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Violes & Violoncelles |
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Johann
Sebastian Bach
(1685-1750).
Les Suites pour violoncelle seul,
N° 1-6 BWV 1007-12.
Jean-Guihen Queyras
(violoncelle Gioffredo Cappa, 1696). 2Cds + 1 DVD (film de la Troisième Suite et
making-of de l'enregistrement. (HMC 901970.71)
En coup de coeur !
Si Jean-Guihen Queyras joue les Suites pour violoncelle seul de Bach depuis 29 ans, il confie sans artifices combien les grands enregistrements du passé ont pu l'intimider avant qu'il n'ose lui-même en proposer son interprétation. Pablo Casals, Anner Bylsma, Yo-yo Ma... Cependant ces pièces sont d'une telle inventivité et d'une force vitale si intense que tout violoncelliste éprouve le désir de s'y glisser et d'en relever le périlleux défi. Leur surprenante virtuosité exige d'autant plus une extrême concentration qu'elles doivent être jouées sans le moindre accompagnement, comme les Suites pour violon, et que leur chant simple et pur exprime à lui seul une richesse harmonique et polyphonique extrêmement précise. Aucune place pour l'ornementation, le sentimentalisme, l'hésitation, le débordement affectif et pourtant... chaque coup d'archet révèle la voix intérieure de l'interprète, son souffle, son timbre, son tempérament. Impossible de tricher ! Jean-Guihen Queyras possède une vivacité joyeuse habitée d'un sérieux profond sans être ascétique : il obtient l'acuité sans la sécheresse, la liberté dans la concentration, le don dans le recueillement, l'ampleur et l'aisance dans l'économie des gestes. Sa vision des Suites vibre d'une douceur grave et légère, lumineuse sans être éthérée : les mélodies s'épanouissent sereinement et recomposent la tendresse, la douleur et parfois l'angoisse fugace des sons, avec grâce, noblesse et dignité. Au clair d'une âme...
Le film très court (mais intelligemment ficelé) de Benjamin Krieg joint en dvd avec l'enregistrement intégral de la Troisième Suite en l'église St-Cyriak de Sulzburg, nous permet d'en apprendre davantage sur la démarche de Jean-Guihen Queyras et d'apprécier visuellement le jeu subtil du musicien.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 11 octobre 2007)
Frédéric
Chopin
(1810-1849).
Nocturnes (sonates pour
violoncelle et transcriptions) :
Nocturne op.72 N°1, Prélude op.28 N°6, Sonate
pour violoncelle op.65 en sol mineur, Prélude op.28 N°4, Valse op.34 N°2,
Nocturne op. posth., Nocturne op.55 N°2, Études op.25 N°7 & op.10 n°6.
Truls
Mork
(violoncelle), Kathryn Stott (piano). (Virgin Classics 0946 3 85784 2
0)
Si le Nocturne, ce moment d'une poésie dense et insinuante, était une rêverie essentiellement dédiée au piano au XIXème siècle, son halo romantique s'adapte aisément à la voluptueuse musicalité du violoncelle. Chopin composa peu de musique de chambre, cependant ses rares pièces dédiées au violoncelle semblent tout naturellement autoriser, dans la foulée de leur interprétation, la démarche transcriptive de Truls Mork pour son instrument. Il n'est d'ailleurs pas le premier à en avoir émis l'idée, puisque l'on retrouve dans cet album, à côté de ses propres arrangements en collaboration avec la pianiste Kathryn Stott, ceux de Taneyev et de Glazunov. L'archet du violoncelliste caresse les cordes avec chaleur, puissant et délicat, dessinant de touchantes volutes mélodiques, gracieuses et éphémères, auprès du piano mélancolique et limpide pourtant, de Kathryn Stott. On retrouve ici la rigueur et l'équilibre de Truls Mork qui permettent à la musique de s'épancher pleinement, ronde et enveloppante, sans déclamer. Romantique, certes, mais ferme et lucide, son interprétation envoûte avec pudeur et maîtrise. Il forme avec la pianiste Kathryn Stott un duo vivant et précis dans lequel les instruments se répondent avec intelligence et émotion.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 20 septembre 2007)
Johann Sebastian Bach
(1685-1750) :
Suites pour violoncelle.
Viviane
Spanoghe
(violoncelle Francesco Rugeri, Crémone c. 1670). 2 CDs (Solal SOL002)
Équilibre, rondeur, légèreté : Viviane Spanoghe s'approprie les Suites pour violoncelle de Bach avec transparence. La "musique de Bach n'est pas du tout un phénomène abstrait, quasi-incompréhensible. Elle me paraît très naturelle et me touche facilement", confie-t-elle dans la notice. En effet, son jeu coule avec une évidence gracieuse, sans hésitation ni à-coups, fluide et propre. On y ressent une grande quiétude, une intuition de la mesure et un sens limpide du phrasé, élégant et doux. Cependant, d'une suite à l'autre, notre attention s'émousse, comme bercée par un rythme trop tranquille et régulier qu'aucun relief plus abrupt ne vient jamais menacer. Viviane Spanoghe parle encore du "sentiment d'infini" qui naît de l'interprétation des Suites pour violoncelle, riches de nombreuses dimensions que chaque interprète peut à loisir (re)découvrir... Sa vision des Suites nous invite d'ailleurs à l'approcher par cet élan radieux qui transporte un enthousiasme lumineux particulièrement sensible dans la Suite III BWV 1009. Toutefois, très éthérée, son interprétation ne restitue pas la trouble sensation d'un corps à corps avec le violoncelle, instrument qui invite à l'étreinte... La spiritualité ne s'y incarne pas, mais elle vibre et s'envole dans l'atmosphère avec une régularité spontanée et rassurante. L'on pourra préférer des versions plus charnelles, plus humaines que tournées vers le "divin", sans cependant décrier la rigueur suave de celle-ci, apaisante avant tout.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 25 mai 2007)
Dmitri Shostakovich
(1906-1975) :
Sonata in D minor for cello et
piano, op.40. / Eight pieces for cello and piano.
Alfred Schnittke
(1934-1998) :
Madrigal in Memoriam Oleg Kagan / Klingende Buchstaben / Sonata N°1 for cello
and piano.
Alban
Gerhardt
(violoncelle Matteo Gofriller). Steven Osborne (piano). (Hyperion
CDA67534)
Un thème très sombre, des ambiances lugubres où l'expression des sentiments se heurte à l'absurde, l'affronte, le contredit, trébuche et reprend, lancinante, son combat perdu d'avance contre la mort... Le ton de cet album est annoncé par la peinture du Finlandais Magnus Enckell, Jeune garçon tenant un crâne (1893) : obsession et subversion, incessantes interrogations qui narguent le néant. Shostakovich et Schnittke : nous voilà alléchés par deux artistes angoissés et ambigus dont la terrible expressivité désarçonne à tous coups les clichés et questionne la pensée unique. Malheureusement, le violoncelliste Alban Gerhardt et le pianiste Steven Osborne ont pris le parti de souligner la lourdeur des rythmes répétés de la Sonate pour violoncelle et piano de Shostakovich ou la sinistre obscurité de la Première Sonate de Schnittke. Tout dans leur interprétation est une lutte contre l'engourdissement : chaque coup d'archet cède à la pesanteur tandis que les doigts accablent le clavier, écrasent les touches, s'y attardent... dans un manque cruel de nuances. L'obscur est... obscur, la lourdeur... lourde. Même la diversité des Huit Pièces pour films ou pièces de théâtre de Shostakovich s'y noie... Le travail des interprètes est indéniable, mais l'on peut ne pas adhérer du tout à leur choix stylistique et chercher encore l'âpreté, la révolte, le cri et les grincements drolatiques des deux compositeurs russes.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 7 mars 2007)
Zoltan Kodaly
(1882-1967) :
Sonate pour violoncelle seul op.8
/ Duo pour violon et violoncelle op.7. Xavier
Phillips
(violoncelle Matteo Gofriller de 1710). Jean-Marc Phillips-Varjabédian (
violon). (HMC 905265)
Les frères Phillips forment un duo étonnant, d'une grande complétude et d'une même intensité : l'intelligence et l'émotion vibrent dans leur virtuosité. Avec une grande douceur et de soudaines âpretés, ils épousent les accents audacieux de la musique du Hongrois Zoltan Kodaly, bouleversé par la déclaration de guerre et chaviré par l'émouvante beauté des Alpes où les événements politiques le retiennent en 1914, à Feldkirch, au Tyrol. Privé de papier à musique, il y compose le premier mouvement du poignant Duo pour violoncelle et violon sur un cahier de solfège d'écolier. Il en achèvera les deux derniers mouvements à Budapest et composera en 1915 la Sonate pour violoncelle seul. Les deux œuvres ne seront créées qu'en 1918, surprenant le public par leurs mélodies très libres et leur structure volontairement démembrée, écartelée, profondément dramatique. Hardiesses du contrepoint, sidérantes polyphonies du violoncelle seul, réminiscences de danses paysannes, échos d'instruments proches entre le grave et l'aigu, chants contrastés... la quête d'une existence se déchiffre et se dévoile, des ombres s'enflamment, entre les souvenirs, l'espoir et l'angoisse. Force et blessure, le jeu des frères Phillips en pointe les moindres nuances, subtil, acéré, et d'une immense tendresse.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 12 mai 2006)
Monsieur de Sainte Colombe :
Pièces de viole. Paolo
Pandolfo
(viole de gambe Nicolas Bertrand, fin 17e). Thomas Boysen ( guitare
baroque Lars Torressen, Oslo, 1993 / Théorbe Francisco Hervas, Grenade 1995). (Glossa
GCD 920 408)
La viole de gambe de Paolo Pandolfo dérobe à l'histoire des lambeaux de couleurs et de lumière que Monsieur de Sainte Colombe ne semble pas s'être soucié de préserver lui-même pour en dédier le suivi à la postérité... Il ne nous a légué nul écrit. Ses élèves surtout ont propagé dès le XVIIe siècle sa puissante renommée de "Maître des Maîtres", lui reconnaissant le profond talent d'enseigner et l'inventivité d'un amoureux de la viole de gambe, qui ajouta à son instrument sa septième corde, si prisée par la suite. Soucieux de la personnalité des musiciens qui le consultaient, esprit libre et de profonde musicalité, il ne prêta guère attention aux querelles de clocher entre le choix de la mélodie ou celui de l'harmonie. Aucune biographie ne le dépeint mais sa musique le révèle plus subtilement qu'Alain Corneau dans Tous les matins du monde, qui en fit un être sombre, tourmenté et reclus. Le legs de cette vision cinématographique, aussi belle soit-elle, s'enrichit certainement à travers cet album d'un émouvant contrepoint musical. La sensualité surtout frissonne dans ses mélodies, riche de contrastes, mystérieux voyage en mélancolie que tout à coup un orage éclaire. Une gaîté soudaine virevolte alors dans un menuet tandis qu'une gigue vous vrille le cœur d'une étrange nostalgie. La viole de gambe de Paolo Pandolfo explore "l'extravagance" de ces sentiers mouvants, d'une indéniable personnalité, troublante et difficilement saisissable. Dans la douceur du violiste et sa brûlante tendresse vibre une âpreté touchante dont le théorbe ou la guitare baroque de Thomas Boysen, en basse continue, amplifie le secret. Pandolfo et Boysen justifient pleinement l'ajout de celle-ci, tout d'abord parce qu'elle y figure parfois, même isolément, dans les partitions manuscrites, ensuite parce qu'elle offre au public, dans certains cas, un support rythmique et harmonique plus accessible, sans trahir Monsieur de Sainte-Colombe. Un envoûtement aussi physique que musical, car la vie résonne en ces mélodies pénétrantes, vives et sans austérité.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 5 décembre 2005)
Johann Sebastian Bach
(1685-1750) :
6 Suites a Violoncello Solo senza
Basso. Truls
Mork
(violoncelle). (Virgin Classics - 545650-2)Entretien
Truls Mork
Sérénité, quiétude et rigueur baroques. Truls Mork rend enfin hommage à Bach et lui offre l’étendue de sa grande palette sonore. Plénitude du son, fantaisie de la danse, élaboration et épuration des résonances, tout concorde à la construction de sonorités robustes mais contenues, mises au service de l’inexorable rythmique bachienne. Harmonies et équilibres se conjuguent ici avec élégance et subtilité. Le son vient des profondeurs d’un magnifique instrument (Montagnana) et jaillit avec force et écho dans la plénitude d’une architecture complexe mais libre. Le violoncelliste norvégien tisse sa toile sonore avec soin et finesse, gagné par la force tranquille d’une communion aussi aboutie qu’investie. Certes, les tempi sont parfois déroutants mais la cohérence dément une précipitation qui pourrait à tort sembler fortuite. Truls Mork pénètre sa propre vision de la danse chez Bach et ne la destine d’ailleurs pas toujours à la figure stylistique qu’elle reflète. Chaque mouvement s’inscrit dans la continuité du précédent et introduit le suivant, dans le reflet d’une musicalité transitive et interdépendante. Truls Mork saisit les instants magiques de chaque danse et les juxtapose sans heurts ni empressement pour mener à la synthèse d’éléments bruts et intenses. Chercher les modulations et les intonations d’un coup d’archet à la mode baroque, romantique ou contemporaine reste avec lui lettre morte car son esthétique est bien au dessus des considérations d’écoles rigoristes ou romantiques. Son principal souci est d’investir l’espace dans une quête du son rond, plein et indéniablement orienté vers l’extérieur. Généreux, perfectionniste, rigoureux et attentionné, Truls Mork livre une vision des plus épurées dans laquelle baroqueux et romantiques s’uniront, alors que leurs tendances respectives sont pourtant aux antipodes. Casals, le romantique exacerbé en pleine redécouverte et Bylsma, le poète baroque forment les ailes d’un élan émancipé, volontaire et très personnel. Truls Mork aura sans aucun doute mis du temps pour réaliser ce projet mais sa finalité est aussi remarquable que louable. Patience, dynamique et inspiration constituent le caractère homogène d’une ligne de conduite que l’on sait droite et sans compromis dans un jeu diaphane et irradiant. Force est de constater que l’équilibre de ces six suites est magistral et limpide.
(Noël Godts, Bruxelles, le 21 novembre 2005)
Christopher Simpson
(c.1606-1669) :
The Seasons, Th Monthes & other
divisions of Time - I. Sophie
Watillon
(dessus & basse de viole), Friederike Heumann, Brian Franklin (basses de
viole), Matthias Spaeter
(théorbe & archiluth), Luca Guglielmi (orgue & clavecin à cordes en
boyau. (Alpha 088)
Hommage à Sophie Watillon.
Dans un très beau texte poétique, Sophie Watillon, dès l'introduction de son dernier album, écrivait son goût des saisons et des sensations : "Les possibilités de ce temps,... presque cycliques,... telles des oiseaux invisibles attirant toujours plus loin d'âme des hommes." Hommage aux furtives émotions qu'avive la nature, à la vie qui passe et s'éteint, dont l'artiste pourtant remarque, comprend et fixe les étranges arabesques. Ces lignes sont d'autant plus poignantes que la violiste a disparu le dernier jour de ce mois d'août 2005. ... Tandis que son album vibre encore de cette intime chaleur qui caractérisait son jeu. Les pièces musicales de l'Anglais Christopher Simpson s'y prêtent idéalement : peintures d'atmosphères, elles suggèrent la richesse des émotions et des rythmes que partagent Les Mois ; le tempo varie sensiblement de l'une à l'autre, tour à tour lent, plaintif, joyeusement dansant ou fugué. Alors que Les Saisons divisées en mouvements séparés ont chacune une tonalité qui les différencie. On y décèle une double et saisissante exigence : virtuosité et inventivité. Les notes peuvent déferler avec une vitesse époustouflante d'un instrument à l'autre et les musiciens doivent être capables d'improviser à partir de celles basées sur la structure harmonique de la basse ! Cependant, aucun artifice n'entache la fascinante délicatesse de cette musique qui élève l'âme, cette douce spiritualité dont Sophie Watillon et les subtils musiciens qui l'accompagnent, saisissent le trouble émouvant. Comme toujours chez Alpha, le choix de la couverture de l'album (ut pictura musica : la musique est peinture, la peinture est musique) brille par sa finesse et son à-propos. Le jardin de fleurs du Christ jardinier des âmes, de Bruegel l'Ancien, évoque la richesse capiteuse de la nature qui renaît auprès du Christ, le parfum défendu et sensuel de son corps blessé que Marie-Madeleine n'a plus le droit de toucher. Entre ici et ailleurs, dans un autre monde, déjà, la beauté mérite l'élévation. Que ces derniers mots soient pour Sophie Watillon.
(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 28 septembre 2005)
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