Tannhaüser

ou " Le dictionnaire des onomatopées de l'amour " (Charles Baudelaire)

" Langueurs, délices mêlées de fièvre et coupées d'angoisses, retours incessants vers une volupté qui promet d'éteindre mais qui n'éteint jamais la soif ; palpitations furieuses du coeur et des sens, ordres impérieux de la chair, tout le dictionnaire des onomatopées de l'amour se fait entendre ici. Enfin, le thème religieux reprend peu à peu son empire, lentement, par gradation et absorbe l'autre dans une victoire paisible, glorieuse comme celle de l'être irrésistible sur l'être maladif et désordonné, de Saint Michel sur Lucifer." (Charles Baudelaire (1821-1867), Richard Wagner et Tannhaüser à Paris in Oeuvres complètes, Paris, Robert Laffont, 1980)

Lire notre article parallèle, dans notre rubrique Coups de Coeur : Trois Barytons pour la Romance de l'Etoile !

Tannhaüser de Richard Wagner (1813-1883). Version de 1860 à Paris. Solistes : Hans Sotin (Hermann, Landgraf von Thüringen), Helga Dernesch (Elisabeth), René Kollo (Tannhaüser), Victor Braun (Wolfram von Eschenbach), Werner Hollweg (Walter von der Vogelweide), Kurt Equiluz (Heinrich der Schreiber), Manfred Jungwirth (Biterolf), Norman Bailey (Reinmar von Zweter), Christa Ludwig (Venus). Wiener Staatsoper, Wiener Sängerknaben, Wiener Philharmoniker, dir. Sir Georg Solti. Enregistrement de 1971 remasterisé. 3CDs (Decca 470810-2)

Wagner écrivit le livret de Tannhaüser de juin 1842 au 22 mai 1843 et en acheva la partition entre juillet 1843 et avril 1845. Il trouve son inspiration dans de vieux livres populaires, chez Heine, puise dans Le Fidèle Eckart de Tieck, le Tournoi des Chanteurs de ETA Hoffmann, les légendes allemandes des frères Grimm, deux vieux poèmes du XIIIè et XVIè siècles et lie la légende de Sainte Elisabeth de Hongrie à celle de Tannhaüser le chevalier maudit. L'oeuvre fut créée à Dresde en octobre 1845 mais cet album nous livre la version remaniée de 1860 destinée au public parisien sous la commande de Napoléon III. Wagner avait développé un style nouveau et plus hardi avec Tristan et Isolde et désirait enrichir son Tannhaüser de cette force musicale plus audacieuse, pensant du même coup initier les Parisiens à sa dernière oeuvre et les préparer à la découvrir ultérieurement. Il accentua donc la sensualité de Vénus qui trouble le chanteur Tannhaüser et l'enivre au point de lui faire transgresser toutes les bienséances. Le premier acte est remodelé à la façon d'un ballet sensuel, pour plaire aux Parisiens, certes mais Wagner trouve dans cette concession au goût français, une justification dans son idée d'un "art total" sur la scène lyrique où la danse jouerait un rôle décisif dans l'action dramatique musicale en évoquant la sauvagerie des Bacchantes. Ecartelé entre la volupté et le renoncement, la luxure et la pureté de l'âme, Vénus et Elisabeth (qui apparaît à l'acte II)... Tannhaüser a besoin du sacrifice de celle qui l'aime d'un amour éthéré pour être pardonné et sauvé. Elisabeth se donne la mort pour obtenir sa rédemption et ... choisit pour lui ! Outre une identification à l'idéal chrétien, on perçoit nettement dans Tannhaüser, la place presque effrayante qu'occupent les femmes dans l'univers wagnérien : tandis que les hommes (du moins les héros wagnériens plus que les seconds rôles) se débattent, concourent ou organisent des tournois en vue de défendre leur credo incertain et souvent tremblant, elles décident pour eux, elles agissent quitte à mourir en orientant le destin de ces éternels hésitants. Ce sont elles qui exaltent leur ferveur mystique pour "la fleur qui exhale la mort, jusqu'à l'anéantissement de soi-même..."(Richard Wagner, cité par Guy de Pourtalès dans Wagner, Histoire d'un Artiste, Gallimard, 1932 -p136) L'amour d'Elisabeth, continue Wagner, sauve Tannhaüser de la "haine contre ce monde" qui, plus que la concupiscence le poussait à retrouver Vénus. Elisabeth "a pu ce que n'a pas pu le monde moral tout entier."

La lecture de l'ouvrage précité de Guy de Pourtalès livre une hypothèse séduisante : "Son Tannhaüser est la première véritable image de lui-même qu'il ait réussi à donner, le symbole de sa lutte intime entre sa rage de plaisirs et son horreur des voluptés amoindrissantes." (Ibid. p136)

 

Elisabeth, la vierge sainte

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