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Symfonieorkest Vlaanderen, dir. Muhai Tang. Solistes : Qilian Chen (soprano), Guo Yazhi (suona), Anssi Karttunen (violoncelle). Programme : Hao Fu Zhang : Concerto for suona and orchestra - Richard Strauss : 4 letzte Lieder - Tan Dun : The Map Concerto. Le 12 mai 2009, à 20h00, au Cirque Royal, Bruxelles.

© Isabelle Françaix 

Ce qui nous parle, en deçà et au-delà de notre langue maternelle, ce sont les visions intérieures qui nous agitent, nous inquiètent, nous exaltent et nous illuminent aussi. C'est là que nos cultures, nos histoires peuvent se partager et, à défaut de se comprendre, se ressentir profondément. Comment créons-nous notre propre mythologie et pourquoi vibre-t-on à l'écoute de celles qui surgissent autour de nous, étonnamment différentes et infiniment proches ? Ce concert donné au Studio 4 de Flagey sous le signe de la Chine par le Symfonieorkest Vlaanderen nous transporte dans ce lieu inexplicable et universel de l'émotion pure qui transcende les techniques savantes des compositeurs et la virtuosité des interprètes.

"Le génie en tout art, nous confiait Hao Fu Zhang lors d'une entrevue dense et touchante, d'une simplicité vivante qui touche immanquablement à l'essentiel, c'est exprimer ce dont on a conscience dans notre vie en lui donnant forme. Personne n'invente rien, mais c'est la façon d'exprimer quelque chose, de lui donner forme qui importe. John Cage n'a pas inventé le silence, mais c'est le premier à avoir composé Quatre minutes trente-trois secondes de silence ! Il s'agit d'exprimer soi-même une émotion universelle à un moment donné de notre vie." Aussi parle-t-il de ses propres travaux avec une profonde humilité : "Nous gravissons tous des chemins différents sur une même montagne dont le sommet est le même." Né en Chine en 1952, Hao Fu Zhang habite la Belgique depuis 1987 où il compose dans le bonheur de la rencontre entre deux cultures, deux langages musicaux qui fusionnent en lui. L'œuvre créée ce 1er septembre se nomme Le désert immense et le fleuve jaune, d'après les premiers mots d'un très long poème de Wang Wei (701-767) : "Je n'ai pas voulu l'illustrer musicalement. En le lisant, les réalités universelles qu'il dévoilait prenaient sens pour moi. J'ai senti que le moment était venu, dans ma vie, de me les approprier." De fait, il retrace à travers cette œuvre beaucoup de son parcours intime : ses sentiments, ses influences musicales, ses convictions, ses angoisses et sa vitalité. Le suona, sorte de hautbois chinois, s'élève en soliste avec une formidable expressivité auprès de l'orchestre symphonique, la rencontre de ces deux univers musicaux étant l'objet de la commande de cette œuvre stimulante, d'une inventivité pétrie de solides notions sérielles joyeusement profanées et nourrie d'un romantisme vibrant. La mémoire et le présent se rejoignent dans la belle imagination musicale, savante et lyrique d'Hao Fu Zhang. L'énergie farouche de Guo Yahzi, soliste au suona, sa sensibilité infiniment réactive et l'élan du Symfonieorkest Vlaanderen mené avec puissance par Muhai Tang ont révélé une œuvre émouvante et tonique !

Un des deux points forts de la soirée avec le Map Concerto de Tan Dun donné après la pause et l'interprétation sobre et touchante des 4 letzte Lieder de Richard Strauss par Qilian Chen, nouant le lien romantique et chaleureux de cette soirée musicale surprenante. Le Map Concerto réunit les expressions musicales chinoises les plus primitives, dont il fait projeter les films au-dessus de l'orchestre et du violoncelliste soliste finlandais, Anssi Karttunen, à des suites instrumentales plus savantes qui désirent en retrouver la source pure, l'élan originel, la mythologie la plus ancestrale, secrète et fondatrice. La rencontre d'un vieux musicien chinois qui entrechoquait des pierres et évoquait à travers leur rythme et leur musique les mystères du souffle, du vent des nuages et de la pluie, motiva Tan Dun à composer cette œuvre en quête d'un son aussi puissamment troublant, faute de retrouver le vieil homme d'une province reculée. Les images et les sons bruts saisis dans les campagnes chinoises, des très jeunes chinoises aux voix envoûtantes au danseur de théâtre de rue, de leur spontanéité sans apprêt à leur talent pur, tout nous saisit et décuple l'engagement des musiciens du Symfonieorkest Vlaanderen comme l'intensité du violoncelliste Anssi Karttunen.

Ce dialogue tout à coup évident entre des univers musicaux a priori si éloignés réconforte et réjouit ! Il se poursuivra toujours dans le cadre du Klara Festival ce 5 septembre 2009 dans la Salle Terarken de Bozar ! Pour en savoir plus, un clic ici-même : http://www.musiquesnouvelles.com/

(Isabelle Françaix, Bruxelles, le 2 septembre 2009)

 

Babel Live # 2 : Music Unlimited. Jean-Paul Dessy et l'Ensemble Musiques Nouvelles - Hindi Zahra - Le Petit Choeur - Gustavo Beytelmann - Momoyo Kokubu - Delphine Gardin - Stuart Staples et Tindersticks - Murcof - Veence Hanao. Le 12 mai 2009, à 20h00, au Cirque Royal, Bruxelles.

- Trois pages de la répétition du concert en images : ICI  <Clic >

Deuxième volet d'une expérience musicale initiée en janvier 2008 au Cirque Royal pour les dix ans de l'émission Autour de Babel de Musiq'3 (en images ici), Babel Live#2, mené par Jean-Paul Dessy et son Ensemble Musiques Nouvelles, réunit de nouveau dans la même salle et dans le cadre des Nuits Botaniques de prestigieux musiciens issus de territoires géographiques et musicaux aux antipodes les uns des autres. Le défi est de taille puisqu'il s'agit de favoriser des rencontres audacieuses en refusant l'artifice et en espérant retrouver la grâce et la magie du premier Babel Live, d'une intensité bouleversante.

Les protagonistes de l'aventure Babel Live 2009 s'impliquent manifestement avec curiosité et bonheur dans des interprétations qui désarçonnent leur répertoire habituel et leur donnent l'occasion de se vouer à l'improbable. Le jeune slameur belge, Veence Hanao, s'exprime sur l'adagio du Quintette op.163 de Schubert avec un naturel touchant et une pudeur émouvante, dans une prestation qui ravive notre sens du romantisme. Betty Bonifassi, la chanteuse du groupe Beast, oublie le temps de Madame rêve de Bashung et de Tout fout l'camp de Piaf, le trip hop et l'électro expérimentale, ou plutôt en contient toute l'énergie farouche et la puissance sauvage dans l'épure et l'infime vibration. La chanteuse marocaine Hindi Zahra entame un duo argentino-berbère aux accents langoureux avec le pianiste et compositeur Gustavo Beytelmann. Stuart Staples et les Tindersticks invoquent le Domeniche alla periferia dell'impero de Fausto Romitelli sur un de leurs morceaux fétiches Just Drifting. Le débonnaire Petit Choeur d'Ath entonne quelques airs malicieux de Roland de Lassus entre Hungarian Rock de Ligeti, joué toutefois un peu mécaniquement par la claveciniste Momoyo Kokubu, et la "Fuga y misterio" de Maria de Buenos-Aires de Piazzolla. Murcof et Jean-Paul Dessy jouent un morceau mystérieux et poignant qu'ils ont co-écrit, entre musique électronique et violoncelle, révélant l'intimité de leurs univers musicaux. Les transitions musicales qu'assure, de son ordinateur, le compositeur mexicain, mixant et brassant en direct les sons qu'il intercepte, impressionnent par leur précision exigeante : Murcof respire avec chacun des interprètes présents sur scène, insufflant à la continuité du concert une vie souterraine, vive et ténue. S'enchaînent ainsi pendant presque deux heures plaisamment ininterrompues de multiples surprises éclairant une musique intemporelle qui, peut-être, prophétise notre présent en lui révélant des profondeurs inespérées.

Cependant, contrairement au premier opus de Babel Live, la diversité et l'éclatement l'emportent sur l'unité, l'osmose, la fluidité. Il manque ici une sorte de fil rouge auquel se relier, telle que la trompette d'Érik Truffaz en assumait le rôle en janvier 2008, nous plongeant dans un étrange état d'âme et confrontant chacun des interprètes à son infinie nostalgie. Bien sûr, le thème de Maria de Buenos Aires nous projette dans la rue dont Veence Hanao et Betty Bonifassi exaltent encore la belle et sombre poésie ; nous voguons entre l'espoir d'une légèreté promise et les déséquilibres du quotidien, sa vitalité claudicante et ses rêves essentiels. Mais l'on s'y perd un peu sans vraiment ressentir comme un coup de poing dans l'estomac la force du propos, ni totalement "décoller". Le talent et l'intégrité des interprètes ouverts à une si belle aventure ne sont pas mis en cause ; c'est plutôt une question d'alchimie... On peut regretter un envol qui ne vient pas malgré trois moments d'une réelle puissance, prompts à emballer les spectateurs-auditeurs : Already Gone, des Tindersticks, mené à la guitare par Stuart Staples ; la furieuse échappée des percussionnistes Louison Renault et Pierre Quiriny*, imprévisible et détonante à la fin de Our Soul d'Hindi Zahra ; le solo de violon d'Antoine Maisonhaute dans le Quintette de Schubert, d'une maîtrise palpitante !

Et loin de bouder notre enthousiasme, on demande vivement un Babel Live#3 pour le plaisir, la vitalité et l'imagination dont Jean-Paul Dessy et chacun des musiciens de l'Ensemble Musiques Nouvelles sont de fervents éveilleurs !

*Pierre Quiriny donnera un concert déambulatoire au BAM ce 19 mai 2009. A voir ici :  http://www.musiquesnouvelles.com !

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 12 mai 2009)

 

Victor Kissine (1953*), concert portrait : Trio pour piano, violon, violoncelle / Traverso pour piano, clarinette, flûte et quintette à cordes (création de la nouvelle version) / Partita pour piano, harpe et quintette à cordes / Between two waves pour piano et 11 cordes (création de la nouvelle version). Boyan Vodenitcharov (piano), Ensemble Musiques Nouvelles, dir. Jean-Paul Dessy. Mardi 21 avril 2009, à 20h00, au Théâtre Le Manège, Mons. [Photo Isabelle Françaix / Design de l'affiche Luc Van de Velde] - La répétition du concert en images : ICI -

Photo : Isabelle Françaix / Design Luc Van de Velde

Lorsque résonnent au piano de Boyan Vodenitcharov, vives et éphémères, les premières notes du Trio pour piano, violon et violoncelle de Victor Kissine, un mystère semble éclore, d'une clarté impalpable et secrète. Le violoncelle de Jean-Paul Dessy et le violon d'Antoine Maisonhaute doucement l'effleurent, en frôlent l'ineffable. Dans cette pièce sereine et vibrante, le silence respire, riche de vies sonores multiples, envolées aussitôt qu'esquissées. Le piano habite les secondes et les égrène avec une douce et puissante netteté, les cordes en prolongent l'énergie, la permanence des émotions et leur fragilité. La musique de Victor Kissine évoque la beauté d'un temps peut-être plus riche que celui de l'éternité, habité d'une conscience profondément humaine et du mouvement qui, entre deux silences, la suit et l'accomplit. Frans C. Lemaire, dans la notice du cd Chamber Music qui lui est consacré par le label Sojuz (SOCD0002), replace le compositeur russe parmi ses contemporains, compatriotes tels que Sofia Gubaidulina et Alexandre Knaifel, les Hongrois György Ligeti et György Kurtág, le Géorgien Giya Kancheli ou l'Ukrainien Valentin Silvestrov, "autant de musiques (...) représentatives d'une fin de siècle qui, après l'échec des idéologies politiques et religieuses, ne reconnaît que la vérité des interrogations et le seul poids du silence". Chez Victor Kissine cependant, la clairvoyance l'emporte sur l'angoisse, comme si la force du regard apaisait tout éclat sans en suspendre l'intensité. Dans cet espace de ferveur tranquille et exigeante, chacun des musiciens porte l'extrême responsabilité de la nuance, légère et grave, grave et souriante. L'Ensemble Musiques Nouvelles, avec subtilité, crée le battement mystérieux des versions nouvelles de Traverso  et Between two waves que traverse, comme un aiguillon, le nerf de la nature. Comme des chants d'oiseaux dans le vent qui se lève, la flûte de Berten d'Hollander et la clarinette de Charles Michiels préludent dans Traverso au tranquille éveil des cordes jusqu'à la tombée d'une hypothétique journée, d'une aube imaginaire à un crépuscule rêvé, sous les couleurs troublantes, expressives et vivantes, du piano de Boyan Vodenitcharov. Le chef Jean-Paul Dessy tient la Partita, avant dernière pièce de la soirée, pour l'un des chefs d'œuvre de Victor Kissine et la conduit avec une intelligence délicate et pénétrante. Le compositeur, qui l'a dédiée à André Volkonsky, l'accompagne d'une épigraphe dont les vers sont empruntés à Ossip Mandelstam : "Le retentissement sourd et prudent / D'un fruit, détaché de l'arbre / Parmi le chant incessant / Du silence profond de la sylve". Si cette strophe n'a pas été citée ce soir, les musiciens lui ont été fidèles, suspendant le public au souffle de leur instrument. Victor Kissine et son épouse, qui habitent la Belgique depuis 1990, étaient dans la salle, tout aussi présents et discrets qu'aux répétitions. Un beau moment d'émotion et de lumière !

(Isabelle Françaix, Bruxelles, 23 avril 2009)

 

Le but de notre agenda des concerts est de vous faire partager nos émotions musicales en direct. Nous vous rendrons compte régulièrement des spectacles auxquels nous avons pu assister, concerts, récitals, opéras… Et de ceux que nous ne voudrions pas rater !

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