PIANO

 

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Erik Satie (1866-1925) : Gnossiennes / Le Fils des Étoiles / Prélude de la Porte Héroïque du ciel / Sonneries de la Rose + Croix / Gymnopédies / Ogives . Claire Chevallier (piano Erard 1905).

                        Facétie ou gravité ? Si l'un ne se rencontre pas sans l'autre chez Érik Satie, Claire Chevallier explore ses penchants mystiques qui lui valurent le surnom d'Ésotérik Satie ! Comme Debussy, Satie adhéra à l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix fondé en 1889 par le romancier mystico-érotique Joséphin Peladan qui se donnait le titre de "Sâr" hérité d'un ancêtre roi babylonien... C'est pour lui que Satie composa les Sonneries de la Rose-Croix (1891) et le Fils des Étoiles (1892) avant de fonder lui-même sa propre église : L'Église métropolitaine d'Art et de Jésus conducteur dont il est le seul "Maître de chapelle" - et le seul membre ! - et pour laquelle il écrit le Prélude de la Porte Héroïque du Ciel. Sérieux, dérision, déviance, Satie s'engage à désamorcer les dogmes en multipliant leurs subversions. C'est dans les Ogives, dont l'écriture en 1886 précède ces postures mystico-intellectuelles, tout autant que dans les Gnossiennes (1890) et Gymnopédies (1888) que s'affirment avec un naturel touchant ses élans sacrés les plus intimes, en tout cas les moins spectaculaires ou pamphlétaires. Claire Chevallier rappelle le travail d'ascèse de Satie, que Cocteau comparait à une "pierre ponce". Elle l'aborde sur son piano Erard de 1905 (7 octaves, pédale forte, una corda, modèle de concert) avec une force inquiétante et austère dans un toucher volontairement pesant. Net, sombre et dramatique. Infaillible et sans concession, elle affronte l'accablement inexorable des notes, leur froide et limpide succession... Le résultat est inattendu, surprenant même. On y perd le sourire narquois de Satie, mais l'on y découvre dans ce choix hardi d'interprétation, travaillé avec audace et constance, une force noire profondément tragique.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 2 octobre 2008)

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : (Vol.4) Sonates n°5 en ut mineur op.10 n°1 / n°6 en Fa majeur op.10 n°2 / n°7 en Ré majeur op.10 n°3/ n°14 "Pastorale" en Ré majeur op.28 / n°19 en sol mineur op.49 n°2 / n°20 en Sol majeur op.49 n°2/ n°26 "Les Adieux" en Mi bémol majeur op.81 a / n°30 en Mi majeur op.109 / n°31 en La bémol majeur op.110 / n°32 en ut mineur op.111 . 3CDs. Paul Lewis (piano). (Harmonia Mundi HMC 901909.11) - Voir L'Intégrale des Sonates dans nos Coups de coeur -

 

                        Paul Lewis achève avec force et intensité son intégrale bouleversante des sonates de Beethoven, où l'on éprouve la puissante sensation de rencontrer le compositeur, de saisir les nuances exaltées de sa personnalité et les paradoxes de son existence tourmentée sans plus avoir besoin des mots. Tous les biographes de Beethoven citent la biographie vibrante et inspirée qu'en rédigea Romain Rolland ; les mélomanes évoqueront avec le même enthousiasme l'interprétation de Paul Lewis, d'une richesse qui n'épuise ni l'analyse ni l'émotion. La concentration passionnée du pianiste libère les couleurs et le souffle des partitions dont l'esprit chavire en de résonantes visions intérieures. Le sol tremble, le coeur s'accélère sous les métamorphoses des sensations étonnantes qu'il déploie avec un art hypnotique de la modulation, extrêmement subtil et surprenant. Le premier cd, d'une délicatesse tendre et émouvante, présente  les trois sonates de l'op.10 que Beethoven acheva à 27 ans, gracieuses et mystérieuses, pages mélancoliques aux "différentes nuances de lumière et d'ombre" comme le releva Romain Rolland. Le deuxième aborde la Pastorale, écrite alors que la surdité du compositeur s'aggravait ; champêtre et bucolique, elle trahit aussi une inquiétude diffuse, une tension qui espère trouver dans la musique un apaisement. Plus légères et tendres, les sonates 19 et 20 de l'op.49 contrastent fortement avec les tourments de l'op.81a composé lors de l'invasion française à Vienne du printemps 1809. C'est dans le troisième cd que s'exprime avec la plus ardente lumière toute la mesure créative de la rencontre entre le compositeur allemand et le musicien australien : l'aisance, la souplesse, l'instinct s'y déploient avec un naturel poignant, farouchement vivant. Humoristique et affectueux dans la n°30 de l'op.110, palpitant dans la n°31 de l'op.110, d'une beauté qui laisse pantelant dans la n°32 op.111 !  Paul Lewis épouse avec une volonté et un art passionnés la quête déchirante et obstinée de Beethoven,  qui, atteignant la maturité, accepte de franchir la force sauvage des torrents pour rejoindre la félicité d'un équilibre fugitivement dompté, éphémère émotion au caractère d'heureuse éternité.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 30 mai 2008)

 

 

  Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Le Clavier bien tempéré, livre 2.  Zhu Xiao-Mei (piano). (Mirare MIR 044) - Voir nos Coups de coeur -

 

                    Lorsque Michel Mollard demande à Zhu Xiao-Mei quels sont les points essentiels pour jouer le Clavier bien tempéré, celle-ci répond avec simplicité : "Je dirais qu'il faut savoir chanter et danser. Chanter, c'est-à-dire éviter le note à note, tenir le souffle, porter chaque phrase comme on le ferait d'une bougie un soir de vent. (...) La danse suppose le rythme (...) le choix d'un bon tempo (...). L'idée de danse me renvoie à celle d'énergie. Toute la musique de Bach est porteuse d'une énergie fabuleuse. Une énergie qui n'a rien à voir bien sûr avec l'agitation. Une énergie vitale à nouveau." (Extrait de la notice). De fait, le jeu de la pianiste chinoise vibre d'une lumière radieuse, sereine et pleinement joyeuse. Chaque prélude et fugue  rayonnent de couleurs avec une continuité inventive, étonnante et fraîche. Elle balaie allègrement toutes les idées préconçues qui apparenteraient la rigueur à l'austérité, privilégiant la chaleur et l'extrême diversité des émotions. Dans son autobiographie, La Rivière et son secret, aussi délicate et sensible que son jeu sans apprêt ni maniérisme, Zhu Xiao-Mei raconte avoir commencé à travailler Le Clavier bien tempéré à 10 ans au Conservatoire de Pékin. Privée de musique pendant la Révolution culturelle, elle reçoit en cachette des partitions, dont le livre I du Clavier, pendant sa "rééducation" dans un camp aux frontières de la Mongolie intérieure. Elle le joue alors en prétendant à ses geôliers qu'il s'agit de musique officielle chinoise ! Sa longue pratique de l'œuvre de Bach, sa familiarité avec le Clavier comme les Variations Goldberg (sorties dernièrement également : ci-dessous) imprègnent d'humanité son interprétation fluide, limpide, émouvante et nuancée. Si elle a choisi d'enregistrer en premier lieu le Livre 2, c'est qu'il est trop souvent dans l'ombre du Premier, dont elle nous livrera l'album en automne prochain. Un vrai bonheur !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 29 mai 2008)

 

    Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Variations Goldberg. Zhu Xiao-Mei (piano). (Mirare MIR 048) Lire notre présentation du livre de Zhu Xiao-Mei : La Rivière et son secret.

 Zhu Xiao-Mei ouvre son livre, La Rivière et son secret (Laffont, 2007), en éclairant sans ambiguïté le fil qui le relie aux Variations Goldberg : "Ce livre compte trente chapitres - trente, autant qu'il y en a dans les Variations Goldberg, le chef-d'œuvre de Bach. Trente chapitres et une aria, qui ouvre l'œuvre et la clôt, formant une boucle pareille à celle du temps qui se referme sur lui-même, à la roue de la vie." Son interprétation des mêmes variations porte la cohérence, l'équilibre et la sérénité que décrit son écriture : l'intégration lucide d'un cycle intime qui autorise l'intensité et la paix. Zhu Xiao-Mei, pianiste, s'est débarrassée de toute rigidité ; elle semble coïncider avec l'intériorité du geste, comme le calligraphe qui laisse surgir à travers lui le naturel de ce qu'il transcrit, avec limpidité, fluidité et ampleur. A travers elle, chacune des variations de Bach résonne avec sa force propre, dans le mouvement de celles qui la précèdent et la suivent, sans hâte, épousant le silence et ses métamorphoses, avec intelligence et distinction. En chaque son s'affirment une puissance nerveuse parfaitement maîtrisée, une vibration de l'âme et du corps unifiés. Zhu Xiao-Mei nous offre un irremplaçable moment d'émotion et de méditation, d'une rare beauté.

(Isabelle Françaix, Bruxelles,  le 9 janvier 2008)

 

    Serge Rachmaninov (1873-1943) : Neuf Etudes-tableaux op.39 / Six poèmes op.38* / Variations sur un thème de Corelli op.42. Alexander Melnikov (piano), Elena Brilova (soprano*). (Harmonia Mundi HMC 901978)

                  Le pianiste moscovite Alexander Melnikov interprète Rachmaninov avec nuance, fidèle au romantisme exacerbé du compositeur souvent sombre et mélancolique, et néanmoins sensible à la transparence de ses œuvres tremblant sur le fil ténu de l'émotion. Le choix de son programme cible deux périodes emblématiques du cheminement de Rachmaninov : dans les opus 38 et 39, domine une grande invention mélodique, fluide et naturelle, gracieuse et raffinée tandis que l'opus 42, écrit après dix ans de silence, manifeste la tristesse de l'exil, douloureuse et inconsolable. Le toucher d'Alexander Melnikov, puissant, grave et doux, souligne le charme ondoyant des inventions mélodiques de Rachmaninov, jouant des ambiguïtés tonales sans céder davantage aux pressions de la modalité. Nous voyageons avec lui dans des paysages teintés de nostalgie avec maîtrise et retenue, où les émotions cependant s'écoulent avec naturel. Elena Brilova, qui chante auprès d'Alexander Melnikov depuis quelques années dans un répertoire ouvert de Glinka à Chostakovitch, trouve le ton juste des Six poèmes op.38 : clair et vibrant. Sa voix douce et flûtée se fond gracieusement au phrasé chanté et pénétrant du piano de Melnikov. Un moment de touchante fragilité.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 16 mai 2008)

 

    Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Piano Concertos n°17 in G K453 & n°20 in D Minor K466. Norwegian Chamber Orchestra, dir. Leif Ove Andsnes (piano). (EMI 50999 5 00281 2 2)

                Très belle réussite que celle de cet enregistrement de deux concertos de Mozart aussi dissemblables qu'intensément dynamiques : Leif Ove Andsnes dirige de son piano le Norwegian Chamber Orchestra, dévoilant sa vision limpide et lumineuse de ces deux œuvres proches dans le temps, composées en 1784 et 1785 à Vienne, et pourtant de ton presque radicalement opposé. Le Concerto n°17 K453 écrit pour une de ses talentueuses élèves, Barbara von Ployen, s'envole avec une poésie légère et gracieuse en de joyeuses rêveries pastorales. Les vents, les pianos et les cordes préfigurent avec fantaisie de souriants dialogues opératiques, vifs et audacieux. Le piano de Leif Ove Andsnes gravite avec une subtilité aérienne et facétieuse, troublante de rires sensuels et solaires. Par contraste, le Concerto K.466, écrit sur le mode mineur fort prisé des romantiques, brille d'un éclat fiévreux, passionnément sombre et agité, que la palette du pianiste révèle sans ostentation avec ce sens de la nuance infiniment délicate reconnaissable en chacune de ses interprétations. La gravité de Mozart évoque le sourire parfois mélancolique des enfants ou leur joie intensément sérieuse, l'un et l'autre toujours relevés d'une énergie fabuleuse et poignante, d'une urgence à vivre l'instant que le souffle pianistique d'Andsnes évoque avec enthousiasme, précision et fantaisie. Le Norwegian Chamber Orchestra, emporté par cette dynamique intelligemment heureuse, atteint avec puissance et fluidité la volupté d'une musique libre et vivante.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 3 avril 2008)

 

    Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : L'Art de la fugue BWV 1080. Pierre-Laurent Aimard (piano). (DG 477 7345) Voir notre entretien et les photos de Jean Radel.

            Pierre-Laurent Aimard offre à Deutsche Grammophon, inaugurant ainsi son contrat avec le label jaune, son premier enregistrement de Jean-Sébastien Bach. L'Art de la fugue était un "vieux rêve" qui exigeait, confie-t-il, une "longue assimilation". Comment interpréter une œuvre réputée pour son extrême et géniale abstraction sans en perdre la chair ni la vitalité ? Qu'est-ce qu'une fugue ? Une pièce d'écriture contrapuntique, certes, basée sur la fuite (du latin "fuga") d'une voix à une autre. Mais aussi, ajoute Pierre-Laurent Aimard, "un monde en soi, avec son invention, son style, son ordre". D'une grande diversité, L'Art de la fugue de Bach réserve à chaque morceau son tempérament et son expression. L'intellect de Pierre-Laurent Aimard analyse, dissèque la partition et la dépouille de toute tension (ou tentation) sentimentale. Par un toucher précis jusqu'à l'abrupt, il coupe, tranche, éclaire d'une lumière directe et crue une musique limpide qu'il mène avec vitalité au bord de la rupture, sans excès de vitesse. Il prend son temps entre l'équilibre qui rassure et le déséquilibre qui point, toujours latent, garant pourtant de cette maîtrise si puissante qui le retient. Le pianiste lyonnais donne à entendre chez Bach la tension nécessaire au rythme vital, le plus stable et harmonieux soit-il. Toute en force et sérénité, son Art de la fugue souligne le vertige et la rigueur, la vie débordante et les principes  humains qui peuvent en soutenir le cours.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 22 janvier 2008)

 

   Ludwig van Beethoven (1770-1827) : (Vol.3) Sonates n°1 en fa mineur op.2 n°1 / n°2 en la majeur op.2 n°2 / n°3 en Ut majeur op.2 n°3 / n°4 en Mi bémol majeur op.7 / n°22 en fa majeur op.54 / n°23 "Appassionata" en fa mineur op.57/ n°12 "Marcia funebre" en La bémol majeur op.26 / n°13 "Quasi una fantasia" en Mi bémol majeur op.27 n°1 / n°14 "Moonlight" "en ut dièse mineur op.27 n°2. 3CDs. Paul Lewis (piano). (Harmonia Mundi HMC 901906 08) Coup de coeur !

                Pour son troisième volume des sonates de Beethoven, Paul Lewis nous entraîne, nous égare, nous rattrape et nous bouleverse dans les contrastes fougueux de l'évolution du compositeur. Des sonates dites "décoratives" dédiées à Haydn "pour le clavecin ou pianoforte" aux pièces plus tardives, intériorisées et follement passionnées, Lewis explore les vertiges de l'âme, se mouvant avec Beethoven dans cet "espace de jeu" où, écrira Heidegger en 1927 dans Être et Temps, "l'expérience [de l'homme] s'oublie d'elle-même et se manque toujours de nouveau". Pourquoi citer ici du philosophe allemand l'extrait d'un ouvrage paru cent ans après la mort de Beethoven ? Le rapprochement est purement de l'ordre de la sensation et de la vibration, tant l'interprétation de Paul Lewis évoque le thème de l'errance cher à Heidegger, intérieure et constitutive de la liberté de l'homme, une liberté abyssale incroyablement exaltante. A propos de l'Appassionata, Romain Rolland évoquait "le déchaînement des forces élémentaires, passions, folies des hommes et des éléments", Paul Lewis épouse la nudité des sentiments avec un sens inouï du rythme intérieur qui tantôt glace et souvent brûle, profondément troublant. Un plaisir pur, d'une intelligence acérée et d'une intensité renversante !

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 décembre 2007)

 

    Frédéric Chopin (1810-1849) : 24 Préludes op.28 / Prélude en la bémol majeur, op. posth. / Prélude en ut dièse mineur, op.45 / 2 Nocturnes op.62 / Mazurka in G major, op.50, n°1. Rafal Blechacz (piano). (DG 477 6592) Lire notre interview de Rafal Blechacz.

                Un coup de coeur étourdissant pour un tout nouveau venu chez Deutsche Grammophon ! Rafal Blechacz vient d'avoir 22 ans et de remporter le premier prix du Concours Chopin de Varsovie, avec un naturel exceptionnellement désarmant. "Je suis chez moi dans Chopin", confie-t-il sans aucune affectation, et à l'écouter jouer, c'est l'évidence même. Toute sensation de labeur acharné ou de virtuosité pugnace, toute intention déclamatoire ou démonstrative que l'on pourrait parfois imputer à de jeunes loups du piano, épargnent ses interprétations profondément sensibles et honnêtes. Avec grâce et délicatesse, Rafal Blechacz s'insinue dans les mystères des harmonies et des couleurs miroitantes des Préludes de Chopin. On comprend son désir de les enregistrer tous dans l'espoir d'en dégager l'unité aérienne et mélancolique. Souvenons-nous qu'un prélude, au XIXe siècle, est devenu une pièce à part entière, un instantané poétique de conception libre dont le rubato est laissé au libre-arbitre de l'interprète. En effet, le choix des accélérés et des ralentis d'une pièce par le pianiste lui-même dévoile sa sensibilité, car ils ne sont pas notés sur la partition. Le "duo" Chopin-Blechacz envoûte par sa densité intimiste, sa douceur enveloppante et ces frissons brûlants qui le traversent et, dans un murmure, l'enflamment.

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 18 septembre 2007)

 

 

Johannes Brahms (1833-1897) : Variations. Variations on a Hungarian Song, Op.21,#2 / Variations and fugue on a Theme by Handel, Op.24 / Variations on a Theme by Paganini, op.35, Book 1 & Op. 35, Book 2.  Olga Kern (piano). (HMU 907392)

                Que voici un exercice périlleux de virtuosité et de sensibilité pour la jeune lauréate du onzième concours international de piano van Cliburn, remporté en 2001 ! Il est difficile d'approcher les variations de Brahms en conservant l'équilibre et les manipulations de l'esthétique classique sans rien y abandonner de sa propre personnalité ni de son souffle. Olga Kern relève le défi avec une clarté puissante, une ponctuation ferme et délicate, totalement exempte de dureté.  Elle relève avec aisance les défis techniques extrêmes des variations sur un thème de Paganini, réceptive aux émotions discrètes qui traversent la partition sans jamais céder au clinquant ni s'épancher trop longtemps. La pianiste nous emmène en voyage, déclinant des paysages limpides et nets, aux contours assurés et précis. Elle charpente solidement chacun des morceaux choisis, puis y déploie une riche variété de couleurs et d'émotions, toujours éclatante et distincte. Patiente, vigilante, droite, elle touche sans hésiter la note sensible. Avec une intuition étonnante et libre, elle décline sa technique impressionnante au-delà de tout exercice factice.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 septembre 2007)

 

 

Claude Debussy (1862-1918) : Préludes, vol.1 et2. Friedrich Gulda (piano). Tribute to the Past : enregistrement de 1969 par Universal Music Classics and Jazz. (Universal Classics 476 5674)

                Pour ceux qui ne connaîtraient pas Friedrich Gulda (1930-2000), cet enregistrement des vingt-quatre préludes de Debussy en 1969 donne un aperçu de la rigueur pianistique et de l'énergie rude, presque âpre, et très maîtrisée du pianiste viennois. Cet interprète classique plutôt contestataire ne cachait pas son mépris pour le cérémonial guindé des salles de concert : un jean et une chemise non boutonnée suffisaient à ses prestations et il était capable d'improviser un récital en dernière minute au lieu de jouer le programme prévu. Avec la même prestance, il refusa en 1970 l'anneau du bicentenaire de Beethoven que l'Académie de musique de Vienne espérait lui remettre ! Anti-conformiste, il était un passionné de jazz... pas toujours apprécié par ses pairs en ce domaine. Sa vision de Debussy souligne la clarté limpide et la noblesse poétique des préludes, sans gommer leur fougue ni leur structure exigeante. Derrière la musique, on entend un tempérament affirmé, à la charpente vigoureuse, à l'expression directe et toutefois subtile. D'une force délicate, et étonnamment vive.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 11 juillet 2007)

 

 

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partita en ré majeur BWV 828 / Suite française en ré mineur BWV 812. Pierre Boulez (né en 1925) : Notations pour piano / Incises. David Fray (piano Steinway). (Virgin Classics 00946 385787 2 7)

                 Pour son premier enregistrement, le pianiste français David Fray (qui aura 26 ans ce 24 mai 2007), a choisi un répertoire que beaucoup pourraient juger audacieux, car de Bach à Boulez le saut temporel est immense. Mais les bottes de sept lieues du jeune musicien rapprochent intelligemment et avec sensibilité deux maîtres de la structure musicale, architecture habitée de silences étranges propices à la méditation et d'élans généreux, vifs, allègres, essentiels. Avec une impalpable agilité, David Fray en saisit la texture arachnéenne, complexe et invisible, transparente comme l'évidence. Les mains précises, les doigts alertes, le toucher limpide, il semble saisir la lumière de ce qui échappe à toute volonté narrative ou démonstrative : il capte une atmosphère, une émotion, l'esprit d'un instant musical en mouvement. Sa rigueur et sa concentration avivent une présence immédiate à la musique, libre de toute contingence et de toute représentation. Il libère un souffle et une approche stimulante, personnelle et ouverte, de compositeurs que l'on jubile d'entendre côte à côte.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 23 mai 2007)

 

 

Claude Debussy (1862-1918) : Images inédites, Estampes, etc. (Cd1: Images inédites/Danse bohémienne/Rêverie/Mazurka/Valse romantique/Ballade slave/Danse/Nocturne/Pour le piano - Cd2 : Estampes/Morceau de concours/Hommage à Haydn/Le Petit Nègre/La plus que lente/Six épigraphes antiques/Berceuse héroïque/Pour l'œuvre du vêtement du blessé/Elégie/Les Soirs illuminés par l'ardeur du charbon/Le Sommeil de Lear) Alain Planès (piano Steinway). 2CD (Harmonia Mundi, HMC 9011947.48)

                Dans ce dernier opus de l'intégrale de l'œuvre pour piano* de Claude Debussy, Alain Planès réinvestit de nombreuses partitions de jeunesse que le compositeur avait décidé d'oublier et dont certaines ne furent publiées qu'en 1977 ! Si leur écriture pianistique est plus conventionnelle que celle des pièces plus tardives et que l'on y décèle plus facilement l'influence de Chopin, de Tchaïkovski ou de Borodine, les goûts et la personnalité de Debussy s'y affirment déjà pleinement : la fascination des atmosphères étrangement envoûtantes, un mystère diffus qui excite l'imagination, trouble et enivre... Alain Planès en exprime l'esthétisme raffiné sans aucun maniérisme, avec une pudeur presque brûlante, profonde et émouvante. Il suit les méandres angoissés d'une âme musicale qu'inspire la moindre vibration du quotidien et dont la sensualité hypnotise la douleur. D'inspiration antique comme les Six épigraphes destinés à accompagner sur scène Les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, certaines de ses œuvres explorent plus que la nostalgie d'un cadre pastoral et érotique, les émois du désir et de l'angoisse mêlés. L'obscurité et la grâce se partagent ces morceaux choisis, intranquilles et ensorceleurs.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 mai 2007)

 

* Claude Debussy (1862-1918) : Suite bergamasque, Deux arabesques, Children's corner, Images. Alain Planès (piano Blüthner, 1902). (Harmonia Mundi, HMC 901893)

La palette d'Alain Planès joue d'ombres et de lumières en nuances infinies plus encore que de couleurs : courbes et arabesques, lignes mouvantes habillent de clair et d'obscur l'univers sobre et dépouillé de Claude Debussy. Les titres des pièces du compositeur, souvent descriptifs ou très poétiques, laissent-ils présager des œuvres qui, loin d'être illustratives, dessinent un monde intime parcouru de sensations fugitives et ténues ? Celles-ci surprennent en tout cas l'invisible et l'impalpable, ses ondoiements furtifs et diaprés, échos en nous d'un monde qui file et dont seul ici un piano vigilant peut épouser les mouvements. La pochette de l'album montre judicieusement une toile de Vuillard, contemporain de Debussy : Mère et enfant. Nous  les voyons de dos, contemplant un monde qui nous échappe et qu'ils partagent délicieusement, dans la tendresse de leurs gestes. Alain Planès nous en dévoile subtilement quelques secrets, avec drôlerie, étrangeté, mystère...

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 4 mai 2006)

 

  Franz Schubert (1797-1828) : Piano Sonata D958, Lieder, Fragments.  Leif Ove Andsnes (piano), Ian Bostridge (ténor). (EMI 0946 3 84321 2 8)

                Dans cet album placé sous le signe du fragment, Leif Ove Andsnes et Ian Bostridge concluent une suite d'enregistrements des sonates tardives et de lieder choisis de Franz Schubert. "Ô humanité, ô vie ! A quoi bon tout ceci ? / Creuser et combler ! Jour et nuit sans trêve ! / Cet effort incessant, où mène-t-il ? / Vers la tombe, la tombe, loin en dessous !" (Premier quatrain du lieder Totengräbers Heimweh) Au cœur de ce programme, la Plainte du fossoyeur évoque irrésistiblement un vers célèbre du Tombeau d'Edgar Poe, de Stéphane Mallarmé, écrit quelques cinquante ans plus tard : "calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur", dont la vision troublante pourrait définir la notion même de fragment. Page inachevée, "œuvre comme suspendue en plein vol", comme la décrit encore Leif Ove Andsnes dans la notice. Chez Schubert, le fragment est une composante essentielle du parcours musical, qu'il s'agisse de pièces inachevées comme la fiévreuse Sonate en ut mineur, ou de l'art du silence qui, au sein d'un même morceau, suspend soudainement le souffle. Le piano d'Andsnes en capte le moindre frémissement, de la plus infime rupture qui déchire un élan joyeux à celle qui perce une tragique amertume... L'ordre se brise, la cohérence vole en éclats et pourtant le fragment en porte le désir exalté. L'inquiétude et la fébrilité tendent le chant d'Ian Bostridge tandis que le piano d'Andsnes, dans sa course folle, recoud l'improbable d'un sens qui s'échappe, épouse ses fêlures ou révèle ses défections émouvantes.

 

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 avril 2007)

 

François Couperin (1668-1733) : Tic, toc, choc  + Jacques Duphly (1715-1789) : La Pothouïn, 4e livre des Pièces pour clavecin. Alexandre Tharaud (avec la participation de Pablo Pico, tambour Dawul, pour Bruit de guerre). (Harmonia Mundi, HMC 901956) Voir notre interview d'Alexandre Tharaud (février 2005) COUPS DE COEUR

 

                Tic, toc, choc est une pièce joyeuse de François Couperin, d'une virtuosité ludique et primesautière, dont Alexandre Tharaud révèle la sensibilité frémissante avec la précision et la délicatesse d'un miniaturiste chevronné. Les personnalités du compositeur baroque français et du pianiste contemporain semblent se superposer comme celles de deux frères en musique : la finesse attentive, l'humour tendre et parfois ironique, la subtile mélancolie ou la sombre dentelle de rêves mystérieux dont un sourire brise soudain la gravité... autant de troublantes ressemblances qui les réunissent dans la grâce et la souplesse. Couperin et Tharaud se moquent sûrement des quatre siècles qui les séparent et le pianiste français retrouve avec une extrême précision les atmosphères, les portraits et les sentiments de son compatriote d'autrefois. "J'ai voulu placer ce disque sous le signe du jeu. Autour du Tic-Toc-Choc, pièce truculente que je joue souvent en bis, j'ai réuni les pièces les plus 'pianistiques' de Couperin (...)" Alexandre Tharaud s'amuse encore à décupler les voix de la Musète de Taverni en les jouant lui-même suivant le principe du ré-enregistrement ; puis il imagine un tambour dans Bruit de guerre pour donner au piano une dimension orchestrale. Nul artifice ici, mais une allégresse inventive qui donne à cet enregistrement sa force tonique. Outre la sensualité de chacune de ses interprétations, c'est la liberté d'imagination qui caractérise le jeu d'Alexandre Tharaud, d'une troublante poésie, imprévisible et émouvante. Le choix de La Pothouïn de Jacques Duphly en complément pour clore ce bel et envoûtant album, "comme un basculement, une musique qui aspire à la chute", désigne habilement l'instant étrange et ténu où les sentiments se métamorphosent.

 

(Isabelle Françaix, le 10 avril 2007)

 

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