1900 - 1924 : LES PARADOXES FONDATEURS
Le judaïsme, la musique et le militantisme allemand qui accompagne la première guerre mondiale marquent les premiers pas du jeune Kurt Weill. Le fils du Cantor de la synagogue de Dessau naît le 2 mars 1900, bercé par les chants spirituels de la religion de ses parents. Dès ses 9 ans, il entre à l'École Ducale Friedrich où il profite, malgré d'assez mauvais cours de chant, de l'intérêt extrême pour la musique que manifeste le directeur de l'institution, également professeur de la classe supérieure. Kurt Weill progresse rapidement, apprend sans difficulté et compose pour l'orchestre des élèves de l'école qu'il ne quittera qu'à 18 ans pour étudier au Conservatoire de Berlin.
Pour l'heure, il se sent la vocation d'un compositeur de musique religieuse, de chambre et de souche judaïque. Il écrit à 13 ans Mi addir, un poème askhénaze et Es blühen zwei flammende Rosen, fragment de Lied. En 1916, il poursuit sa trajectoire avec Ofrah's Lieder, pour voix et piano à partir de poèmes juifs traduits en allemand, et un opéra, Zriny, d'après Körner.
En 1914, l'engagement nationaliste de toute sa génération pour défendre les valeurs fédératrices sans lesquelles le peuple germanique n'existerait pas, exalte sa jeunesse. Il faut se montrer digne de l'héritage de Goethe, Beethoven et Kant. Il devient membre de l'organisation de jeunesse Dessauer Feldkorps pour laquelle il écrit deux pièces guerrières : Ich weiss wofür, choeur d'hommes a cappella et Reiterlieder, pour voix et piano, sont "simples mais encore totalement naïves, sans volonté stylistique", comme il le soulignera lui-même plus tard (Die Musikpflege, avril 1930, ibid., p64). Cette fièvre militante satisfait son besoin d'action et, sans doute ce désir encore imprécis de façonner le réel, de le travailler aux côtés du peuple; dans la foulée, il devient très vite, à la Hochschule, le leader du conseil des étudiants révolutionnaires. Ce jeune homme de 18 ans a soif d'apprendre et brûle d'agir. Ses études de théorie, de composition, de piano et de direction avec Albert Bing, à Dessau, lui permettent de passer en avril 1918 l'examen d'entrée au Conservatoire de Berlin, où il entame son premier semestre dès septembre la même année. Berlin dessille le regard du nationaliste confiant ; les lettres qu'il destine à ses amis et à sa famille en disent long sur le climat morose de l'après-guerre : il étudie la composition avec Humperdinck, le contrepoint avec F.E. Koch et la direction avec R. Krasselt sur fond d'épidémies, de faim, de pauvreté, de chômage, de criminalité et de grève des entreprises publiques. Il compose son premier Quatuor à Cordes et fréquente l'université, auprès de Dessoir et Cassirer. Répétiteur au théâtre de Dessau en 1919, chef d'orchestre assistant au théâtre municipal de Lüdenscheid en Westphalie, il compose en 1920 une Sonate pour violoncelle et piano mais reste insatisfait : il manque d'air en province, se détourne de l'étroitesse de composition purement judaïque et trouve en Ferruccio Busoni le nouvel initiateur spirituel qui l'aidera à dépasser ses limites.
" Je n'oublierai jamais l'impression de souffle libérateur que nous ressentîmes lorsque Busoni revint en 1920 à Berlin après une absence de six ans. Nous nous étions étouffés dans une conception esthétique crispée, nous avions cherché à nous libérer violemment de la suffocation provoquée par un long repli de plusieurs années, par un saut dans l'inconnu, par le refus de tout acquis, par la limitation ascétique aux moyens nouveaux d'expression que nous pressentions. Mais nous ne savions pas quelle forme donner à nos nouveaux contenus, nous balbutiions là où nous voulions exploser. Il arriva comme un courant d'air frais." Kurt Weill, paru dans le Berliner-Börsen-Courier, le 26 juillet 1925, pour le premier anniversaire de la mort de Busoni. (in ibid., p118)
Busoni incarne le refus du post-romantisme, du naturalisme et du vérisme. Son Arlecchino montre combien il croit en l'autonomie musicale comme force théâtrale agissante et défend la crédibilité esthétique de la parole chantée. La notion de jeu, "Spiel" en allemand, à la fois miroir et plaisanterie ludique, tend au public et sur une scène le "miroir rieur" de la réalité.
Kurt Weill est admis en décembre 1920 dans la classe de composition de Busoni, à L'Académie des Arts de Berlin, où il restera jusqu'en 1923. Schoenberg y enseigne également, mais s'il défend la dimension littéraire et ésotérique du cabaret, comme l'a prouvé son Pierrot Lunaire, il demeure résolument hostile au jazz et à la musique légère qui attirent déjà fortement Kurt Weill. Celui-ci gagne d'ailleurs sa vie en 1921 en jouant du piano dans une taverne. Il compte, avec Martin Vogel, parmi les élèves les plus radicaux de Busoni. Dès 1920, il adhère au Novembergruppe qui rassemble des artistes révolutionnaires. Le Groupe Novembre, fondé en 1918, fut la première organisation culturelle de l'après-guerre et comptait à l'origine des peintres et des sculpteurs expressionnistes, futuristes, abstraits et réalistes. En 1920, il ouvre ses portes à tous les artistes humanistes et militants. Kurt Weill s'y lie d'amitié avec le poète profane et expressionniste Johannes Robert Becher. Il compose sa Première Symphonie qui porte en exergue l'épilogue du drame de Becher, Ouvriers, paysans, soldats, la marche d'un peuple vers Dieu. Quête spirituelle en trois mouvements enchaînés, elle porte l'influence expressive de Mahler et le formalisme de Schoenberg. De Busoni, il hérite la clarté formelle, la concision, le goût pour la suite et la polyphonie. Il compose tour à tour en 1922 le ballet pantomime pour enfants Die Zaubernacht, le Divertimento, op.5 pour chœur d'hommes, piano et petit orchestre, transcription du Divertimento pour flûte et orchestre de Busoni, et la Sinfonia Sacra, op.6, fantaisie, passacaille et hymne. En avril 1923, le Quodlibet, op.9 réutilise Die Zaubernacht mais les instruments à vent y sont prépondérants; le recours aux cuivres marque son souci d'objectivité et de transparence polyphonique, proche de celui de Hindemith ou de Stravinsky. Tout comme dans Frauentanz, sept poèmes du Moyen-âge composés à la même époque. Mais c'est surtout son Quatuor à cordes, op.8, composé en mars 1923 et créé à Francfort en juin, qui développe les premiers contours d'une musique qui se tourne vers le théâtre. Sans doute est-ce là son oeuvre qui doit le plus à Busoni : la liberté d'un schéma formel en un seul mouvement, les accents gestuels l'expression rythmique et le profil marqué de l'énoncé de la phrase, à travers un langage clairement atonal font de Weill un des grands espoirs de la Neue Musik. Cependant, l'élève s'affranchit du maître : le mysticisme transcendantal et la réserve de Busoni ne s'accordent pas avec la force et la pénétration du rythme qui secouent Weill. S'ils se vouent une admiration et un respect réciproques, comme l('atteste leur correspondance, Weill effraie un peu son mentor en clamant qu'il veut "devenir le Verdi du pauvre" ! Busoni, toutefois, le recommande chaudement aux Editions Universal qui lui signent un Contrat en 1923. Weill vient tout juste de composer Recordare, les Lamentations de Jérémie. Dès lors, tout s'enchaîne : Busoni disparaît en 1924; Weill fait une autre rencontre, tout aussi décisive, celle du dramaturge Georg Kaiser avec qui il esquisse une pantomime en trois actes, Der Protagonist; sa Frauentanz est créée à Berlin; son contrat avec Universal devient exclusif et il compose en avril-mai 1924 la dernière oeuvre instrumentale de sa période allemande : le Concerto pour violon et instruments à vent, op.12, à l'intention de Joseph Szigeti. C'est en novembre qu'il débute ses activités à l'hebdomadaire Der Deutsche Rundfunk où il développera longuement ses idées claires et démocratiques sur une musique délivrée de la frontière entre les genres léger et sérieux.
Loin de renier ses origines spirituelles juives, sa musique se nourrit du pouvoir expressif de la vie profane, cherche au-delà des préjugés des milieux bien pensants, à démocratiser l'atonalité sans avoir peur de la tonalité. Il réclame une "musique utilitaire de qualité", destinée à ses contemporains.
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