OPÉRA

 

 

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   Le vin herbé, de Frank Martin (1890-1974). D'après trois chapitres du Roman de Tristan et Iseut de Joseph Bédier. Solistes : Sandrine Piau (Iseut, soprano), Steve Davislim (Tristan, ténor), Jutta Bönhert(Branghien, soprano), Hildegard Wiedemann (Iseut aux blanches mains, alto), Ulrike Bartsch (Mère d'Iseut, alto), Joachim Buhrmann (Kaherdin, ténor), Jonathan E. de la Paz Zaens (Le Roi Marc, basse), Roland Hartmann (Le Duc Hoël & un vieillard, basse). Rias Kammerchor, Scharoun Ensemble, dir. Daniel Reuss. 2 CDs (HMC 901935.36)

                Voilà un contrepoint trop méconnu au Tristan et Isolde de Richard Wagner, qui grondait d'une beauté romantique échevelée, effrayante et sensuelle ! Le très discret Frank Martin, compositeur suisse subtil et nuancé, se passionne à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour le mythe intemporel de Tristan et Iseut quand Robert Blum lui commande une pièce de trente minutes pour son Madrigalchor. Martin compose "Le Philtre", qui deviendra la première des trois parties de ce que l'on reconnaît généralement comme un oratorio profane de chambre : Le vin herbé. Pour cela, il revient aux sources littéraires du mythe des amants maudits tel que le décrit Joseph Bédier (1864-1938) qui s'inspira des récits du XIIè siècle. "Non ! ce n'était pas du vin, c'était la passion, c'était l'âpre joie et l'angoisse sans fin et la mort !"A l'inverse de Wagner, Martin cherche la quintessence de cette "histoire d'amour et de mort" en s'appuyant sur l'extrême beauté des textes du médiéviste et en exigeant de ses interprètes une diction parfaitement naturelle dont la musique émouvante et dépouillée permet la fluidité. La partition prévoit huit musiciens et douze choristes pour huit solistes. Daniel Reuss ne double pour cet enregistrement que l'effectif des choristes, dégageant la force narrative qui leur est dédiée comme pour les choeurs de la tragédie antique. Les voix des solistes se détachent alors avec une clarté soudaine et incisive, extrêmement dramatique dans sa simplicité. Sandrine Piau, Steve Davislim et Jutta Bönhert possèdent la force, la sensibilité et la conviction tout autant que la pureté vocale, profonde et sans faille qu'exigent leurs rôles. Les musiciens du Rias Kammerchor composent un décor aux harmonies troublantes dont l'alternance de modèles dodécaphoniques et d'accords parfaits accentuent le mystère. Un double album frémissant, superbe et envoûtant, au-delà du symbolisme romantique ou de l'aridité abstraite.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 octobre 2007)

 

  Griselda, Dramma per musica in tre atti RV718 d'Antonio Vivaldi (1678-1741). Livret d'Apostolo Zeno revu par Carlo Goldoni. 1735. Solistes : Marie-Nicole Lemieux (Griselda, contralto), Veronica Cangemi (Costanza, soprano), Simone Kermes (Ottone, soprano), Philippe Jaroussky (Roberto, contre-ténor), Stefano Ferrari (Gualtiero, ténor), Iestyn Davies (Corrado, contre-ténor). Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi. 3 CDs (Naïve OP 30419)

             Oublions les pochettes des opéras vivaldiens publiés chez Naïve : bustes parfaits de mannequins aux lignes pures privées de toute expression, images glacées qui superposent aux codes du XVIIIe siècle ceux des magazines aseptisés où se reconstruit le nôtre, sur des modèles inhumains impossibles à atteindre sans retouche numérique. Le message cependant est clair, pourvu qu'il soit pensé comme tel : les opéras de Vivaldi dressent de magnifiques portraits de valeurs statufiées auxquelles la musique et le chant peuvent, seules, donner vie et beauté frémissante. Le livret de Griselda, tiré d'une nouvelle édifiante de Boccace où une femme reprend en main sa destinée, lénifié par Zeno et redynamisé par Goldoni, n'échappe pas à de cruelles et bavardes longueurs entre les airs ! Il aurait gagné à plus de concision pour une histoire plutôt sommaire et atterrante : Griselda, par amour pour Gualtiero son roi d'époux, accepte toutes les humiliations avec courage, passive mais inflexible. Enlèvement de leur fille à sa naissance, répudiation, éloignement de leur fils... Vertueuse elle est, vertueuse elle restera. C'est là le courage et la force morale des vraies princesses... bien qu'elle se croie bergère, et que son roi d'époux en fait ne soit occupé qu'à la tester pour satisfaire son peuple. La politique a-t-elle évolué ? L'histoire ne nous le dit pas... Heureusement que la fougue de l'Ensemble Matheus, dirigé par le toujours aussi passionné Spinosi, nous fait oublier la pauvreté du contenu de ce drame dans l'exaltation de la musique. La générosité rafraîchissante de Marie-Nicole Lemieux, sa vivacité vocale et son intensité veloutée, donnent de l'épaisseur à Griselda : elle compose avec chaleur une femme toute de sentiments et que nulle méchanceté ne corrompt, violemment et intègrement aimante, sans recul. Une sorte de sainte à la sensualité innocente. Les airs d'Ottone, interprété par la  très pure soprano Simone Kermes, sont de grands moments de clarté et de ravissement. Philippe Jaroussky (Roberto) et Veronica Cangemi (Costanza) incarnent un duo vocal d'une délicate et frémissante magie, subtile et envoûtante. L'engagement du ténor Stefano Ferrari n'a rien à leur envier dans les grands moments de Gualtiero, difficile personnage interprété avec retenue et intériorité. On remarquera également la discrète efficacité du contre-ténor Iestyn Davies qui se glisse dans le rôle de Corrado avec légèreté, fermeté et puissance.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 octobre 2006)

 

Tito Manlio, Dramma per musica in tre atti RV738-A d'Antonio Vivaldi (1678-1741). Livret de Matteo Noris. 1719. Solistes : Nicola Ulivieri (Tito, baryton basse), Karina Gauvin (Manlio, soprano), Ann Hallenberg (Servilia, mezzo soprano), Marijana Mijanovic (Vitellia, contralto), Debora Beronesi (Lucio, mezzo soprano), Barbara di Castri (Decio, mezzo soprano), Mark Milhofer (Geminio, ténor), Christian Senn (Lindo, baryton basse). Accademia Bizantina, dir. Ottavio Dantone. 3 CD (Naïve OP 30413)

            Nouvel album vivaldien chez Naïve qui nous permet de découvrir les opéras du prêtre roux, souvent éclipsés par son immense production instrumentale. Pourtant, sa veine lyrique n'était pas moins féconde : on recense à ce jour quarante-neuf opéras, ce qui peut donner le vertige... C'est bien l'un des chiffres les plus élevés du genre dans l'histoire de la musique ! Est-ce si étrange quand on apprend qu'il boucla Tito Manlio en cinq jours ? Un exploit étourdissant, stimulé par l'urgence d'une commande historique : le prince Philippe de Mantoue, son protecteur, allait épouser la princesse Eleonore di Guastalla. L'orchestre devait impressionner les foules : Vivaldi n'hésita pas à y inclure des cordes omniprésentes, deux timbales et huit instruments solistes. Loin d'économiser ses forces, et dans la fièvre des délais, il ne se permit que sept emprunts à ses œuvres précédentes sur quarante et un numéros. Aussi, quel souffle et quelle inventivité tremblent d'un bout à l'autre de la partition, qui rendent justice à un livret musclé ! Matteo Noris refusait d'écrire une ces "puériles amourettes efféminées" de son époque ; certes l'amour y agite l'intrigue et malmène le coeur des guerriers comme celui des femmes de haute position, éprises, promises ou soeurs éperdues des ennemis. Les Latins réclament aux Romains de choisir en leurs rangs un Consul au Sénat, pour services rendus. Tito Manlio, Consul en place, est prêt à les affronter. Familles et amants des deux camps opposés font taire leurs sentiments : les hautes vertus héroïques auront le dessus tandis que les airs de fureur, de tempête, de langueur et de passion se déchaîneront. Vivaldi s'autorise toutes les libertés formelles, puisant même dans un registre alors jugé désuet : cavatines, airs bouffes,  a due, arioso, aria tout à coup sans da capo, sobriété soudaine... Il multiplie les genres avec finesse et subtilité, dépeignant avec soin et variété les plus infimes émotions. Clarté et puissance sous-tendent ce drame étonnant... qui fut pourtant décommandé quand Philippe de Mantoue annula ses noces ! Ottavio Dantone et l'Accademia Bizantina attaquent cette monumentale partition avec une ardeur et un soin éclatants, privilégiant la netteté à l'impétuosité. Ils installent l'atmosphère exaltée et troublante de ce drame politico-moral avec une rare exigence  du dépouillement chez Vivaldi. Aucune fioriture, aucune tentation démonstrative de la part du chef et de ses instrumentistes. De même, chacun des solistes semble investi de cette belle rigueur. Les voix cherchent le ton juste, sans hâte. Karina Gauvin compose un très vibrant Manlio, lumineux et chatoyant : dans son timbre sans faille transparaissent la pureté et la fièvre touchante du personnage. Le baryton basse Nicola Ulivieri, demeure cependant un peu trop rigide et manque d'ampleur dans le rôle de Tito, comme prisonnier du rythme d'un métronome. En revanche le Lindo de Christian Senn, baryton basse également, s'épanouit avec puissance, chaleureux et résonant, bien que son rôle soit le plus inattendu car le plus bouffe de l'œuvre. La mezzo soprano Ann Hallenberg réussit une intense Servilia tout comme la contralto Marijana Mijanovic transmet à Vitellia l'étrangeté de son timbre profond et chaud. Debora Beronesi incarne un Lucio sensible et frémissant et le ténor Mark Milhofer un Geminio vif et conquérant ! Vivaldiens curieux ou convaincus, voici une belle occasion de vous faire plaisir !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 novembre 2005)

 

 

Saul, Oratorio en trois actes HWV 53 de Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Livret de Charles Jennens (1700-1773). Solistes : Rosemary Joshua (Michal, soprano), Emma Bell (Merab, soprano), Lawrence Zazzo (David, contre-ténor), Jeremy Ovenden (Jonathan, ténor), Michael Slattery (Amalekite, Abner, ténor), Henry Waddington (Doeg, Samuel, baryton), Gidon Saks (Saül, baryton-basse). Rias-Kammerchor, Concerto Köln dir. René Jacobs (clavecin). 2 SACD (Harmonia Mundi 801877.78)

            Saul est l'un des rares oratorios de Haendel à avoir été interprété sans relâche, traversant les époques du XVIIIe siècle à nos jours avec la même constance indémodable. En 1739, le sujet de cet oratorio coïncidait avec le débat sur la légalité des changements de souveraineté au détriment des Stuart en Angleterre. Nul doute qu'il fut pris à cœur par le public d'alors, à commencer par son librettiste, Charles Jennens, protestant rallié à la cause de la famille royale exilée. Le vieux roi Saül, qui célèbre pourtant la victoire de David contre le géant Goliath et projette même de donner l'une de ses filles, Mérab, au jeune héros, explose de jalousie en écoutant l'amour que le peuple lui porte. Il veut le voir mort à tout prix, quitte à transformer son fils, Jonathan, en bourreau. Mais celui-ci a donné à David son amitié. Seul dans sa folie meurtrière, Saül incarne une pure figure tragique, digne des personnages shakespeariens que découvre également l'époque. Nul mot ne peut calmer la "tempête en son âme" mais "les sons apaisants" de la lyre de David, paradoxalement "dissipent ses craintes, / Le désespoir et la rage disparaissent, / Paix et espoir réintègrent le trône"... provisoirement. La musique serait-elle le seul art à pouvoir calmer les esprits ? Celle de cet oratorio en tout cas, très théâtrale, déploie une variété d'émotions d'une puissante richesse dramatique pour un sujet qui, finalement, tient en si peu de lignes. La collaboration de Haendel et Jennens se démarque par sa finesse et son acuité : structure dramatique simple et efficace, instrumentation diversifiée, airs et chœurs vifs et nuancés, explorant les multiples registres de la psychologie des personnages. René Jacobs trouve là matière à finesse et effervescence, distillant avec le Concerto Köln les subtilités de la partition et soutenant les grandioses élans vocaux du Rias-Kammerchor. La distribution brille par son intensité : l'imposant Gidon Saks compose un effrayant Saül, fou et torturé à la moindre de ses inflexions ; la soprano Emma Bell est une ardente Mérab dont la dureté se fissure peu à peu ; Rosemary Joshua rend grâce à la douceur flûtée de Michal ; le timbre pur de Lawrence Zazzo évoque à merveille la droiture de David, et le vibrant Jeremy Ovenden touche par son interprétation chaleureuse de Jonathan. Jacobs réussit au disque une version très vivante et presque "visuelle" de cet oratorio déjà si expressif à l'origine.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 octobre 2005)

 

 

Bajazet, Tragedia per musica in tre atti d' Antonio Vivaldi (1678-1741). Livret d'Agostino Piovene (revisité par Fabio Biondi). Solistes : Ildebrando d'Arcangelo (Bajazet, baryton basse), David Daniels (Tamerlano, contre-ténor), Patizia Ciofi (Idaspe, soprano), Vivica Genaux (Irène, mezzo-soprano), Marijana Mijanovic (Asteria, mezzo-soprano), Elina Garanca (Andronico, mezzo-soprano). Europa Galante, dir. Fabio Biondi (violon). 2 CDs & un dvd bonus (Virgin Classics, 7243 5 45676 2 9)

            En 1735, Vivaldi crée à Vérone son étourdissant "dramma per musica", Bajazet, se gaussant de la mode napolitaine de l'époque dont les Hasse, Vinci, Giacomelli ou Broschi (le frère de Farinelli) ont envahi la scène vénitienne au profit des castrats aux ébouriffantes vocalises virtuoses. Le prêtre roux, loin de s'avouer vaincu, s'autorise même la parabole d'un subtil pasticcio, où s'assemblent des airs de compositeurs différents. Cependant, il se réserve pour lui-même les airs de ses personnages résistant à l'oppression, Bajazet, Asteria et Idaspe, puisant aussi dans ses œuvres antérieures, tandis qu'il destine à Tamerlano, Andronico et Irene, figures de la tyrannie, des morceaux choisis de ses rivaux napolitains ! On ne saurait rêver plus élégant pied de nez à son époque à travers cet hymne à la résistance contre l'envahisseur, dans lequel le sultan ottoman Bajazet, vaincu par l'empereur des Tartares, Tamerlano, est retenu prisonnier avec sa fille Asteria. Le récitatif, d'une richesse extraordinaire, souligne une fois de plus l'importance capitale que Vivaldi accorde à son récit, d'une exaltation et d'une intensité poignantes comme en témoigne le fabuleux florilège des airs choisis.

            Fabio Biondi réussit une double première époustouflante : premier enregistrement discographique de l'œuvre (et qui fera date !), premier opéra gravé avec son ensemble, Europa Galante. A la verve généreuse du chef violoniste s'ajoutent la profondeur dramaturgique, exigeante et alerte, et le souci du détail musicologique puisque Biondi a dû remplacer les airs manquant à la partition de Vivaldi. La distribution des solistes abasourdit par sa justesse, sa puissance, sa virtuosité et sa ferveur. On reste médusé par Vivica Genaux, qui incarne une stupéfiante Irene, avec un souffle saisissant, une vivacité et une émotion brûlantes. Marijana Mijanovic compose une Asteria gracieuse et troublante dont le timbre profond suscite souvent des frissons. Le timbre suave et moelleux de David Daniels nuance la cruauté de son personnage. Patrizia Ciofi est un Idaspe tout en nuances et Elina Garanca un Andronico émouvant et frémissant. Quant à Ildebrando D'Arcangelo, il offre un Bajazet sobre et investi, auquel toutefois manque peut-être la nuance d'effroi, de désespoir et de pénétration du personnage que sa voix n'atteint pas toujours.

                Le dvd offert dans le coffret offre trente minutes inlassables d'interprétation minutieuse et passionnée où l'on retrouve les chanteurs enregistrant leurs airs les plus marquants. Un vrai bonus !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 juin 2005)

 

Orlando furioso RV 728, Dramma per musica in tre atti d' Antonio Vivaldi (1678-1741). Livret de Grazio Braccioli. Solistes : Marie-Nicole Lemieux (Orlando, contralto), Jennifer Larmore (Alcina, mezzo-soprano), Veronica Cangemi (Angelica, soprano), Philippe Jaroussky (Ruggiero, contre-ténor), Lorenzo Regazzo (Astolfo, baryton basse), Ann Hallenberg (Bradamante, mezzo-soprano), Blandine Staskiewicz (Medoro, mezzo-soprano). Choeur "Les Eléments", Ensemble Matheus, dir. Jean-Christophe Spinosi. 3 CDs. (Naïve, OP 30393)

           Volume 24 de la série "Tesori del Piemonti" chez Naïve qui entreprend l'édition intégrale en cd des œuvres vivaldiennes conservées à Turin, l'Orlando furioso vu par Spinosi défraiera certainement la chronique ! Sa direction exubérante et son fol enthousiasme sortent des sentiers battus. Il faut dire qu'il entreprend très sérieusement un drame qui ressemble davantage à un vaudeville et, dans son intrigue en tout cas, prête plus au comique qu'au tragique... n'en déplaise à l'époque de monsieur Vivaldi. Quoique, rappelons-le, de tels opéras se donnaient alors dans des salles bruyantes de convives où l'on écoutait quelques airs plutôt que d'autres, entre deux gorgées de vin capiteux ou deux bouchées de mets choisis... Ce qui justifie certainement la pléthore de récitatifs et leur alternance plutôt monotone avec les arias da capo. Peu d'inventivité dans la structure, en fait, mais une musique de circonstance, autrement dit gourmandise sur gourmandise ! Doit-on pour autant bouder aujourd'hui ce répertoire ? Ou, à l'inverse, le sacraliser ? Peut-on s'en amuser ? L'outrer, l'exagérer, dans l'espoir d'en extraire, s'il en est, sa "substantifique moelle" ? Si ce triple cd ne s'en pose pas la question, du moins la soulève-t-il ! Les interprètes s'en donnent à coeur joie, investissant leur personnage avec délectation, cabotins au possible... ce qui ne leur ôte pas néanmoins l'art ni la musicalité. Quelques très beaux airs, plus touchants et nuancés, soulignent particulièrement d'ailleurs la diversité des timbres et des couleurs des interprètes. Jean-Christophe Spinosi mène là, avec son ensemble Matheus, une danse tempétueuse qui remue bien joyeusement la poussière des siècles ! Notons qu'ils n'en sont pas à leur première incursion dans la volubile théâtralité vivaldienne et rappelons-nous leur précédent enregistrement : La Verita in cimento.

 

            Nous vous invitons dès lors à découvrir plus avant la teneur de ce triple cd et les prestations de ses interprètes, en consultant notre agenda des concerts, puisque l'Orlando furioso a été représenté en novembre à Bruxelles, au Palais des Beaux-Arts. Du même coup, jetez un oeil à nos entrevues avec Jean-Christophe Spinosi, Marie-Nicole Lemieux et Philippe Jaroussky.

             De quoi nous faire réfléchir à l'importance souveraine de la diversité en musique ! Comme à celle du plaisir partagé.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 novembre 2004)

 

 

Siroe, Re di Persia, Opéra en trois actes (version abrégée) de Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Livret de Pietro Metastasio (1698-1782) adapté par Niccola Francesco Haym, Londres 1728.. Solistes : Ann Hallenberg (Siroe, alto), Johanna Stojkovic (Emira, soprano), Sunhae Im (Laodice, soprano), Gunther Schmid (Medarse, contre-ténor), Sebastian Noack (Cosroe, baryton), Timm de Jong (Arasse, basse). Cappella Coloniensis, dir. Andreas Spering. 2 CDs. (HMC 901826.27)

            " Et l'amour au coeur / Rarement confère / L'art et la manière / D'aimer tendrement." (Laodice, AII, Sc9)

Sujet royal certes, comme Riccardo Primo, Re d'Inghielterra et Tolomeo, en cette année 1728 qui suit l'accession de George II au trône d'Angleterre, Siroe, Re di Persia mêle subtilement les amours contrariées, les sentiments filiaux malmenés et les rivalités de pouvoir, tirés du livret d'un jeune débutant qui symbolisera bientôt l'opéra italien du XVIIIème siècle : Pietro Métastase ! Certes, pour les besoins du public londonien, le livret dut être remanié, conséquemment abrégé au risque de survoler l'intensité dramatique des personnages, plus esquissés que profondément dévoilés mais cependant fort bien campés. L'intrigue s'articule donc plus nettement autour du rôle titre : Siroe futur souverain accusé injustement des pires méfaits par Cosroe son père, qui lui préfère le fourbe Medarse son second fils. Fidèle et digne, malgré la jalousie de Laodice éprise de lui et pourtant compagne de Cosroe, malgré les complots d'Emire qui veut venger son père tué par Cosroe et profite de l'amour de Siroe pour lui infliger le silence, celui-ci supporte son sort sans faiblir ! Seule la constance le sauve et touche chacun des protagonistes de cette intrigue passionnée où chacun s'amende et se réconcilie enfin. La musique du Sieur Haendel traduit tout en nuances la complexité des sentiments en soulignant la virtuosité mélodique et ornementale des interprètes. Andreas Spering se joue de ces difficultés avec une précision et une justesse impressionnantes, tenant sa Cappella Coloniensis sous sa coupe exigeante, étincelante et méticuleuse. Pourtant, nous restons légèrement en retrait, peut-être frustrés de contrastes plus appuyés qui révèleraient l'émotion d'une telle oeuvre plutôt que de la tenir dans une réserve trop mesurée. La belle voix riche et colorée d'Ann Hallenberg (Siroe) y gagnerait en intensité tout comme celle, profonde et troublante, de Sebastian Noack, énigmatique Cosroe pris entre les feux de ses difficiles amours. On retrouve ici avec joie la jeune Sunhae Im, finaliste du CMIREB 2000, dont le timbre aérien qui séduit par la grâce et la douceur, aurait pu se teinter de cette obscurité dont Spering n'a pas sondé les mystères. Citons encore les irréprochables prestations de Johanna Stojkovic (Emire) et Gunther Schmid (Medarse) pour regretter une dernière fois que n'aient pas retenti la déchirure, la fêlure qui font pourtant la beauté équivoque de ce drame à l'heureux dénouement.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 juin 2004)

 

 

La Capricciosa Corretta, Opéra bouffe en 2 actes de Vicente Martin y Soler (1754-1806). Livret de Lorenzo da Ponte. Solistes : Josep Miquel ramon (Fiuta, baryton), Marguerite Krull (Donna Ciprigna, soprano), Yves Saelens (Lelio, ténor), Enrique Baquerizo (Bonario, baryton), Carlos Marin (Don Giglio, baryton), Katia Velletaz (Isabella, soprano), Raffaella Milanesi (Cilia, soprano), miliano Gonzalez-Toro (Valerio, ténor). Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. 2 CDs. (Naïve, Astrée, E 8887)

            Cette première mondiale ressuscite une oeuvre oubliée, fruit pourtant savoureux de la quatrième collaboration de Martin y Soler et Da Ponte. Certes, en reconstituer l'intégralité a nécessité intelligence et ténacité car il n'existe aucune trace du manuscrit autographe de La Capricieuse Corrigée, non plus que du livret de la Première en janvier 1795. Cependant, on a gardé celui de l'oeuvre reprise en Italie par la prima donna Monchielli en 1798, avec les modifications et coupures qu'elle a engendrées. Versions différentes, fragments épars d'arias, manuscrits nombreux, recoupements essentiels ont abouti à l'édition critique de Christophe Rousset dont l'énergie et le talent ont rassemblé de vifs et jeunes interprètes autour d'un opéra bouffe à l'intrigue plutôt classique mais au rythme endiablé. Les airs courts et vivaces, joyeusement expressifs et diversifiés rappellent irrésistiblement la "folle journée" de Figaro, Don Giglio le noble courtisan de la perfide et capricieuse Ciprigna évoque incontestablement Almaviva, les serviteurs Fiuta et Cilia lorgnent Figaro et Suzanne, l'orientalisme fantasmatique taquine Cosi Fan Tutte, l'irresponsabilité des parents bourgeois ressuscite la rébellion des enfants d'Harpagon (L'Avare) ou d'Orgon (Tartuffe) : nous virevoltons entre Goldoni, Mozart et Molière ! Surtout quand... tout est bien qui finit bien ! L'Espagnol Martin y Soler et le Vénitien Da Ponte se sont bien amusés à Saint-Pétersbourg en confrontant leurs talents musicaux. Et l'on ne s'y ennuie guère, même si l'on y est peu surpris et qu'aucun air ne nous emporte vraiment, chacun d'entre eux rappelant un peu trop nos précédentes émotions musicales ou littéraires. La reconstitution de Rousset est belle pourtant et bien enlevée par la fougue des Talens Lyriques et la conviction joyeuse des solistes. Entrain et rareté du répertoire sont les atouts majeurs de cette intéressante production. A vous de découvrir...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 avril 2004)

 

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