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OEUVRES ORCHESTRALES |
Benjamin Britten
(1913-1976)
:
Variations on a theme of Franck Bridge op.10 / Lachrymae - Reflections on a
song of Dowland op.48A / Two portraits for string orchestra / Simple Symphony
op.4.
Jean-Paul
Minali-Bella (arpegina),
European Camerata, dir.
Laurent Quénelle (violon).
(Fuga Libera FUG534)
Ces quatre pièces de jeunesse de Benjamin Britten témoignent avec force et netteté déjà des tensions créatives de son œuvre entier : une légèreté piquante, un peu narquoise parfois, tendrement souriante et lumineuse, presque innocente aussi et, à l'extrême inverse, une poignante gravité qui explore les ténèbres, débusque de troublants malaises, questionne ou invoque la mort en un jeu subtil et presque... vital : incontournable en somme, comme on accepte son destin sans s'y résigner. Le violoniste Laurent Quénelle, fervent admirateur de Britten, joue et dirige l'European Camerata, avec cette sensation vive d'explorer cette contrée frontalière entre pulsion de vie et fascination pour la mort. Il confie que le déclic principal de l'enregistrement fut la création de l'arpegina, pièce unique à cinq cordes, sorte de grand alto dissymétrique au timbre hybride, souvent vif et lumineux, par le luthier Bernard Sabatier à l'occasion de sa rencontre avec l'altiste soliste (et membre du Quatuor Arpeggione), Jean-Paul Minali-Bella. La mer et le ressac hantent les Variations sur un thème de Franck Bridge (1879-1941), compositeur qui fut un maître pour Britten, et dont l'œuvre, The Sea, influença considérablement ses propres compositions, profondément contrastées. Citant les Lachrymae de Dowland, Britten au-delà de toute tristesse, questionne l'éternité avec transparence et gravité. L'arpegina de Jean-Paul Minali-Bella, lumineux et vibrant, se prête à merveille à cet étrange face-à-face avec la douleur et le néant. Belle opposition, cette fois très claire, entre le portrait de David Layton, joyeux et follet, et son autoportrait, intensément sombre. Quant à la Symphonie simple, elle surprend par ses élans ludiques et fougueux, drôles ou langoureux, irrésistiblement sensuels et touchants. Grâce à l'entente réussie de l'European Camerata, de Laurent Quénelle et Jean-Paul Minali-Bella, les ambiguités de Britten se donnent à entendre avec la simplicité sans affectation, l'émotion presque candide qui sous-tend la complexité de ses compositions. On y retrouve la douceur autant que l'angoisse diffuse et troublante qui ne peut en être séparée.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 1er février 2008)
The Bach Dynasty : Johann Sebastian Bach
(1685-1750)
:
Concerto pour clavecin et orchestre en ré mineur BWV 1059 /
Carl Philipp Emanuel Bach
(1714-1788)
:
Concerto pour violoncelle et orchestre en la majeur Wq 172 & Symphonie en ut
majeur Wq 182/3 /
Wilhelm Friedemann Bach
(1710-1784)
:
Concerto pour flûte traversière et orchestre en ré majeur BR WFB C 15.
Atsuki
Sakaï (violoncelle), Jocelyn Daubigney (flûte), Les Talens
Lyriques, dir.
Christophe Rousset (clavecin).
(HMC 901972)
Ce bel album pose l'épineuse question des liens familiaux : être "fils de" représente un bien lourd héritage lorsque ledit père se trouve être Jean-Sébastien Bach et que l'on est soi-même voué à la composition ! Christophe Rousset et les Talens Lyriques entrent dans cette difficile équation avec une acuité d'analyse et une vivacité d'interprétation qui restituent les richesses et la variété des œuvres de Wilhelm Friedemann, l'aîné des fils Bach, et de Carl Philip Emanuel, le cadet. Favori de son père, le plus âgé fut aussi le principal protégé, si couvé qu'il se trouva fort démuni à la mort de celui-ci. Vif et gracieux, son Concerto en ré majeur pour flûte traversière, révèle une douceur peut-être nostalgique, tendre et charmante. Les œuvres de Carl Philip sonnent avec davantage de fougue et de caractère, clairement décidées à styliser la musique jusqu'à privilégier l'expressivité sur une seule ligne mélodique. Son Concerto pour violoncelle en la majeur était à l'origine composé pour clavecin, instrument polyphonique par excellence. La transcription l'obligea à en alléger la partition pour dessiner davantage les sentiments qui la sous-tendaient. Une intense mélancolie en agite le deuxième mouvement, la même qui transparaît dans sa Symphonie en ut majeur. Ne dit-on pas que le cadet des Bach était surnommé "le noir" ? Quoi qu'il en soit, une belle énergie créative anime les pièces des deux fils qui n'on pas renoncé à trouver leur propre langage face à un père dont le Concerto pour clavecin en ré mineur ouvre ici la promenade intergénérationnelle.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 28 novembre 2007)
Robert Schumann
(1810-1856)
:
Frühlingssinfonie N°1 / "Printemps" en Si bémol majeur op.38 & Rheinische
Sinfonie N°3 (1841)/ "Rhénane" en Mi bémol majeur op.97 (1851).
Orchestre des Champs-Elysées, dir. Philippe Herreweghe.
(HMC 901972)
- Lire notre
interview de Philippe Herreweghe -
Philippe Herreweghe a-t-il choisi de diriger ces deux symphonies de Schumann pour la subtilité des émotions qui l'innervent, et une fois encore s'adonner pleinement à l'art de la nuance sur des œuvres de longue haleine ? Si tel est bien le cas, le défi est brillamment relevé, sans fioriture ni préciosité. Car entre la première symphonie qui date de 1841 et la troisième composée dix ans plus tard, Robert Schumann, se risquant à des pièces d'envergure, n'y perd nullement son tempérament fougueux, nourri de fulgurances émotionnelles et d'intenses visions, éclatantes et éphémères. S'il n'a pas déstructuré la forme symphonique ni tenté d'en innover les repères, sa force se déploie dans l'inventivité des thèmes, leur multiplicité et leur élan, véritablement porteur d'une atmosphère chatoyante, vive, voire même exubérante, sans négliger le retour maîtrisé d'idées récurrentes. La clarté et l'ombre y frémissent en duo, couleurs et tempi sont mêlés sans être déroutants. L'étrange habite le paisible, la légèreté se teinte de mélancolie, la gravité sourd d'un rayon lumineux... tandis qu'une même énergie vitale et enjouée soulève l'orchestre. Une aubaine séduisante et joyeusement périlleuse pour Herreweghe et l'Orchestre des Champs-Elysées !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 octobre 2007)
Anton Bruckner
(1824-1896)
:
Symphonie N°4"Romantique"
A 95 en mi bémol majeur, deuxième version 1878/80.
Orchestre des Champs-Elysées, dir. Philippe Herreweghe.
(HMC 901921)
- Lire notre
interview de Philippe Herreweghe -
Que Philippe Herreweghe, la finesse, la concision mêmes affronte à bras-le-corps une symphonie d'Anton Bruckner, contemplatif grandiose et puissant, voilà une alchimie étonnante et sensible ! Le chef flamand cisèle avec nuance la générosité et l'enthousiasme romantiques du compositeur autrichien, entre majestueux tutti et chants limpides, presque fragiles et candides. La Quatrième symphonie est reconnue sans peine comme la plus populaire de Bruckner et l'on y reconnaît à la fois le digne héritier de Beethoven, attaché à l'expression des sentiments, et l'amoureux des opéras wagnériens. C'est Bruckner qui baptisa lui-même sa symphonie "romantique", la traitant comme un drame somptueux rythmé d'indications scéniques qui justifient son goût pour "l'harmonie imitative". On y entend murmurer, gazouiller et gronder la nature, investie d'une force profondément impressionnante en laquelle se mesurent l'ombre et la lumière. Hababuk Traber évoque fort justement dans la notice la sensation d'un vaste "paysage à structurer". Dans l'extrême rigueur de Bruckner, qui n'hésitait pas à essayer de multiples versions d'une même symphonie (celle de l'enregistrement se référant aux versions 2 et 3), on décèle l'obsession de la vision juste et qui touche, insinuante, habitée d'une ferveur exigeante qui, dans sa pureté, n'exclut pas la naïveté.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 19 octobre 2007)
Dmitri Shostakovich
(1906-1975)
:
Symphonie N°2
Op.14 "To October" / Symphonie N°12 Op.112, "The Year 1917" .
Chor des
Bayerischen Rundfunks, Andreas Röhn (violon), Stefan Schilling
(clarinette), Marco Postinghel (basson) dans l'Op.14, Symphonieorchester der Bayerischen Rudfunks, dir.
Mariss Jansons.
(EMI 0946 3 35994 2 0)
"(...) Octobre annonce l'aube attendue. Octobre est la libération des siècles révoltés. Octobre est travail, bonheur et chanson. Octobre est joie au champ et à l'établi. Ecoutez notre devise : Octobre et Lénine. L'âge nouveau et Lénine. La commune et Lénine." Shostakovich prisait fort peu le texte propagandiste d'Alexandre Bezymenski, qui est pourtant celui de sa dédicace symphonique composée sur commande du Département de la Propagande de la Maison d'Edition Musicale d'Etat à la gloire des dix ans de la Révolution d'Octobre. A 21 ans, un jeune compositeur pouvait-il refuser ? Même s'il la désavoua plus tard, sa Deuxième Symphonie porte déjà un sens puissant du chaos et de l'effroi, dont la révolution certainement est censée libérer les esprits, avec fougue et lumière, vers la fameuse "aube nouvelle". Voilà qui fournira encore de l'eau au moulin des perpétuels questionnements sur l'engagement politique de Shostakovich... dont nous ne relèverons pas ici non plus la querelle. D'autant qu'une bonne trentaine d'années plus tard, sa Douzième symphonie est dédiée à Lénine, reprenant la frénésie de l'esprit révolutionnaire de "l'année 1917", sa tension et son agitation farouches. Mariss Jansons, dont le travail d'intégrale des symphonies, révèle un travail dense, intelligent et synthétique, en dissèque chaque détail, pointe l'angoisse, traque le doute, poursuit la rage, la colère et le désir de lumière de Shostakovich. Quel contraste d'ailleurs entre l'optimiste (et criarde) Douzième, et la Treizième, poignante et dénonciatrice, d'une émotion bouleversante, d'une lucidité aveuglante ! Mais l'exploration de Jansons et du Symphonieorchester der Bayerischen Rudfunks ne fait pas de quartier : ce fabuleux orchestre et son chef exigeant racontent une vie, ses trébuchements, ses compromis et sa folle générosité en suivant les coups de génie de la créativité intarissable, fière et courageuse de Shostakovich.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 18 avril 2006)
Dmitri Shostakovich
(1906-1975)
:
Symphonie N°13 en si bémol mineur
Op.113 Babi Yar - 1962.
Sergei Aleksashkin
(basse), Chor des
Bayerischen Rundfunks, Symphonieorchester der Bayerischen Rudfunks, dir.
Mariss Jansons.
(EMI 7243 5 57902 2 4)
En 1961, la Literatounaïa Gazeta publie les poèmes du jeune Evgueni Evtouchenko (né en 1933), dont le premier raconte l'histoire terrible d'un ravin près de Kiev, à Babi Yar, où fut découvert un charnier de près de 100 000 personnes, massacrées par les nazis en octobre 1941. La plupart étaient des Juifs... Or , la Russie soviétique bloque l'édification d'un mémorial sur le site du massacre, révélant un antisémitisme inquiétant contre lequel une jeune génération d'artistes prend courageusement position. "Le poète est plus qu'un poète en Russie", dira plus tard Evtouchenko. Shostakovich, qui adhère depuis 1960 au Parti Communiste, n'a pourtant pas renoncé au combat contre toute forme d'injustice ; impressionné par le poème Babi Yar d'Evtouchenko, il le met aussitôt en musique, puis décide d'en faire le premier mouvement, tragique et puissant, de sa Treizième symphonie, choisissant pour les quatre mouvements suivants quatre autres poèmes de son jeune compatriote. Humour (deuxième mouvement) et Une carrière (allegretto final) brandissent le pouvoir du rire et de la satire contre l'ineptie politique ; Peurs (quatrième mouvement) rappellent les horreurs des purges staliniennes, mise en garde contre la répétition de l'histoire, tandis que le troisième mouvement, Au magasin, rend hommage à la douce patience des femmes soviétiques. Comme toujours, la musique de Shostakovich, poignante, rompue ou lyrique, hoquetante folie ou réconfortante berceuse, invite à la lucidité au cœur de l'émotion, saisissant la fragilité touchante de l'humanité, sa persévérance et ses espoirs alors même qu'il en dénonce les travers les plus vils, la soif tyrannique, la bêtise et l'intolérance. Il fait sien les derniers mots d'Une carrière d'Evtouchenko : "Je poursuis ma carrière de façon à ne pas en faire !", quand s'achève en notes lumineuses et suspendues son antépénultième symphonie. Mariss Jansons dirige l'orchestre symphonique et le chœur des Bayerischen Rundfunks avec une fermeté qui n'exclut jamais la tendresse, attentif aux moindres détours de l'émotion, aux brusques changements d'états, à l'imprévisible qui guette l'homme quand il s'y attend le moins. A la chaleur quand tout est menace, à l'angoisse qui exacerbe chaque seconde d'amour et d'abandon... La basse Sergei Aleksashkin compose un personnage qui rassemble toutes ces sensations en d'infinies variations, intense et subtil, profondément chaleureux, symbole vivant d'une humanité qui tremble et pourtant se dresse avec vigueur.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 24 février 2006)
Wolfgang Amadeus Mozart
(1756-1791)
:
Concertos (Concerto
n°2 en mi bémol majeur pour deux pianofortes, KV 365, Concerto en ut majeur pour
flûte et harpe, KV 299, Concerto pour cor en mi bémol majeur KV 447).
Yoko Kaneko
(pianoforte), Franck Theuns
(flûte), Majan de Haer
(harpe), Ulrich Hübner
(cor), Anima Eterna,
dir. Jos Van Immerseel (pianoforte)
(ZZT060201)
Le choix d'enregistrer ces trois concertos de Mozart sur instruments d'époque est certes un atout particulièrement appréciable à l'heure où l'on aime évoquer "l'authenticité" sonore d'une instrumentation, qu'il s'agisse d'originaux ou de copies d'une grande qualité : deux pianos de Christopher Clarke d'après un piano numéroté d'Anton Walter, une flûte réalisée d'après Grenser, un harpe à pédales Erard, un cor prêté par la fondation Schloss Eutin et Madame Moser, attribué au facteur d'instruments viennois Joseph Huschauer. "L'authenticité", une valeur esthétique ? Voilà bien un débat qui n'est pas près de trouver une conclusion... Nous n'essaierons pas de la trouver nous-mêmes aujourd'hui, d'autant que l'instrument suffit rarement seul à faire la musique ou à susciter l'émotion (passé celle de contempler un objet surgi d'un autre âge et sans doute manipulé par de puissants virtuoses...). La fascination pour leurs instruments a-t-elle troublé les solistes pourtant de qualité qui interviennent ici dans trois œuvres vivantes, fluides, légères et lumineuses de Mozart ? La magie n'opère pas, la pesanteur paralyse les rencontres des pianofortes, de la harpe et de la flûte, du cor et de l'orchestre, l'opacité des sons empêche tout dynamisme... Nous ne nous attarderons pas sur cet épisode musical qui tombe à plat, nous réjouissant de retrouver bientôt Jos Van Immerseel dans de plus pimpantes aventures ou de découvrir en d'autres occasions la vitalité de Yoko Kaneko, Majan de Haer et Ulrich Hübner !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, 7 février 2006)
César Franck
(1822-1890)
:
Symphonie en ré mineur.
Ernest Chausson
(1855-1899)
:
Symphonie en si bémol majeur, opus 20 .
Orchestre Philharmonique de Liège,
dir. Louis Langrée -
voir notre entretien.
(Accord 476 8069)
César Franck et Ernest Chausson : voici bien deux compositeurs français (dont le premier était d'origine liégeoise) dont on reconnaît peu la nationalité au style. Chausson fut l'élève de Franck, lui-même fortement épris de la musique de Wagner. Or, la création de la Société Nationale de Musique en 1871 redonne un nouveau souffle à l'esprit créatif français qui se lance dans la symphonie "pure", après avoir tâté du poème symphonique et de la musique dite "à programme"... On ose enfin affronter l'ombre de Beethoven ! César Franck la défie en 1887 et travaille d'arrache-pied, une année durant, à sa généreuse et puissante Symphonie en ré mineur. Louis Langrée en déploie l'imposante architecture, sobre et grave, insufflant à l'Orchestre Philharmonique de Liège l'élan de cette inspiration fervente qui se garde de toute frivolité sans perdre de sa délicatesse. Certes, la pâte de l'orchestration, à l'instar de l'influence germanique, est un peu épaisse, mais elle sied à la sentimentalité dramatique qui l'anime, sous la baguette exigeante de Langrée, sans lourdeur. La Symphonie en si bémol majeur de Chausson s'inscrit dans la droite ligne de son maître Franck, mystérieuse, sombre et intense, pétrie des doutes wagnériens les plus romantiques. Elle tremble et roule dans le premier mouvement, se reprend et bifurque, halète et chavire enfin, évoquant les mille écueils de l'âme. Sans être pondéré, Louis Langrée mène son orchestre avec réserve et modération, s'abstenant de toute interprétation trop démonstrative, mesurant l'emportement pour en souligner posément la vibrante structure. Il pèse les sons comme on pèse ses mots, soucieux d'en articuler la précision toujours teintée chez Franck et Chausson d'une certaine distinction. Une tenue dans l'explosion sentimentale, une rigueur dans la générosité, comme une instinctive tempérance. Un peu trop lisse, peut-être ?
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 octobre 2005)
Claude Debussy
(1862-1918)
:
La Mer
(Prélude à l'après-midi d'un faune, La Mer, La Boîte à joujoux, Trois Préludes).
Berliner Philharmoniker,
dir. Sir Simon Rattle.
(EMI 7243 5 58045 2 5)
Quand le regard sagace de Simon Rattle se penche sur une partition, celle-ci semble passer au rayon X : percée dans ses plus subtils agencements, limpide jusqu'en ses moindres recoins, explicite et lumineuse. En investissant les pages les plus connues de Claude Debussy, il explore un pays dont la pénétration ressemble à la sienne : rigueur d'une musique savamment élaborée, subtile, savante et d'une très sensuelle liberté mélodique. Dans L'Après-midi d'un faune, inspiré d'un poème de Mallarmé, Debussy invente un langage musical où les choses se disent "à demi" (d'après l'expression qui sauta aux lèvres du compositeur, la première fois qu'il vit au théâtre Pelléas et Mélisande, de Maeterlinck, qui lui inspira plus tard son opéra du même nom). Il en surprend les ombres mystérieuses. Une vie furtive habite les sons et anime de mouvantes mélodies, fugaces et évanescentes. D'une indéniable présence pourtant, qui débusque les sensations. Aussi mobile et fragile qu'un rêve. Aussi puissante. La Mer en décuple la vigueur, fastueuse partition où se superposent les thèmes, sans perdre de sa concision ni de son pouvoir elliptique richement évocateur. La Boîte à joujoux réveille les dérives oniriques de l'enfance... et un certain patrimoine musical auquel il rend joyeusement hommage. C'est André Caplet qui termina l'orchestration de ces pages à l'origine écrites pour piano, Debussy n'ayant pas eu le temps de la terminer, tandis que Colin Matthews osa créer celle des Trois Préludes, pleine d'une énergie troublante. Simon Rattle aime à parler du Berliner Philharmoniker comme d'une "seconde famille"; l'infaillible cohésion de cet orchestre sous l'acuité de sa baguette authentifie ses propos. Les captivantes visions de Debussy surgissent soudain dans notre présent, scintillantes et puissamment évocatrices.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 21 septembre 2005)
La Casa del Diavolo
:
Christoph Willibald Gluck
(1714-1787)
:
"Dance of the spectres and the furies", Don Juan
/Carl
Philipp Emanuel Bach
(1714-1788)
:
Symphonia Wq n°5 /
Pietro Antonio Locatelli
(1695-1764)
:
Concerto Grosso op.VII n°6, Il pianto d'Arianna /
Wilhelm
Friedemann Bach
(1710-1784)
:
Concerto in F minor /
Luigi Boccherini
(1743-1805)
:
Sinfonia op.XII n°4, La casa del diavolo.
Enrico Onofri
(violon solo),
Ottavio Dantone
(clavecin), Il Giardino Armonico,
dir. Giovanni Antonini.
(Naïve, OP 30399)
D'une étourdissante énergie, ce dont nous n'attendions pas moins d'Il Giardino Armonico et de son chef Giovanni Antonini, La Casa del Diavolo nous convie à l'explosion de la sensibilité pré-romantique, bouillonnante d'expressivité. Dans sa notice, Giovanni Antonini attire notre attention sur un extrait du Neveu de Rameau de Denis Diderot : "C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne qui nous convient (...)" ; on peut songer aussi aux infinies nuances sentimentales de Jean-Jacques Rousseau et sa Nouvelle Héloïse. Passions ravageuses, bouleversements de l'âme, embrasements de l'esprit et virtuosité dramatique sont les maîtres mots de Gluck lorsqu'il écrit son ballet Don Juan, dont apparaît ici la "Danse des Spectres et des Furies". L'émotion devient le moteur de la composition et non plus une composante ponctuelle ; la poésie sous-tend le drame et l'héroïsme se veut sentimental, tandis que la musique ainsi stimulée gagne en intensité dramatique et en force suggestive. Boccherini, qui appartint à l'orchestre qui exécuta pour la première fois le Don Juan de Gluck, composa sa Casa del Diavolo en y songeant expressément. Le lyrisme l'y dispute à la mélancolie avec vigueur et fougue. Dans la même veine, Locatelli accorde à l'idée littéraire une puissance inspiratrice profonde et mélodramatique : la plainte d'Ariane abandonnée par Thésée, pour violon, cordes et continuo exalte les états d'âme avec une rare intensité, que le violon d'Enrico Onofri exprime tout en délicatesse et subtilité. Le clavecin d'Ottavio Dantone s'approprie avec aisance la gravité du concerto de Wilhelm Friedemann Bach, qui réclame l'ampleur et la brisure, quand la Sinfonia pour cordes et continuo de Carl Philip Emanuel Bach se déploie en modulations hardies et incessants changements de dynamique. L'interprétation d'Il Giardino Armonico confond encore par sa fulgurante précision, sa vivacité hors-norme et toujours subtilement pensée, à l'écart de toute ostentation.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 juin 2005)
Nino Rota
(1911-1979)
:
La strada (Suite symphonique) / Il
gattopardo (Danses du "Guépard") / Concerto Soirée pour piano et orchestre.
Benedetto Lupo
(piano),
Orquesta Ciudad de Granada,
dir. Josep Pons.
(HMC 90186)
Federico Fellini parlait avec émotion de Nino Rota, dont la présence est indissociable de ses films, comme d'un "parent influent" qui, lui prenant la main, pouvait le ramener dans "ce pays d'harmonie, de paix, de perfection, d'où nous aurions été chassés à jamais" : la musique ! Les plus grands réalisateurs lui doivent une immense part de l'âme qui habite leurs films : imagine-t-on La Strada sans Rota ? Ni d'ailleurs tout Fellini, le couple ayant été inséparable jusqu'à la fin. Et qu'en serait-il du Guépard de Visconti ? Pour ne citer qu'eux, quand nous pourrions encore parler de certains films de René Clément, King Vidor, Franco Zeffirelli ou Francis Ford Coppola (n'oublions pas Le Parrain !)... En dépit (ou à cause ?) des chefs-d'œuvre de sa production cinématographique, Rota vit longtemps dédaignée son œuvre "de concert" pour "post-romantisme attardé", comme nous le rappelle Dinko Fabris, rédacteur de l'intelligente notice de cet album. On ne pardonne pas facilement à un compositeur du XXe siècle, fût-il de génie, de vouloir abolir les frontières entre la musique classique et populaire ! Sans doute l'époque baroque aurait-elle plus vite accueilli collages, citations, autocitations musicales, hommages au folklore et au cirque, explosive inventivité, fantaisie débridée et rigueur imaginative... Ce livre-disque, abondamment et joliment illustré d'affiches de films et de photos de tournage, rend justice à la Suite Symphonique que Nino Rota écrivit douze ans après La Strada, sur les thèmes du film déjà recomposés précédemment en ballet en douze tableaux. On y retrouve le bouleversant lyrisme romantique et la veine clownesque, follement poignante du film : les thèmes de la trompette de Gelsomina (inoubliable Giulietta Masina), du Fou (Richard Basehart doux funambule), du voyage de Zampano (déchirant Anthony Quinn) et du cirque Colombaioni. La musique du Guépard, quant à elle, fut écrite bien avant le tournage et Visconti l'accepta comme une révélation, avant toute prise de vue, de la Sicile de la fin du XIXe. Le Concerto Soirée demeure la plus célèbre pièce orchestrale de Rota, d'un romantisme hypnotique et intemporel. On y retrouve des hommages à La Strada et Huit et demi, de Fellini. Envoûtement du cirque et mystères irréels, poésie et folie débridée, émotion pure, joies et détresse de l'enfance mêlées... Le pianiste Benedetto Lupo, qui fut un des élèves de Rota au Conservatoire de Bari, et l'Orquesta Ciudad de Granada sous la direction de Josep Pons, réussissent un superbe enregistrement, d'un dynamisme lumineux et d'une virtuosité profondément touchante. Du geste musical jaillit, simple et intense, l'émotion la plus belle !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 juin 2005)
Johann Friedrich Fasch
(1688-1758)
:
Ouvertures (suites) in G minor, D
minor, & G major. Il Fondamento dir.
Paul Dombrecht.(FUG502)
Johann Friedrich Fasch... "Comment dites-vous ? Un contemporain de Bach et de Haendel ? Non, connais pas !" Enfin, si peu... car s'il fut loin d'être un "obscur maître de chapelle du baroque tardif allemand", comme le rappelle dans la notice Bruno Forment d'Il Fondamento, il tomba injustement dans l'oubli, éclipsé par les géants de son époque. Ses contemporains pourtant ne boudèrent pas son talent : jeune soprano remarqué à 12 ans par Krieger, il entra à 13 ans à la Thomasshule sous la protection de Kuhnau. Telemann, qui l'appréciait, lui prêta ses partitions. A 20 ans, Fasch fonda un collegium musicum réputé et fut invité par le Duc de Saxe-Zeitz à écrire des opéras. Lors de son voyage d'études à Darmstadt, Graupner lui enseigna gracieusement l'écriture. Il fut engagé successivement à Gera, Greiz et Prague et se fixa à Zerbst comme maître de chapelle dès 1722. Date après laquelle il composa les ouvertures présentées dans cette album. Si aucune ne fut publiée de son vivant, leur qualité n'est pas mise en cause. Il semble que Graupner lui ait commandé la ré mineur, dont il signa lui-même des parties séparées. On retrouve dans les trois l'assimilation originale des influences françaises et italiennes, où se combinent les suites de danses (bourrée, gavotte, menuet), la majesté et la vivacité, l'élégance et le dynamisme de dialogues symphoniques. Les instruments s'y répondent volontiers avec expressivité : les hautbois défient harmonieusement les violons, le basson se détache hardiment et cette articulation précise exige des musiciens une virtuosité sans faille. Il Fondamento, l'énergie enthousiaste et l'acuité de Paul Dombrecht, s'attachant à la redécouverte de compositeurs méconnus, réussissent leur mission commune avec brio et sensibilité, explorant la variété inventive de Fasch, que l'on ne pourra plus ignorer désormais !
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 8 mars 2005)
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