Martha Argerich

 

Bref aperçu des derniers albums publiés chez EMI

 

 

 

                    Que n'a-t-on pas déjà pensé, dit et écrit sur Martha Argerich ! Chaque nouveau disque suscite les commentaires les plus fous dont la critique se fait le relais dans une surenchère de superlatifs qui encensent les qualités de la pyrotechnicienne la plus spectaculaire du monde équilibré des touches blanches et noires. Peu importe qu'il s'agisse d'une nouveauté au catalogue ou d'une édition d'un concert jusqu'ici inédit, la magie de la pianiste argentine opère à tous les coups des miracles dont elle se déclare toujours la première surprise. Public et critiques l’ont surnommée depuis bien longtemps "Martha l’indomptable", suite aux prestations diaboliquement périlleuses qu’elle menait tambour battant, insouciante des risques encourus par ses tempi haletants et trépidants. Chacun de ses concerts donne lieu à d’immanquables extravagances musicales, lumineuses, évanescentes et fébriles dans un contradictoire souci d'équilibre ! Sa clarté visionnaire s'épanche en cavalcades de notes frénétiques et incisives.

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                     Bach s'écoule à travers elle avec précision et limpidité, clair, mesuré et vivifié par la force et la vigueur de son toucher déconcertant. Le tempérament de Chopin trouve une âme sœur en celui de Martha Argerich : tous deux s’accordent avec l’intensité vibrante d’une romance sans paroles que seule la musique peut dévoiler. La rencontre ambiguë de leur vie intérieure crépusculaire et tourmentée avec ce besoin commun d'une musicalité extravertie, tout en transparences, révèle le romantisme exacerbé du compositeur polonais, vif, robuste et charmeur à travers la pianiste. Bartok et Prokofiev s'intègrent à ce même élan de désespoir, irrité, intrépide et fougueux. Ravel, Schumann ou Scarlatti sont des maîtres à penser à travers lesquels elle exprime l’incommunicabilité de l’être, en permanente recherche de son individualité ! La musicienne s'approprie et intériorise le style de chacun des compositeurs, se laisse posséder, envahir et déborder afin d'être, virtuose insouciante, libérée de toute contrainte technique. Chacune de ses prestations la met à nu et l'écorche : sa fragilité investie à l'extrême domine et révèle celle des compositeurs qu'elle interprète. Elle se laisse traverser, éventrer, malmenée pour qu'ils résonnent en elle. Inutile de s’attarder en de vaines explications pour tenter d’appréhender rationnellement l’univers musical dans lequel elle intériorise des sensations en perpétuel mouvement, réfutant elle-même l’idée d’une interprétation statique et non progressive ! 

                    Mozart et Beethoven réunis pour la circonstance d'un de ses concerts utilisèrent la même tonalité, noble et mélancolique, du do majeur, quels que soient leurs discours musicaux. Martha Argerich en révèle autant les dissemblances que la complémentarité par sa science bien personnelle des attaques incisives : elle exprime la force de caractère d'un Beethoven, romantique avant l'heure, avec une brutalité et une révolte sans compromis pour son auditeur, tandis que, brusque et imprévisible chez Mozart, souvent fantasque, elle s'attache à la grandeur d'une pensée majestueuse et noble . Le Beethoven d'Argerich laisse exploser ses sentiments alors que son Mozart teinte sa joie de mélancolie, orne sa tristesse de couleurs rayonnantes et masque ses enthousiasmes comme ses craintes. La pianiste traque l'ambivalence, la cerne, l'absorbe et la recrache avec intensité. 

                    Captées lors de concerts au Concertgebouw d'Amsterdam, les oeuvres qui figurent sur ces disques représentent des souvenirs périodiques d'une Martha Argerich en parfaite adéquation avec les compositeurs qu'elle choisissait alors d'interpréter. Sans compromis, sans manières, elle investit la musique et la propulse à travers les âges et les tabous des époques pour la catapulter dans les sphères insondables de l'irrationnel et de l'impalpable, que certains appellent l'équilibre de la sérénité !

 

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