MATTHIAS GOERNE

baryton

Le don d'altération

Illustration Isabelle Françaix

Franz Kafka employa dans son journal l'expression de "don d'altération" pour signifier son étrange faculté de glisser vers l'identité d'un autre, en sa présence ou simplement parce qu'il pensait à lui, d'absorber peu à peu ses tics, ses manies, ses expressions sans perdre de vue la distance qui l'en séparait. Plus que du mimétisme, il s'agissait de l'intégration d'une autre personnalité que la sienne, d'une compréhension sentie, vécue, intériorisée qui modifiait provisoirement sa propre apparence, jusqu'à sa démarche et sa perception du monde.

Les interprétations du baryton Matthias Goerne y font irrésistiblement songer. Son entrée sur scène ne laisse nullement présager de sa prestation : discret, sobre et, comme Franz Kafka, d'apparence passe-partout, il se transforme peu à peu sous l'impulsion de la musique, du texte qui le traverse et du personnage qu'il incarne. Son corps semble suivre les courbes de sa voix... Il se hausse sur la pointe des pieds, se caresse les ailes du nez, s'éloigne du piano, revient près de lui, doucement, lentement, détache chaque mot, dessine chaque note, se concentre, laisse venir en lui l'être de chansons qu'un compositeur a créé. Bouillant, féroce, fiévreux et engagé dans le Hollywood Songbook de Eisler ; fervent, tendre et mélancolique avec le Schubert du Winterreise... Matthias Goerne soumet le temps aux lois de la musique et ne craint pas de l'alentir, le distendre, l'effacer. Il donne au silence la place qui lui revient, l'entoure de chaleur et de sensualité en lui reconnaissant un profond travail de gestation. Les pochettes de ses disques travaillent volontiers son côté sombre et ardent, en appuyant la profondeur intense de son regard, sa maturité, sa clarté et sa fermeté toutes pareilles à celle de sa diction et de sa parfaite maîtrise technique. Cette aura de solitude presque romantique se conjugue cependant à un sens aigu de la communication et du partage avec le public, entraîné dans un décor invisible et pourtant tangible, vivant, évolutif... différent à chaque récital. Matthias Goerne recrée sans cesse des univers expressifs, acteur autant que chanteur, artiste complet en perpétuelle recherche de nouvelles formes.  

Petit voyage biographique :

1967 : en Allemagne, à Weimar. Membre du chœur des enfants de l'Opéra de la ville.

1985 : Matthias Goerne  travaille sérieusement sa voix avec Hans Beyer à Leipzig et poursuit ses cours de chant avec Dietrich Fischer-Dieskau et Elisabeth Schwartzkopf. Il gagne ensuite de nombreux concours internationaux comme le Concours Robert Schumann en 1989 (deuxième prix), les Concours Lindberg Salomon et Hugo Wolf en 1990 (premiers prix).

1990 : Il est invité par Kurt Masur à chanter la Passion selon Saint-Matthieu à Leipzig et il est engagé, cette même saison, à chanter avec le NDR Radio Symphony Orchestra Hamburg. Il chante avec Horst Stein et le Bamberger Symphoniker et est invité par Wolfgang Sawallisch, sur la recommandation de Dietrich Fischer-Dieskau à interpréter le Requiem de Hindemith. Il fait ses débuts au Leipzig Gewandhaus avec Le Radio Symphony Orchestra de Leipzig, dirigé par Helmut Rilling avec qui il travaille ensuite souvent. Il est acclamé pour son interprétation du Knaben Wunderhorn de Mahler avec le Radio Symphony Orchestra de Berlin dirigé par Vladimir Ashkenazy. Le Berliner Festwochen l'engage pour interpréter les Kindertotenlieder à la suite de Dietrich Fischer-Dieskau

1992 : Il est acclamé pour le rôle titre du Prince de Hombourg de Hans Werner Henze à Cologne.

1993 : Il est engagé par le Komische Oper Berlin pour chanter Marcello dans La Bohême. Dès la saison 1993/94, il devient membre de la troupe de l'Opéra de Dresde, grâce auquel son Papageno dans La Flûte enchantée lui ouvre les portes du Met à New York et celles du Festival de Salzbourg en 1999. Il chante également Wolfram dans Tannhäuser.

1994 : Il fait ses débuts au Wigmore Hall, couronnant ses nombreuses tournées européennes de récitals de Lieder avec le pianiste Eric Schneider. Il a par ailleurs donné de nombreux concerts à Amsterdam, Paris, Leipzig, Cologne...

1999 : Il fait un triomphe à Zurich en interprétant Wozzeck.

2000 : Tournée européenne avec Alfred Brendel pour le Winterreise de Schubert.

Promenade discographique

Schubert Winterreise. Graham Johnson (piano) Hyperion 1996

Schubert Goethe Lieder. Andreas Haefliger (piano) Decca 1997

Schumann Dichterlebe / Liederkreis . Vladimir Ashkenazy (piano) Decca 1998 

Eisler Hollywood Songbook. Éric Schneider (piano) Decca 1998 

Bach Cantatas. Sir Roger Norrigton Decca 1999

Bruckner, Wolf Symphonie n°6 / Goethe Lieder . Riccardo Chailly Decca 1999 

Schumann Liederkreis / 12 Gedichte. Éric Schneider (piano) Decca 1999

Mozart, Berg, Wagner, Humperdinck... Arias. Manfred Honeck, Decca 2000

Schubert La Belle Meunière. Éric Schneider (piano) Decca 2002

 

 

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