1933 - 1935 : UN JUIF A PARIS
Kurt Weill s'installe avec plaisir à Paris le 23 mars 1933, accueilli quasi-triomphalement par la capitale qui se souvient du triomphe de Mahagonny et du Jasager à la salle Gaveau trois mois plus tôt. Le Vicomte de Noailles en avait parrainé la représentation; Stravinsky, Cocteau, Picasso, Honegger, Gide, Auric, Sauguet et Milhaud étaient présents, tout comme l'Anglais Edward James qui se souvient de lui pour le projet des Sept Péchés capitaux. Était-ce un phénomène de mode dans un univers culturel en attente de surprises nouvelles depuis la disparition de Diaghilev (1929) ? Weill en tout cas marqua le 11 décembre 1932 une des grandes dates de l'avant-garde culturelle en France. Il compose en 1934 sa Deuxième Symphonie, "fantaisie", "nocturne symphonique" (selon ses propres expressions) qu'il dédie à la Princesse de Polignac, et écrit deux chansons pour Lys Gauty sur des textes de Maurice Magre. Une opérette sur un texte de Robert Vambéry est en chantier : Der Kuhhandel (renommée A Kingdom for a cow).
Cependant, dès 1933, de grands projets avec Renoir, René Clair et Cocteau, pour lesquels il s'était de préférence exilé à Paris, avortent. Sa situation financière s'avère périlleuse quand son contrat avec Universal est suspendu, même s'il signe désormais avec Heugel. Le public est déçu de la qualité moyenne de ses oeuvres parisiennes : Marie Galante (sur un livret de Jacques Delval) et A Kingdom for a cow connaissent de semi-échecs tandis que se précisent les réactions hostiles du milieu antisémite français. Déjà, le 26 novembre 1933, un festival de ses oeuvres, Salle Pleyel, est perturbé par des spectateurs qui se lèvent en criant "Heil Hitler !" Le compositeur Florent Schmitt écrit dans l'Action Française, le 2 décembre 1933, qu'il faut en finir avec "le monopole d'Israël sur notre vie musicale" !
Kurt Weill, qui n'a jamais cherché à fréquenter au début de son exil les bannis du régime nazi contre lesquels la France adopte d'ailleurs une réaction protectionniste de plus en plus tranchée, réfléchit à la situation de l'artiste déraciné en quête d'un autre monde, vivable et humain, enfin libéré des codes par lesquels la politique s'acharne à le brider. Il rencontre, lors d'un voyage à Salzbourg, le metteur en scène autrichien Max Reinhardt et le producteur Meyer Weisgal avec lesquels il élabore le projet d'un oratorio biblique : Der Weg der Verheissung, La Voie de L'Espérance en collaboration avec l'écrivain Franz Werfel. L'œuvre deviendra en 1937 The Eternal Road, nouvelle version en anglais exigeant un effectif démesuré et ne sera créée pour la première fois qu'à New York cette même année. Pour l'heure, La Voie de l'Espérance représente un pas essentiel dans la démarche personnelle de Kurt Weill et sa destinée d'exilé qui se réfère clairement à la culture juive. Ernst Bloch le nommait déjà "le Verdi juif" après avoir vu La Caution en 1932. Pascal Huyhn souligne aujourd'hui : "The Eternal Road marque le début d'une réflexion sur l'oppression d'un peuple et d'une culture ainsi que son dégoût pour l'Allemagne nazie. Sa démarche prendra un tour militant quand il participera à l'effort de guerre américain. Cette oeuvre est en quelque sorte la pièce antifasciste de Weill et équivaut, sur un plan différent, au combat des autres émigrés allemands."(in Kurt Weill de Berlin à Broadway, cité plus haut, p224)
Sa position, de plus en plus indésirable à Paris, le pousse à gagner les États-Unis. La presse française s'agace de sa présence, les idées antidémocratiques se font de plus en plus pressantes. Weill garde pourtant des amis dans la capitale française : les époux Milhaud règlent ses affaires communes et lui rendront visite à New York en 1940.
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