1878-1934) : Kammersymphonie in einem Satz. Heinrich Schiff (violoncelle), Netherlands Radio Chamber Orchestra, dir. Peter Eötvös. (ECM New Series 1887 476 3098)
Au-delà des clivages viennois entre le conservatisme et l'avant-garde, les splendeurs décoratives et le modernisme plus minimaliste, le romantisme exacerbé et la géométrie atonale, Peter Eötvös dirige deux grandes pièces autrichiennes dramatiques et clairement charpentées, profondément inspirées et troublantes au cœur d'une structure ferme et subtile. C'est à la demande du violoncelliste Heinrich Schiff que Friedrich Cerha composa le Concerto pour violoncelle et orchestre (en 1889, revu et complété en 1996), qui demande au musicien une capacité d'adaptation et de mouvement extrêmement rapides, désarçonnantes à l'audition parfois mais toujours tendue par le fil d'une émotion. Si l'on y retrouve un rythme parfois tribal, étrange et pulsionnel, celui-ci apparaît comme une invitation à la transe puis à l'extrême concentration, autour de ce fil émotionnel solide et incassable dont les musiciens ne pourraient modifier que la ligne tremblée, les accidents, les courbes et les tensions. Le goût de l'expérimentation ne rompt pas celui d'une unité directionnelle, que son discours soit prolixe ou presque tu, grandiose ou d'une désarmante simplicité. Soulignons que Friedrich Cerha a étudié avec des disciples de Schoenberg, reconstruit l'acte 3 du Lulu de Berg et refuse toujours les dogmatismes. La Symphonie de chambre de Franz Schreker, écrite en 1916 au milieu de la guerre, nous permet d'apprécier un prédécesseur de Cerha, tout autant inspiré par Schoenberg que par Wagner ! L'harmonie et le timbre chez lui prévalent, et s'il se défait volontiers des dictats formels, il aime reconstituer dans un style fondamentalement linéaire, des ambiances lyriques et magiques. Flûte, harpe, célesta, harmonium et piano s'entrelacent, ensorceleurs... De Schreker à Cerha, Eötvös, son orchestre et Heinrich Schiff racontent l'insoumission de compositeurs qui réinventent l'enchantement, déstructurent et déroutent avec harmonie.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 octobre 2007)
Zbigniew Preisner (1955*) : Silence, Nights and Dreams. Teresa Salgueiro & Tom Cully (voix), Aukso Orchestra, dir. Marek Mos & Camerata Silesia, dir. Anna Szostak. (EMI 0946 3 93999 2 5)
"Comprends la saison, comprends ta pensée. laisse-toi sentir le contact, la proximité que nous trouvons, muets, comme enchantés. Les jours passent en flots ne laissant rien derrière sauf silence, nuit et rêves." Texte de Krzysztof Piesiewicz.
Zbigniew Preisner a conçu la musique de ce très mystique album comme celle d'un film qui n'existe pas, y mêlant musiciens classiques et électroniques, au-delà de tout clivage musical et spirituel. Les textes, extraits du Livre de Job, de l'Évangile selon Saint-Mathieu, de réflexions du Pape Jean-Paul II ou de poèmes empruntés à son compatriote Zbigniew Herbert, résonnent comme une exhortation à mieux vivre avec sagesse et humilité. Si la science nous permet de vivre plus longtemps, confie Preisner dans une interview, elle ne nous apprend pas à supporter nos angoisses existentielles, ni même à oser les envisager. Sa musique, envoûtante, invite à la méditation... Deux voix d'une beauté pure et troublante nous y entraînent avec une simplicité immédiate : celle si claire et douce du jeune Tom Cully (1994*), chanteur poignant de Libera (Angel Voices, best of Libera, EMI, 0946 3 70523 2 7) et la voix de Teresa Salgueiro, limpide, haute et surtout, insiste Preisner, "sans vibrato", à la différence d'une voix classique. Le défi était immense pour la chanteuse de Madredeus, qui prit des cours de chant dans ce but afin de pouvoir lire et comprendre toutes les subtilités de la partition. Le résultat bouleverse et le son, comme les intentions du compositeur, est pur et profondément émouvant.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 septembre 2007)
Olivier Greif (1950-2000) : Sonate pour violon et piano / Codex Domini / Wiener Konzert / Le Tombeau de Ravel. Lorène de Ratuld, Charles Bouisset, Jong Wha Park, Henri Barda (piano), Geneviève Laurenceau (violon), Hjördis Thébault (soprano). Enregistrement live. (Saphir LVC 1070)
Trop tôt disparu, à l'âge de 50 ans, Olivier Greif n'a pas eu le temps d'apprécier pleinement la reconnaissance grandissante que les musicologues autant que les mélomanes lui vouent désormais. Ce disque est encore l'un des rares à lui être consacré (voir plus bas HMC 901900) et attire pleinement notre attention par le soin et la puissance de son interprétation. On y retrouve quatre étapes majeures de son œuvre qui, à ses yeux, ne pouvaient exprimer que "quelques miettes" du parcours d'un artiste, un itinéraire existentiel qu'il vivait comme une réelle démarche initiatique, avec plénitude et souffrance. Dès la Deuxième sonate pour violon et piano de 1967, qui fut son premier prix de composition, une vivacité corrosive et cinglante, une ardeur effrénée le disputent à une émotion douloureuse et lancinante. Sa musique, outre qu'elle réponde à toutes les exigences et virtuosités d'un concours, exprime un désarroi que la fougue compense sans l'effacer, décuplée ou nourrie peut-être par des abîmes sans réponses. Le violon de Geneviève Laurenceau grésille, le piano de Laurène de Ratuld lutte contre le courant, farouche et clair. Le Codex Domini de 1994 confirme, presque 30 ans plus tard, cette sensation fulgurante : tout en contrastes et cassures, la musique de Greif est comme ébréchée même si la douleur n'efface pas la douceur des sentiments. Jong Hwa Park au piano exécute cette pièce étrange et troublante avec une émotion terriblement aiguisée. Le Wiener Konzert de 1973, chanté avec une force pénétrante 34 ans plus tard par Hjördis Thébault, étreint par ses ambivalences et son ironie ; l'amour romantique s'y présente sous son jour le plus noir, le plus fatal et les cinq poèmes de Heine éclatent comme un incendie dans la voix de la soprano. Charles Bouisset au piano cerne la noirceur désespérée, Hjördis Thébault l'embrase et l'illumine. Olivier Greif aime le décalage, le discontinu, les duos rompus et signifiants, les doubles sens qui interrogent et perturbent. De la même façon, Le Tombeau de Ravel de 1975, interprété à quatre mains par Henri Barda et Jong Hwa Park vogue entre la tentation méditative et l'insoumission déchaînée. Un très beau disque, enregistré sur le vif, intense et qui interroge...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 6 septembre 2007)
Mikrokosmos 1 : Danielle Baas (*1958) : Oppression / Kamadeva / Elégance / Her Immortality / Gesang der Geister über den Wassern / La Passante à la belle ceinture. Félix Snyers (*1940) : Doux et tendres moments élégiaques / Interlude / Laré 2. Weily Luc : A Springtime Wish / Sunset Memories / Le Jardin secret. Max Vandermaesbrugge (*1933) : Stratos / Promenade. Bruno Ispiola (violoncelle), Jean-Noël Remiche, Brigitte August et Weily Luc (piano), Marie de Roy (soprano). (Cebedem, BCM 2007)
Belle initiative que celle de la compositrice belge d'origine hollandaise, Danielle Baas, de fonder en 2001 l'Ensemble Yolande Uyttenhove pour promouvoir la musique belge contemporaine ! Si l'ensemble a aujourd'hui changé de nom pour devenir Mikrokosmos, ses ambitions n'ont pas dévié et ses membres, différents selon les programmations, contribuent à partager les composantes d'un art peu connu du grand public. De fabrication artisanale, ce premier cd ne bénéficie pas des meilleures conditions d'enregistrement et le son reste quelquefois un peu lointain, toutefois il a le mérite de dévoiler des artistes bien vivants, inventifs et passionnés dont quelques pièces courtes sont ici pour la première fois gravées. Hors des circuits commerciaux (dan.baas@skynet.be), les néophytes découvriront quatre artistes belges qui n'en sont pas à leurs premiers essais ! Les œuvres de Max Vandermaesbrugge manifestent une rudesse mélodieuse, un goût prononcé pour de légères déstructurations qui pourtant racontent des histoires en images mouvantes et brisées. Weily Luc nous emmène dans un voyage aux accents nostalgiques, animé de folklore coréen et d'un charme joliment naïf. La mélancolie de Félix Snyers se teinte d'un impressionnisme délicat, tendre et mélodique. Les pièces de Danielle Baas traduisent une personnalité énergique et décidée : elle aime les rythmes contrastés, les antinomies, les brisures et la distinction de Shostakovich auquel Elégance fait clairement référence. La diversité d'inspiration de ce premier album est interprétée avec finesse par les musiciens engagés dans l'aventure. On regrette cependant que la voix de la soprano Marie de Roy nous parvienne légèrement étouffée, ce qui semble la déformer ; tantôt haut perchée ou hésitante, elle paraît manquer de stabilité. Souhaitons que ce premier album inspire les labels belges qui donneront à Mikrokosmos de plus amples moyens d'exprimer leur talent.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 11 juillet 2007)
Leo Brouwer (*1939) : Concierto Elegiaco, Danzas Concertantes, Quintet. Denis Sung-Hô (guitare du luthier new-yorkais Thomas Humphrey), Chapelle Musicale de Tournai, dir. Philippe Gérard, Quatuor Alfama. (Fuga Libera FUG524)
L'univers intensément dramatique, nourri d'influences classiques et avant-gardistes du compositeur afro-cubain Leo Brouwer, habite harmonieusement la grâce fervente et virtuose du jeune guitariste coréen Denis Sung-Hô (http://www.denissungho.org/index.htm). Né à Séoul, il obtint à 14 ans en Belgique le Premier Prix des Jeunes Talents, suivit des cours avec Alberto Ponce à Paris, et bénéficia surtout de l'enseignement d'Odair Assad au Conservatoire de Mons pendant quatre ans, tandis que Guy Van Waas l'initia plus précisément à la musique de chambre. Son jeu sensible, d'une précision sonore très pure, épouse avec naturel l'énergie rythmique des œuvres de Brouwer, pleinement vivantes des origines cubaines du compositeur. Soucieux de transcender une organisation structurelle classique, Brouwer joue habilement des formes les plus strictes dont il dénoue la complexité dans une sorte de "récit" musical polyphonique qui encourage la multiplicité des lectures. Contrepoint, polyrythmie, sonorités exotiques, mélanges des formes, métamorphoses animent la vitalité de ces pages concertantes et de chambre. Et l'on entend aussi le compositeur de musiques de film, son art éprouvé de suggérer une histoire sans la raconter, tandis qu'elle hante les sons, par ellipses, réapparitions et motifs savamment introduits.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 30 avril 2007)
About baroque. Benjamin Schweizer (*1973) : Flekkicht. Nadir Vassena (*1970) : Bagatelle transcendentali. Michel van der Aa (*1970) : Imprint. Juliane Klein (*1966) : ... und folge mir nach. Rebecca Saunders (*1967) : Rubricare. Nouvelles compositions pour le Freiburger Barockorchester, dir. Gottfried von der Goltz. 2CD (Harmonia Mundi HMC 905187.88)
Cinq jeunes compositeurs allemands, ou travaillant en Allemagne, ont accepté de relever un défi inattendu : écrire chacun, à la requête du Freiburger Barockorchester, ensemble spécialisé dans l'interprétation des musiques anciennes, une œuvre contemporaine inspirée de la thématique baroque ! Le résultat est étrange et passionnant, car on retrouve dans leur travail le sens que Jean-Jacques Rousseau accorda à la musique baroque dans L'Encyclopédie de 1776 : celle "dont l'harmonie est confuse, chargée de modulations et de dissonances", bien plus que l'acception chronologique qu'on lui accorde aujourd'hui en référence à l'école musicale du XVIIe siècle. Cependant, loin d'être péjoratif, le retour à cette définition désuète s'enrichit d'une aura de mystère : chacun des compositeurs, trois hommes et deux femmes, semblent s'approcher d'une énigme, tourner autour d'un non-dit, explorant la virtuosité des musiciens du Freiburger Barockorchester. Avant d'écrire, ils purent d'ailleurs assister à la répétition de plusieurs concerts de l'ensemble au travail, se familiarisant avec les sonorités et la tonalité des instruments d'époque, s'imprégnant d'une rythmique et d'une gestuelle précises avec liberté. Il en ressort un sentiment de désarticulation du temps, comme si l'on pénétrait dans un intervalle qui déboussole, parfois angoissant, toujours surprenant. Une inquiétude diffuse l'habite, de brusques lumières le traversent, l'ombre l'unifie. Une expérience troublante...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 27 avril 2007)
Thierry Escaich (*1965) : Miroir d'ombres, double concerto pour violon, violoncelle et orchestre, 2005 - direction Paul Polivnik / Vertiges de la croix, pour orchestre symphonique, 2004 - direction Michiyoshi Inoué / Chaconne, pour orchestre symphonique, 2000 - direction Jean-Claude Casadesus. Orchestre national de Lille, Renaud Capuçon (violon), Gautier Capuçon (violoncelle). CD + DVD (Rencontre avec Thierry Escaich : Vertiges de la croix, documentaire 26' de Serge Leroux) (Accord 442 9057)
L'univers musical de Thierry Escaich, plein et dense, d'une grande complexité harmonique, touche pourtant directement nos émotions, en quête de cette "transcendance" qu'il évoque volontiers, cette traversée d'un au-delà qui nous soulève et donne à notre corps son rythme. Les mouvements étranges de la vie, ses élans, ses explosions, ses vibrations pulsent son œuvre, jaillissante, fougueuse, lyrique et toujours inquiétante. Miroir d'ombres, double concerto pour violon et violoncelle face à l'orchestre, explore le thème du double, interroge l'altérité farouche ou l'exaltante fusion : une rencontre fébrile ou méditative que les frères Capuçon interprètent avec une fougue émouvante. Vertiges de la croix est la "transcription du tableau" La descente de la croix de Rubens ; c'est Jean-Claude Casadesus qui l'a commandée à Thierry Escaich, convaincu que ce chef d'œuvre exposé au Palais des Beaux-Arts de Lille parlerait immédiatement au jeune compositeur, par ailleurs excellent organiste. De fait Escaich a immédiatement "entendu" le premier accord, riche et complexe de sa pièce, tendue entre les différents protagonistes de la toile en un vibrant questionnement, cri profond devant la mort du Christ, effarement et appel à la sérénité. La musique de Thierry Escaich, ici dirigée par trois chefs conscients de sa fièvre troublante et son dynamisme plein d'espoir, tient en haleine, mélodique et déroutante, imprévisible jusque dans le classicisme tout à coup désorienté de sa Chaconne. Celle-ci repousse les limites du temps et de l'espace et, envoûtante, incite la conscience à l'éveil hors des repères traditionnels, en préservant leur trace et en désignant leur réalité. En complément, le dvd du documentaire de Serge Leroux, nous livre sans prétention quelques réflexions du compositeur sur l'origine des Vertiges de la Croix.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 avril 2007)
Vladimír Godár (*1956) : Mater. Maykomashmalon, 2005 / Magnificat, 2003 / Lullabies, 2001-2003 / Ecce Puer, 1997 / Stabat Mater, 2001 / Regina Coeli, 2003. Iva Bittová (voix), Milos Valent (violon, alto), Bratislava Conservatory Choir conduit par Dusan Bill, Solamente Naturali, dir. Marek Stryncl (ECM New Series 1985 476 5689) Lire nos coups de coeur !
Mater, titre de cet album envoûtant qui réconcilie le sacré et le profane... Mater : la mère... A elle seule, la voix de la chanteuse tchèque Iva Bittová en avive la signification : par sa douceur et sa fermeté, sa tendresse et sa force, sa vulnérabilité et sa passion. L'on comprend que le compositeur slovaque Vladimír Godár se soit senti porté et inspiré par cette interprète hors du commun qui, en son chant, révèle et réunit la femme, la mère et la petite fille ! Si les œuvres choisies ont été écrites à des époques différentes, l'ordre de leur découverte se lit avec sens, inspiré par une nouvelle de Bohumil Hrabal (1914-1997) et le cycle chrétien de la naissance, la mort et la résurrection, ressenti par la mère des hommes, qui enfante, berce son enfant, le voit mourir, l'enterre et pleure... Godár nous invite à la méditation à travers le regard d'une femme que l'amour maternel dessille : "Est-ce que la pluie a un sens ? / Veut-elle me dire quelque chose ?" (Maykomashmalon, première plage de l'album)... Cette quête d'un sens fondateur, Godár la confie aussi à la musique, se méfiant des déconstructions avant-gardistes trop absolues pour leur préférer l'exploration du passé. Selon lui, les principes de la musique sont cachés dans son passé ; si nous l'éludons, le sens agonise. L'art est palimpseste, la création est continuité : "nous sommes toujours les descendants de nos ancêtres"... Il rend ici hommage à Monteverdi et Cabezon, aux berceuses populaires slovaques, à Jan Albrecht (1919-1996), père spirituel d'un renouveau de la musique slovaque, s'inspire d'un poème de James Joyce, de vieilles traductions bibliques, de pièces médiévales et de l'âme souple et lumineuse d'Iva Bittová. Sa musique, ample et troublante, parcourue de longs frissons silencieux, s'écoute avec élan, émotion et bonheur. Elle parle directement au coeur, comme une prédiction intime, de celles que les mères confient dans un baiser à leurs enfants.
Liens utiles : http://www.bittova.com ; http://www.vladimirgodar.host.sk
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 17 novembre 2006)
Frédéric Devreese (1929*). Passage (Final Game II / Passage à 6 / Movie Tracks Suite / Gemini / Final Game IV). Soledad avec Manu Comté (accordéon, bandonéon), Jean-Frédéric Molard (violon), Alexander Gurning (piano), Patrick de Schuyter (guitare), Pascal Smets (double bass) & Philip Catherine (guitare), plages 2, 3, 4, 8 et 9 .(Virgin Classics 009463727532 0) Lire notre portrait de Soledad !
Depuis leur étourdissante collaboration sur Passage à cinq en 2002, l'ensemble Soledad et le compositeur Frédéric Devreese signent un nouvel album d'une énergie irrésistible, rejoints par le génial improvisateur et guitariste de jazz Philip Catherine. Cette fois, nous sommes entraînés sur le thème virevoltant de la valse qui enrichit les œuvres du compositeur belge. Frédéric Devreese a lui-même choisi et arrangé les pièces destinées à leur nouvelle rencontre, adaptant certaines de ses musiques de films, quelques morceaux de son ballet Gemini et les finales de ses Deuxième et Quatrième concertos pour piano. Un carrousel d'atmosphères dansantes qui déclinent nos souvenirs et nos émotions en d'éclatantes nuances ! Le cœur bondit quand chaque musicien déploie sa virtuosité en d'ardents solos avant de se fondre à l'ardeur d'une effusion commune, nous laissant à peine le temps de reprendre notre souffle. La vie tourbillonne, exaltante sur le fil d'inquiétantes dissonances ! Etrange et nôtre à la fois, elle s'échappe et séduit, discordante, fascinante, saisie par l'extraordinaire virtuosité d'un ensemble hors du commun.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 septembre 2006)
Michel Lysight (1958*). Enigma (Septentrion / Enigma / Labyrinthes / An Awakening / Palimpsestes / Trois croquis / Samarkand / Hommage à Fibonacci / Soleil bleu). Ronald Van Spaendonck (clarinette), Jean-Marc Fessard (clarinette et clarinette basse), Eliane Reyes (piano).(DUX 0531) Lire notre entretien avec Eliane Reyes.
Désigné comme l'une des figures les plus représentatives du courant postmoderne en Belgique, le compositeur et chef d'orchestre belgo-canadien Michel Lysight est très certainement porté par la mouvance de Steve Reich et Arvo Pärt, sondant les abîmes du réel que voile pourtant l'ordre répétitif du quotidien. Il s'immisce dans la ligne du temps pour en démultiplier les obliques : digressions sautillantes, invitation au rêve, escapade méditative, impressions pointillistes, jeux de miroir en contrepoints... Autant de miniatures d'instants fugitifs ou de brèves esquisses colorées, un rien mélancoliques, mélodiques et rompues, insolites et tendres dialogues avec le néant. Tout en douceur, sa musique respecte un rythme intérieur, une respiration légèrement décalée à laquelle nous invitent les trois musiciens de cet album, nous tirant calmement hors de nos habitudes. Les clarinettes de Ronald Van Spaendonck et Jean-Marc Fessard donnent le ton, vif, alerte et charmeur, et le rythme, ivre et enjoué, que le piano palpitant d'Eliane Reyes déploie avec subtilité, tout en murmures étranges et singulières confidences. Un monde insolite et discret, sans artifice ni préciosité, et d'une énigmatique tranquillité.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 septembre 2006)
Olivier Greif (1950-2000). Sonate de Requiem op.283 pour violoncelle et piano (1979-1993) ; Trio pour piano, violon et violoncelle (1998). Emmanuelle Bertrand (violoncelle), Pascal Amoyel (piano), Antje Weithaas (violon).(HMC 901900)
Il y a six ans disparaissait précocement un compositeur prolifique, peu connu du grand public, mais dont l'œuvre pourtant ne s'encombre pas des principes érudits du sérialisme ou du postmodernisme, ni des technologies de l'Ircam. La sobriété directement émotionnelle d'Olivier Greif n'exclut pas cependant une écriture riche et diversifiée, d'une pensée claire et profondément mûrie. Son parcours est plutôt atypique, puisque jeune pianiste prodige entré à 10 ans au Conservatoire de Paris, il se retira douze ans de la musique (entre 1981 et 1993), pour poursuivre une quête spirituelle sous le prénom d'Haridas, serviteur de Dieu en sanscrit. La Sonate de Requiem écrite en 1979 à la disparition de sa mère témoigne d'une réflexion déjà pénétrante : méditation sur la mort, elle en développe trois visages, selon les termes mêmes du compositeur : la perte, le voyage et la contemplation. On y entend la douleur et l'espoir de la lumière, les ténèbres angoissantes et la libération radieuse... Cet enregistrement en donne la version épurée de 1993, qui compte 27 minutes plutôt que les 49 initiales. Le Trio qui suit fut achevé en 1998, période fertile en écriture, et témoigne de sa fascination pour Shostakovich auquel il emprunte la cellule de quatre notes. Différents genres s'y mêlent, les rythmes s'entrecroisent, une violence soudaine y heurte la grâce du contrepoint ; Greif bouleverse les idées musicales reçues... Les sensibilités d'Emmanuelle Bertrand, Pascal Amoyel et Antje Weithass se conjuguent avec subtilité dans le mystère mi-sensuel mi-évanescent qui nimbe ces deux œuvres de Greif : le coeur y bat violemment, la chair s'irise et s'empourpre, l'esprit se délivre de la matière avant de la retrouver, plein de désir et d'effroi, de joie profuse qui invite alors à une retraite méditative. La douceur et l'âpreté des instruments, leurs soubresauts et leur délicatesse témoignent d'une compréhension partagée à fleur de peau des trois interprètes.
Pour de plus amples informations sur Olivier Greif, nous vous conseillons enfin la visite du site de l'association éponyme : http://www.oliviergreif.com.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 avril 2006)
Benoît Mernier (*1964). An die Nacht. Laure Delcampe (soprano), Orchestre Philharmonique de Liège, dir. Patrick Davin. Trio à clavier, Trio Fibonacci. Blake Songs, Carmen Fuggiss (soprano colorature), Ensemble Modern, dir. Peter Rundel. (Cyprès, CYP4624)
"Faut-il toujours que le matin revienne ? La violence du terrestre est-elle donc sans fin ?" écrit Novalis à la nuit, quand la Chanson folle de William Blake se termine sur ces paroles funestes : "Car la lumière emplit ma tête / D'une frénésie de douleur." Le compositeur belge Benoît Mernier traduit en musique l'oscillation angoissante du sommeil et de la lucidité qui se heurte aux arêtes du réel. Il choisit des voix de femmes particulièrement chaudes et claires, proches des aigus de l'enfance et parcourues pourtant de frisson sensuels comme d'intuitions effrayantes : l'aérienne et vibrante Laure Delcampe dans l'étrange An die Nacht sur un poème de Novalis et la troublante Carmen Fuggiss dans les hallucinantes Blake Songs. Cependant, Mernier privilégie le mystère de la folie plutôt que de céder à ses soubresauts hystériques : les ruptures fréquentes de rythme, les brisures soudaines, les virages de l'écriture évoquent davantage le vertige de fantastiques sensations que la perte totale du sens. On devine la mélancolie profonde, l'hommage ouvert au romantisme nocturne de Schumann, plus affirmé encore dans le Trio à clavier qui sépare les deux œuvres pour voix et orchestre précitées. La solitude du chant humain face à la multiplicité des circonvolutions orchestrales, tenues avec rigueur et sobriété successivement par Patrick Davin et Peter Rundel, possède une intensité dramatique simple mais savamment élaborée. L'Orchestre Philharmonique de Liège puis L'Ensemble Modern (respectivement dirigés par les chefs précités) se dépouillent de toute affectation, puissants dans les silences, rôdeurs fantomatiques autour de la mélopée des deux solistes. On devine à de furtifs éclats mélodiques une nostalgie du merveilleux, "douce joie en partage" (Blake Songs) soudain détraquée.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 17 mars 2006)
Anouar Brahem (*1957). Le Voyage de Sahar. Anouar Brahem (oud), François Couturier (piano), Jean-Louis Matinier (accordéon). (ECM 1915 987 4651) Lire notre entretien 2003 avec Anouar Brahem.
Pour son neuvième opus chez ECM, le compositeur et joueur de oud tunisien Anouar Brahem poursuit sa collaboration en trio avec le pianiste François Couturier et l'accordéoniste Jean-Louis Matinier, dans un étrange et envoûtant mélange de traditions musicales depuis le Pas du Chat noir. Brahem a donné à son instrument, le oud, traditionnellement mêlé à des orchestres orientaux, une dimension soliste et introspective. Sans le couper de sa tradition arabe et islamique, il explore son intimité et l'emmène en voyage aux confins de l'Orient et de la Méditerranée. Le titre même de ce dernier album invite au dépaysement et à la dérive. Apparente indolence d'un abandon au fil d'un fleuve, de vague en vague, d'une aube transparente à la volupté d'un été andalou, des jardins de Ziryab à une chambre lumineuse, de Cordaba à Halfaouine, lieu de naissance, lieu de mémoire du compositeur, centre mobile d'un voyage introspectif. Nous abandonnant sur une ultime vague, Anouar Brahem nous invite à épouser cette liberté de mouvement, cette découverte de l'autre (au son si différent, si complice) qui est aussi réconciliation avec soi-même. Brahem compose un itinéraire musical pour trois instruments nés de traditions distinctes et dont les rêves pourtant se font écho... Il écrit, sauvant les émotions de leur instantanéité, saisissant leur permanence mais il cerne aussi leur élan, leur beauté transitoire lorsqu'il confronte sa sensibilité à celles, vigilantes, de Matinier et Couturier ; parfois, l'on surprend même sa voix et, lorsqu'il fredonne, vibre aussi l'instantanéité improvisée du chant, la présence immédiate liée à la permanence des émotions libérées. Le Voyage de Sahar s'écoute comme le chant poétique d'un secret dont, tous, nous aurions la nostalgie : entre nous-même et cet autre qui le révèle...
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 14 février 2006)
Jean-Paul Dessy (*1963), Scories. dj Olive vs jp Dessy & Ensemble Musiques Nouvelles. (Sub Rosa SR 235) Lire notre entretien avec Jean-Paul Dessy.
Dj Olive vs jp Dessy : sommes-nous sur un ring, assisterons-nous à un match sonore sanglant ou devrons-nous prendre les mots à rebrousse-poil, en nous méfiant des généralisations trop hâtives, des sens acquis et remâchés ? Certes, le compositeur violoncelliste Jean-Paul Dessy "affronte" le turntablist new-yorkais DJ Olive, mais le défi de ce face à face musical, cerné par l'Ensemble Musiques Nouvelles, s'apparente plutôt à une "comprovisation", selon le néologisme de Dessy. Improvisation commune, rencontre étrange d'univers sonores hétérogènes, cordes d'instruments anciens et table électronique, métamorphoses d'un tableau musical en mouvement qu'aucun cadre n'emprisonne... à moins que les cordes d'un ring ne puissent se tendre, vibrer et s'élancer dans le vide en fouettant l'espace. Dessy ose le mot "scories" qui, sous la plume de Baudelaire, inciterait à faire demi-tour... "cette masse de scories qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures intentions et déforment les conceptions les plus nobles" (Lettre nouvelle sur Edgar Poe)... Méfions-nous d'une écoute distraite. Et réveillons les mots, titillons leur sens ! Les scories sont avant tout (étymologiquement) "l'écume du fer", ces résidus solides provenant de la fusion de minerais métalliques, de l'affinage ou de la combustion... La pièce du même nom nous le suggère d'ailleurs expressément (plage 6). Tout bruit est son, le son est battement, distorsion, cri, parole, souffle, mystère... Il transite d'un genre musical à un autre, voyage, transforme notre perception, épouse le rythme de nos pas, accélère notre coeur, remue, se multiplie, dévoile des contrées inattendues certes non figuratives, mais sensibles et vivantes. De ces pays lointains au fond de nous, qui ne sont pourtant pas à la portée de chacun, par manque d'écoute sans doute. Le travail de Dessy, Musiques Nouvelles et DJ Olive ouvre de ces horizons possibles : invitation au voyage (Walking slowly), dangereuse crête acérée (Along the Line), rencontre drôlissime (Ghost Groove), espace ouvert au songe (Terra Alba), déviation sidérante et triviale (Pass the Potatoes), ardente machinerie (Scories), joyeuse Comprovisation à Ixelles que termine presque la voix d'un enfant. "... face à l'innocence, on est face à la vie qu'on ne vit pas", écrit David Foenkinos dans Le Potentiel érotique de ma femme. Or Scories est de ces passages qui mènent à la trouver. Fantaisie, mélange, rigueur, improvisation, écoute, partage...
Liens : www.musiquesnouvelles.com, www.subrosa.net.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 31 octobre 2005)
Jean-Paul Dessy (*1963) : The Present's presents (9 cordes et violoncelle) / The Prey's Prayer pour flûtes et oiseaux (9 flûtes et électronique) / Ode au Fado (11 cordes et pianoforte) / Orée-Oraison-Hors-Raison (2 violons, alto et violoncelles) / Fable Ineffable pour cordes, dauphins, baleines et loups (9 cordes et électronique). Ensemble Musiques Nouvelles dir. Jean-Paul Dessy (LDC 2781144)Lire notre entretien avec Jean-Paul Dessy.
"En quête d'une musique (...) Assonance de notre être et du monde, elle permet le battement de l'un par l'autre afin que celui qui l'écoute s'écoute." (Jean-Paul Dessy)
Oublier pour réinventer, chercher en la musique un lieu pour se perdre... et se retrouver. Porter en soi l'immensité, et la chercher. La démarche de Jean-Paul Dessy parle à cette dimension inaliénable, essentielle, qui est en nous, et que le quotidien oublie. Cette étrangeté qui nous est pourtant familière, cette intimité au monde dont chacun se fait l'écho, même à son insu. Et si l'angoisse nous étreint parfois, elle ressemble à la poignante mélancolie de son Ode au Fado, comme le pressentiment d'une dépossession, d'une perte insupportable, de ce manque d'être à soi, insoutenable, effrayant. Réversible ? Tant cette tristesse relève du bonheur de ressentir, peut-être... Hors-raison est l'imagination, la rigueur de l'oraison. L'espoir. L'exaltation mystique de "s'éprendre" et "se déprendre". Si "le son fait sens" comme l'exprime si bien Jean-Paul Dessy, les mots jouent à exister au-delà de leurs définitions. Ils s'émancipent avec les sons. Et le compositeur s'en amuse avec autant d'humour que d'intensité, plongeant dans leur sauvagerie animale, mêlant aux instruments des humains les voix des oiseaux de proie, des dauphins, des baleines et des loups. "Histoires d'instant présent" qui foudroient, creusent et illuminent la réalité tout à coup révélée dans sa multiplicité. Jean-Paul Dessy et l'Ensemble Musiques Nouvelles nous désenvoûtent de l'habitude ; ils empoignent nos sensations par le dépaysement, poétique et déroutant, des rythmes et des sons.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mars 2005)
Giya Kancheli (*1935) : In l'istesso tempo. Time... and again. Gidon Kremer (violon), Oleg Maisenberg (piano) / V & V for violin and taped voice with string orchestra. Kremerata Baltica, dir. Gidon Kremer (violon) / Piano Quartet. The Bridge Ensemble ( Mikhail Schmidt, violon - Helen Callus, viole - David Tokonogui, violoncelle - Karen Sigers, piano). (ECM New Series 1767 4618182)
Difficile, en écoutant ce que l'on nomme volontiers la "musique moderne", en tout cas contemporaine, de circonscrire ses multiples sens ou d'en échafauder une théorie précise. Bien sûr, on pourrait opposer cette réaction artistique en chaîne (et pas uniquement en musique) au prétendu réalisme du XIXème siècle, à ses règles et son conformisme, souvent trop rigide. On peut y voir avec raison le désir d'un bienfaisant éclatement, d'une libération individuelle pour clamer la subjectivité et l'expressivité. Mais ce qui fascine, dans l'avènement de la dissonance (Wolfgang Rathert parle à juste titre dans le livret, et de préférence, de la "consonance détrônée"...), c'est cette tension vers l'abstraction qui, en défigurant les règles de la musique, devrait permettre de ressentir à nouveau le choc des sons, leur impulsion première, ce qui se cache dans leur apparition et, plutôt que d'être élucidé, a besoin d'être vécu et ressenti. Il ne s'agit pas ici de "l'art pour l'art", cette notion absconse et décidément inapprochable, mais bien davantage d'oublier la connaissance des sons, leur grammaire apaisante, et de les réinventer. Peut-être est-il question d'un ravissement comme ceux que nous offre l'enfance : un émoi qui à l'instant même fissure le temps avec violence, et inscrit à tout jamais dans notre chair, notre âme, notre perception d'un fragment de l'existence. Le compositeur géorgien Giya Kancheli confie qu'il "essaie d'exprimer (son) état mental dans (sa) musique", sans espoir de changer le monde, absurde et toujours en guerre. Il choisit délibérément la simplicité, aux antipodes de l'indifférence, filtrant avec tristesse ce chaos plein de vie, d'effroi et d'étrangeté qui le contient. Sa musique parle sans détour, avant les mots. Les dédicataires de Time... and again, Gidon Kremer et Oleg Maisenberg, nous communiquent avec une intensité implacable ce repli premier vers l'individu pour réveiller le désir de retrouver l'autre, de le rencontrer, et pouvoir vivre à ses côtés. De même, la Kremerata Baltica et le Bridge Ensemble accomplissent la vision de ce mystère qui exige l'ascèse, l'austérité, l'extrême douleur de vivre et pourtant l'illumination.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 janvier 2005)
Giya Kancheli (*1935) : Diplipito (pour violoncelle, contreténor et orchestre) / Valse Boston (pour piano et cordes). Thomas Demenga (violoncelle), Derek Lee Ragin (contre-ténor), Dennis Russell Davies (piano), Stuttgarter Kammerorchester, dir. Dennis Russell Davies. (ECM New Series 1773 472 0822)
Prêter l'oreille aux compositeurs de notre époque, dont les rigueurs de notre siècle tendent et bouleversent la sensibilité, aiguise la nôtre et la développe. Valse Boston (1996) et Diplipito (1997) ont été écrites pendant les années d'exil du compositeur géorgien Giya Kancheli, émigré à l'Ouest depuis 1991. Hans-Klaus Jungheinrich, dans la notice de cet album, parle de cette nouvelle période comme d'une "tranchante césure artistique" ; l'oeuvre de Kancheli en effet se fragmente, s'éloigne des grands ensembles orchestraux et cherche dans Diplipito l'équilibre entre la voix et le violoncelle. L'orchestre s'y réduit aux cordes, à la guitare, au piano et à de rares percussions sans que jamais les instruments ne jouent tous ensemble, d'où cette prenante sensation de solitude et de lent déchirement, striée de brisures obsessionnelles. La belle et sombre voix du contre-ténor Derek Lee Ragin chante des mots vides de sens pour nous, mais sans doute aussi parlants pour Kancheli que le "Rosebud"de Citizen Kane, tant leur énonciation brille d'intensité : ils résonnent comme des prières, des plaintes douces qu'a inspiré ce vers de Joseph Brodsky : "My work of silence, my mute creation..." ("Mon oeuvre de silence, ma création muette..."). Les suspens du violoncelle de Thomas Demenga luisent de cette même acuité envoûtante. Jungheinrich nous parle des longues marches somnambuliques de Giya Kancheli dans les villes occidentales, révélant les limites de sa capacité d'intégration. Sa musique s'imprègne en effet de déambulations oniriques aux accents nostalgiques dont les bribes de sonorités orientales suggèrent l'énigme irrésolue, inaltérable. Et ses calmes mélodies se brisent soudain, explosent, détonnent, agitées de cette vigueur toujours insoumise que les rêves encouragent, évoquant plus encore que les audaces avant-gardistes, celles romantiques et troublantes de Schubert. Valse Boston est à la fois dédiée à Dennis Russell Davies qui en crée les solos de piano dépouillés et virtuoses, et à l'épouse de Kancheli, "avec qui je n'ai jamais dansé" précise-t-il en un sourire. On y retrouve la même énigmatique intranquillité, cette mouvance agile de l'esprit qui cherche le repos et se promène, d'écho en écho, pour en happer les reflets.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 15 juin 2004)
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