© Chant du Monde

SHOSTAKOVICH,

LE

DISSIDENT

 

 

Ed. Chant du Monde

 

Il devient de plus en plus difficile d’imaginer aujourd’hui les difficultés quotidiennes des réalités ambiguës de la survie d’individus créateurs au sein d’une nation gouvernée par l’idéologie d’une « nouvelle morale socialiste ». Staline et son valet culturel Jdanov stigmatisèrent l’évolution et la révolution de toute forme artistique du sceau de la censure politique. On se souvient du désastre que cela représenta pour ceux qui voulaient encore se battre afin de préserver leur intégrité. Pourtant la peur de l’oppression annihilait souvent toute forme de résistance.

Shostakovich symbolise sans aucun doute l’exemple emblématique d’une personnalité à double visage : contraint de maintenir une image en accord avec le régime stalinien, son langage musical le poussait vers des sentiers audacieux immédiatement taxés de formalistes, décadents, modernistes, anti-populaires et bourgeois, proches de l’idéologie déliquescente de l’Ouest ! Etait alors décrétée formaliste, selon l’analyse ironique de Prokofiev, « toute musique que le peuple ne comprend pas à la première audition ». Fallait-il donc rejeter les innovations d’un langage grinçant, prompt à révéler le grotesque, somme toute non conventionnel, d’un compositeur pris entre le marteau et l’enclume ? La tyrannie du pouvoir  totalitaire, dont le culte de la personnalité gouvernante était le principal instrument de propagande, devait impérativement toucher le peuple par un langage simple, étudié pour séduire. Utiliser le langage traditionnel et ses mélodies populaires pour vanter les mérites de l’idéologie stalinienne n’était donc qu’une simple technique d’influence pour laquelle chaque profession artistique était sollicitée. Mettre en valeur les couleurs locales caractérisait le « réalisme » décrit en 1948 par Jdanov, alors que le « formalisme » symbolisait l’anti-vertu de la nouvelle morale socialiste. Le modernisme des Shostakovich, Prokofiev, Miaskovski, Khatchaturian et Chébaline ne rentrait pas dans le carcan des objectifs doctrinaux des membres du régime qui ne reconnaissaient aucun élément stable et lénifiant dans le brouhaha cacophonique de partitions trop avant-gardistes pour être efficacement utiles et dignes d’intérêt !

Seule la mort du dictateur en 1953 ouvrit la porte à l’espoir d’une possible réhabilitation des œuvres et de leurs compositeurs « pestiférés ». Cependant le mal était fait et l'espérance tant attendue pour obtenir la levée des sanctions ne pouvait effacer le souvenir de l’angoisse et de l’anxiété, vécu par les créateurs lors de cette période noire et nauséabonde pendant laquelle la délation et la jalousie avaient été les principaux outils destructeurs d’un homme et de son appareil militaire.

Dmitry Shostakovich (1906-1975), qui n’est certainement pas l’unique compositeur à s’être trouvé dans la tourmente de la dictature soviétique, représente peut-être plus encore que les autres la volonté acharnée d’une lutte silencieuse dont les fruits ne furent réhabilités que tardivement dans les annales musicales.  Fêter l’anniversaire de la mort de Shostakovich, c’est avant tout célébrer la découverte d’une personnalité tyrannisée, tétanisée par le spectre de la mort qui rôdait dans son quotidien et hantait son univers créatif pour lui insuffler l’inspiration et l’énergie désespérées d’œuvres noires, restées longtemps cachées dans les tiroirs de l’oubli, plus vivantes aujourd’hui que jamais !

   

Le label Chant du Monde publie son  édition du 25e anniversaire, avec laquelle il retrace le parcours tant emblématique que chaotique du compositeur russe. Certains de ces enregistrements sont passés dans la légende du catalogue Shostakovich, grâce aux rencontres qu’ils ont suscitées. La simple mention du violoniste David Oistrakh, dédicataire du 1er  concerto pour violon et orchestre, sous l’égide du chef Evgeny Mravinsky, ravira les mélomanes avides de bandes historiques, par bien des points incomparables ! Spécifions au passage que Mravinsky fut d’ailleurs un ardent défenseur des symphonies (5, 6, 8, 9, 10 & 12) de Shostakovich qu’il créa à Moscou et Leningrad avec l’aide précieuse du compositeur !

D’autres noms illustres et quasi indissociables de l’œuvre de Shostakovich représentent l’intérêt capital de cette édition du 25e anniversaire, à commencer par Gennadi Rozhdestvensky dans une partie des œuvres symphoniques, les membres des Quatuors Beethoven, Glinka et Taneyev qui se chargèrent eux aussi de créer certains des opus pour quatuors à cordes de Shostakovich. Poursuivons le périple initiatique avec la réédition indispensable et à nouveau disponible du trio n°2 , Op. 67 pour piano, violon et violoncelle dans la version historique de David Oistrakh, Lev Oborin et Sviatoslav Knushevitsky. Enregistrée en 1961, cette version du trio manquait depuis bien longtemps au catalogue du Shostakovichien averti. Son retour au sein de cette édition n’en est que plus méritoire ! Encore un mot sur certaines œuvres moins prisées par les maisons d’éditions discographiques comme la musique du ballet « la demoiselle et le voyou », l’opéra « les joueurs » ou encore les « suites » 1 & 2 pour orchestre de jazz dans une version contemporaine de Arnold Katz.

Au total ce sont donc 15 disques initiatiques qui retracent le parcours hétéroclite du compositeur russe, par le biais de bandes déjà bien connues des spécialistes qui en connaissent la saveur depuis fort longtemps ! Les commémorations n’apporteront finalement rien d’exceptionnel à l’univers insolite probablement le plus disparate qu’ait engendré un système totalitaire basé sur la tyrannie plus que sur un esprit prolétarien !

Shostakovich camouflait sa réalité quotidienne et préservait de toute souillure intellectuelle son intégrité morale, les canalisant dans sa musique « officieuse », pleines d’anxiétés et d’angoisses aujourd’hui perçues comme les signes d’une humeur grincheuse, sombre, triste et versatile. Grinçante et amère, sa musique était le reflet d’une intériorité en proie au doute qu’il n’avait aucun moyen de maîtriser. Sa seule subsistance résidait dans l’autodérision grâce à laquelle il parvint à se maintenir en état d’ironiser avec les fantômes qui le hantaient jour et nuit, sans répit ! 

En guise de conclusion, voici les indispensables de la série, à ne manquer sous aucun prétexte :

(Bruxelles, le 9 octobre 2000)

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