ACTE III : La retraite, le retour et la farce

 

Le savoir-faire verdien atteint son apogée mais n'est pas toujours compris de la nouvelle génération de musiciens italiens tandis que le wagnérisme gagne en popularité. Il traverse alors une période de doute et de réflexion qui le tiennent éloigné de l'opéra. La mort du poète Alessandro Manzoni en 1874 l'ébranle au point qu'il écrit à sa mémoire une œuvre très grave : le Requiem. Verdi se garde de toute croyance religieuse et reprend dans cette composition sacrée le même thème qui agite ses opéras, le regard de l'homme accablé par son destin. Le "Libera me", prière du mourant qui demande sa délivrance en espérant la vie éternelle, demeure sans réponse : Dieu se tait. Quelques cantates sont écrites à la même période ainsi qu'un Quatuor à cordes (1873)... Le reste du temps, il vit retiré dans son domaine de Sant'Agata auprès de sa femme, Giuseppina Strepponi (il l'a épousée quelques dix ans plus tôt) qui déplore de le voir consacrer ses journées à son jardin sans écrire une seule note.

Il faudra qu'il rencontre, en 1879 Arrigo Boïto, le talentueux compositeur du triomphal Mefistofele, pour que celui-ci le pousse à remanier Simon Boccanegra en 1881 et l'assiste encore, en tant que librettiste sur Otello (1887) et Falstaff (1893). Ce n'est pas une mince affaire que de convaincre le vieillard et de nombreux échanges de lettres le prouvent. Ils aiment tous deux Shakespeare, sa profusion de personnages, son réalisme naturel, ses rois, ses gueux, ses bouffons, ses rêveurs, ses amants désespérés, ses scélérats, ses coupables et ses victimes dont les rôles peuvent si aisément être inversés, ses ambivalences, sa haine du pouvoir, son pessimisme caustique, sa passion renversante ! Giuseppina et Ricordi, l'éditeur de Verdi, se font complices de leurs rencontres... d'autant que leurs premiers rapports en 1863 avaient plutôt été houleux. Boïto avait publié une diatribe contre l'art italien et ... Verdi ! Mais les voici réconciliés. Otello s'écrit par bribes.

La mort de Wagner en 1883 a-t-elle déclenché quelque chose en Verdi ? Il s'en montre profondément affecté et ... revient à l'opéra. Plus précisément à la Scala où son oeuvre fait un triomphe ! Le baryton Iago et le ténor Otello poussent toujours plus loin la démesure vocale : Verdi exige de la voix qu'elle pousse sans cesse plus loin ses limites. Le maire de Milan qui s'est déplacé pour le féliciter lui glisse l'idée d'un opéra bouffe.

Elle n'est pas sans séduire le madré compositeur qui se souvient du fiasco de Un giorno di Regno, au tout début de sa carrière. Boïto l'allèche avec Falstaff que, dans leur correspondance, ils nomment tous deux "Le Ventru". Verdi décide de couronner son oeuvre d'un génial pied de nez : puisque le monde est chaos, il en écrira la légèreté et la cruauté. Sous la drôlerie des intrigues nouées par Falstaff et autour de lui se cachent le trouble et la mélancolie de la condition humaine. La fugue finale ne décrète-t-elle pas : "Tout le monde n'est que farce" ? Ovationné, Verdi a gagné son pari.

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